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Les secrets de fabrication d’un parfum

Virginie CHANTRY  •  virginie.chantry@gmail.com

 © Galimard/MACOMAMOI, © Galimard/MACOMAMOI, BELGAIMAGE © Sebastien Nogier/IP3

Lorsqu’il s’agit de faire un cadeau à quelqu’un, que ce soit un ami ou un parent, un parfum fait souvent mouche ! Encore faut-il bien choisir. Car dans le commerce, on en trouve pour tous les goûts, toutes les personnalités et également tous les prix. À ce propos, savez-vous comment est élaboré un parfum ? En sommes-nous toujours aux techniques ancestrales comme l’enfleurage ? Approchons notre nez d’un flacon pour le découvrir

Comme l’a si bien écrit Edmond Rostand dans Cyrano de Bergerac, La tirade des nez: «Admiratif: « pour un parfumeur, quelle enseigne ! »» (1897, Acte I, Scène IV). Car en effet, le nez et les fosses nasales sont bien évidemment primordiales pour tout parfumeur: ils «abritent» le sens de l’odorat. L’épithélium olfactif tapisse le fond de la cavité nasale et renferme les neurones olfactifs qui traitent les informations chimiques provenant des molécules odorantes à l’état gazeux. Ces dernières sont captées par des récepteurs (protéines) situés sur la surface des cils de la muqueuse nasale. Les informations recueillies sont ensuite transformées par les neurones en un influx nerveux, un courant électrique qui finira sa course, après plusieurs traitements, dans le cerveau. L’information devient alors une perception pour laquelle est employé le terme «odeur», qui déclenche ensuite toutes sortes de réactions selon l’intensité et les effluves reconnues: plaisir, dégoût, exacerbation de la faim, souvenirs (la mémoire olfactive peut se révéler très puissante), etc. La sensibilité à une odeur en particulier dépend de chacun et peut être héréditaire ou liée à un souvenir. Il n’est donc pas toujours évident de s’entendre lorsque l’on discute «parfum», tout comme lorsque l’on discute «cuisine», par exemple.

Pour sentir une odeur, 2 trajets sont en réalité possibles: soit directement par les narines et la voie orthonasale, soit par la bouche avec la voie rétronasale. Mais laissons cette dernière aux grands chefs et concentrons-nous sur la voie directe, au cœur des préoccupations du parfumeur.

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Le travail du «nez»

Ce terme, en plus de désigner l’organe de l’olfaction, fait référence aux artistes qui testent les mélanges de composants odorants dans le but de créer des parfums. À la croisée des chemins entre chimiste et compositeur, ils peuvent avoir en tête, et donc connaître et reconnaître, plus de 3 000 senteurs. Pour travailler, ils ont à disposition divers flacons renfermant des essences de fleurs, de fruits, d’herbes aromatiques, de bois et d’épices, disposés autour d’eux souvent en demi-cercle sur un meuble que l’on nomme «orgue à parfums» (voir DOSSIER). Véritable laboratoire du parfumeur, la formule précise de la fragrance, pouvant contenir 40 composants ou plus, y est déterminée. Cela peut prendre plusieurs mois ! 

De nos jours, les parfums sont souvent commandés par les cellules marketing qui présentent au parfumeur le type de produit souhaité, la clientèle ciblée, le design du flacon et de la boîte, ou tout autre critère pouvant l’aider à réaliser la senteur souhaitée. Dans le jargon, on appelle cela un «brief».

Une fois la recette validée, elle est reproduite en plus ou moins grande quantité. Le concentré parfumé, aussi appelé «base», est ensuite dilué dans de l’alcool – naturel comme celui de betterave ou synthétique pour son coût moindre – qui assure le rôle de support mais aussi la conservation du parfum dans le temps. Ce mélange doit macérer 4 semaines (parfois plus selon la puissance des matières premières employées) dans des touries (vases en verre en forme de bonbonne) ou le plus souvent de nos jours, dans des cuves en inox de plus ou moins grande capacité selon l’échelle de production. Cette étape indispensable au développement du bouquet et à la stabilisation du produit voit apparaître des dépôts de particules insolubles qui sont retirées par glaçage: le produit est soumis à une température entre 0 et -10 °C pendant 1 jour ou 2, afin de précipiter (1) les impuretés dont on peut alors se débarrasser par filtrage, ce qui rend le produit translucide et pur. Reste alors à le conditionner, étape réalisée de manière automatique à partir des cuves de macération pour les grosses productions, à la main pour les plus petites. Selon la concentration en substances odorantes, on aura, du plus léger au plus
parfumé, la dénomination suivante: eau fraîche, eau de Cologne, eau de toilette, eau de parfum et extrait de parfum (ou simplement parfum), que les peaux sensibles devraient éviter.

(1) Phénomène au cours duquel une substance en solution (c’est-à-dire dissoute) se sépare de son solvant et se dépose au fond du récipient sous forme de composé solide.

L’enfleurage à froid consiste à déposer des fleurs sur la paroi en verre d’un châssis en bois recouverte de graisse inodore.

Ressources naturelles

Pour commencer, le parfumeur doit donc se munir des nombreux extraits nécessaires à la réalisation
de son parfum. Et cela commence avec la «cueillette» des ressources naturelles, cultivées aux 4 coins du monde, dont voici quelques exemples classés par
catégorie:

■  Fleurs (pétales, bourgeons ou boutons selon la variété): rose, fleur d’oranger, jasmin, ylang-ylang, mimosa, …

■  Fruits: gousse de vanille, pamplemousse, ­bergamote, orange douce, …

■  Herbes aromatiques: basilic, menthe, thym, …

■  Graines et épices: cardamome, clou de girofle, noix de muscade, badiane, fève de cacao, …

■  Racines: gingembre, vétiver, iris, …

■  Feuilles: patchouli, géranium, violette, …

■  Bois, écorces et mousses: cèdre, santal, écorce de cannelle, …

■  Résines et gommes: benjoin, myrrhe, encens (oliban), …

L’orgue à parfums, meuble sur lequel sont disposées les matières premières odorantes, est utilisé par le parfumeur pour tester différentes associations de senteurs jusqu’à parvenir à la formule désirée

Les parfumeurs conçoivent des mélanges précis afin d’obtenir la fragrance désirée.

Laboratoire du parfumeur Galimard où sont disponibles tous les extraits à partir desquels sont réalisés les diverses fragrances. 

Processus d’extraction

Après la cueillette vient l’extraction de la quintessence olfactive de la substance. Cela se fait souvent sur place, à l’aide de divers procédés.

■  L’enfleurage: Ceux qui ont lu «Le Parfum» de Patrick Süskind savent déjà de quoi il s’agit. Procédé délaissé (à part pour quelques cas particuliers comme le jasmin ou la fleur d’oranger qui sont fragiles) car trop onéreux, l’enfleurage à froid consiste à étaler des fleurs sur une graisse inodore et à en changer toutes les 24 ou 48 h et autant de fois que nécessaire (parfois pendant 3 mois !) jusqu’à ce que la graisse, qui a la propriété d’absorber naturellement les odeurs, soit saturée en arômes. Elle est ensuite filtrée à l’aide de tissus en lin ou en coton pour obtenir une «pommade» et utilisée telle quelle en cosmétique ou chauffée et battue avec de l’alcool qui entraîne les molécules odorantes. Une fois ce mélange filtré pour enlever la graisse et une fois l’alcool évaporé, on obtient une «absolue», concentré très pur d’huile essentielle. L’enfleurage à chaud, quant à lui, consiste à chauffer une substance telle que graisse, huile ou toute autre matière grasse inodore et d’y plonger des fleurs ou autres substances végétales dont on souhaite extraire la senteur et qui sont renouvelées à plusieurs reprises. Ce mélange est ensuite filtré et peut être utilisé en cosmétique ou traité à l’alcool de la même façon que pour l’enfleurage à froid.

■  L’infusion: Un peu comme pour le thé, la substance végétale est plongée dans un solvant (mélange d’eau, d’alcool et d’huile), qui ne nécessite pas d’être éliminé par la suite. Le mélange est porté à ébullition puis refroidi. Ce procédé, qui dure plusieurs mois, est particulièrement adapté aux matières végétales sèches comme les gousses de vanille. Mais, étant particulièrement coûteux et au vu des nouvelles techniques et de leur rapport coût/efficacité, il n’est quasiment plus employé.

■  L’expression à froid: Utilisée uniquement pour les hespéridés, c’est-à-dire les agrumes (cédrat, pamplemousse, bergamote, etc.), dont l’écorce renferme les huiles essentielles, elle consiste en une pression à froid des zestes. En ressort un mélange d’eau et d’huile essentielle qui est filtré. Les 2 liquides sont ensuite séparés par décantation ou plus souvent par centrifugation.


  • ■  L’hydrodistillation: Cette technique très usitée en parfumerie traditionnelle repose sur l’utilisation d’un alambic. Les fleurs ou autres matières premières dont on veut extraire la senteur sont placées sur une grille au-dessus d’eau en ébullition. La vapeur d’eau entraîne avec elle les éléments volatils et odorants de la substance. La vapeur est alors condensée en passant dans un système de refroidissement. On laisse ensuite reposer le mélange huile essentielle et eau afin que les 2 liquides se séparent naturellement, leur densité étant différente. Généralement moins dense, l’huile essentielle est récoltée en surface et utilisée pour la réalisation de fragrances dans le cas qui nous occupe. L’eau de certains végétaux comme la rose est utilisée en cosmétique.

■  Le fractionnement: Il permet de séparer certains constituants odorants d’une même huile essentielle afin de pouvoir enlever ceux considérés comme inutiles ou de pouvoir les assembler autrement. La distillation fractionnée, réalisée sous vide, est un processus adapté lorsque les températures d’ébullition des différents composés sont proches, alors que la rectification, qui est une simple distillation, est adéquate pour séparer les composés odorants lorsque ces températures ne le sont pas.

■  L’extraction par solvants volatils: Les matières premières végétales sont placées, parfois pendant plusieurs mois, dans une cuve (l’extracteur) sur des plaques percées de trous et baignées dans un solvant volatil tel que l’éthanol, dans lequel les substances et composés odorants se dissolvent. Le mélange est alors filtré et on obtient, après évaporation du solvant volatil par chauffage, une pâte très odorante, la concrète dans le cas des matières premières fraîches comme les fleurs et le résinoïde pour ce qui est des matières premières sèches comme les racines. La concrète peut également mener à une absolue après un traitement supplémentaire à l’alcool et l’élimination des impuretés.

■  L’extraction au gaz carbonique supercritique: Technique récente, son principe est identique à l’extraction par solvant volatil à ceci près que ce dernier est remplacé par un dérivé de CO2 sous pression et à une température légèrement supérieure à 31 °C afin qu’il soit dans un état «supercritique (2)». Il se dote alors de propriétés intéressantes et devient un solvant neutre et non toxique réalisable à bas coût. La faible température nécessaire et ses caractéristiques en font un procédé doux qui permet d’obtenir des extraits sans trace de solvant dont les notes sont beaucoup plus proches de la substance d’origine que celles que l’on pourrait obtenir avec des procédés classiques.

(2) Un fluide (liquide ou gaz) supercritique est un corps pur chauffé au-delà d’une certaine température et comprimé au-delà d’une certaine pression, toutes 2 qualifiées de supercritiques. Le comportement de ce fluide est alors hybride, entre celui du corps à l’état liquide et à l’état gazeux. Notamment, il possède une masse volumique élevée comme un liquide, mais une viscosité faible comme un gaz.

Et la chimie ?

Cette liste n’est bien entendu pas exhaustive mais elle permet de constater que si certaines techniques ancestrales comme l’enfleurage à froid ou l’infusion ont été quasiment abandonnées, d’autres comme la distillation sont encore utilisées, souvent dans une version modernisée, et de nouvelles comme l’extraction au CO2 supercritique ont vu le jour. Cependant, c’est à la chimie, dès le 19e siècle, que l’on doit en réalité les progrès d’extraction et surtout l’apparition de nouvelles senteurs sur l’orgue à parfums. En effet une senteur peut être synthétisée, notamment à l’aide de certains hydrocarbures dits «aromatiques». Après parfois plusieurs années de recherche, un protocole de procédés nécessaires pour obtenir une senteur en particulier est mis au point. Le nombre de processus différents et leur complexité déterminent le coût de fabrication du produit de substitution. La chimie de synthèse est utile lorsque les essences de certaines fleurs et de certains fruits sont trop difficiles à extraire, la matière première donne des résultats variables ou en cas de surexploitation de la ressource naturelle dont la senteur est issue.

De plus, certaines notes olfactives ne peuvent être créées qu’à l’aide de molécules synthétiques: herbe fraîchement coupée, praline ou encore barbe à papa. Il existe aussi des matières premières d’origine animale, par exemple le musc produit par certains chevrotins mâles, qui sont souvent remplacées par des produits de synthèse pour éviter d’avoir recourt aux produits animaux.

Si votre curiosité et votre soif de connaissance ne sont toujours pas assouvies, rendez-vous avec notre dossier consacré au monde merveilleux de la parfumerie.