Qui est-ce?

Elizabeth
Blackburn

Jacqueline Remits •  jacqueline.remits@skynet.be

©BELGAIMAGE , ©Nobelfoundation

Je suis…

Née à Hobart, la capitale de la Tasmanie, une île au sud de l’Australie, où mes parents, Harold et Marcia Blackburn, sont tous 2 médecins. Enfant, puis adolescente, je me dis que c’est avec la science que l’on comprend la vie. C’est ce qui me conduira, par la suite, de la biochimie à la biologie moléculaire. Après mes études secondaires à Launceston (Tasmanie) et à Melbourne, j’entre à l’Université de ­Melbourne où j’obtiens un diplôme en sciences en 1972. Je poursuis mes études en Angleterre, au Darwin College. Je décroche un ­doctorat à l’Université de Cambridge en 1975 et enchaîne avec un post-doctorat en biologie moléculaire et cellulaire à l’Université de Yale,
dans le Connecticut (États-Unis).  En 1978, je rejoins le Département de bio­logie moléculaire de l’Université de Californie à Berkeley pour y enseigner. En 1990, j’intègre le Département de microbiologie et d’immunologie de l’Université de Californie à San Francisco, que je dirige 6 ans durant, de 1993 à 1999.  Je fais encore figure d’exception dans un univers scientifique où plus on progresse dans la hiérarchie, moins on rencontre de femmes. En 2004, j’apprends que mon mandat au President’s Council on Bioethics n’est pas renouvelé. Une sanction pour mes positions affirmées en faveur des recherches sur les cellules souches embryonnaires. Le président de ce comité d’éthique créé en 2001 par George W. Bush, me tance d’un paternaliste «je pensais que vous étiez gentille». Jamais il n’aurait dit cela à un homme.  Publiquement soutenue par de nombreux scientifiques indignés par cette décision, je n’accepte pas et n’accepterai jamais de voir des conclusions hostiles à ces recherches et au clonage thérapeutique prématurément tirées, alors que le travail scientifique pour en apprécier l’intérêt n’est pas achevé.

 

Comme le disait Marie Curie, pour qui je voue une grande admiration: «Rien dans la vie n’est à craindre, tout est à être compris».

Lorsqu’en 2006, avec mon étudiante de 3e cycle Carol Greider qui travaille aujourd’hui au Département de biologie moléculaire et de génétique à la John Hopkins University School of Medicine de Baltimore, et Jack Szostak qui œuvre à la Harvard Medical School et enseigne la génétique au Massachusetts General Hospital de Boston, nous recevons le prestigieux prix Albert Lasker, l’antichambre du Nobel pour les scientifiques, je ne suis précédée que par 4 lauréates, alors que 130 hommes ont été couronnés depuis la  création du prix en 1946. Je ne cours pas après les honneurs mais dès que nous recevons ce prix, et avant le Nobel de physiologie ou médecine en 2009, le regard des scientifiques sur moi change. J’accepte de figurer parmi les 100 personnalités les plus influentes choisies par Time Magazine en 2007 parce que j’espère alors pouvoir convaincre Al Gore, également sélectionné, de se présenter à l’élection présidentielle américaine. Hélas, il ne le fera pas.

À 70 ans, je suis toujours professeure titulaire de la chaire de biologie et physiologie ­Morris-Herzstein de l’Université de Californie et membre temporaire du Salk Institute.

À cette époque…

Le jour de ma naissance, le 26 novembre 1948, sort le film de Vittorio De Sica, Le voleur de bicyclette, devenu depuis un classique du cinéma italien. Le 10 décembre de la même année, l’Assemblée des Nations Unies adopte la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Quand j’obtiens mon doctorat à Cambridge, en 1975, Andreï Sakharov, physicien soviétique et militant des droits de l’homme, obtient le prix Nobel de la Paix. Le 3 octobre 1990, l’année où je deviens directrice du Département de microbiologie et d’immunologie de l’Université de Californie, le monde célèbre la disparition de la République démocratique allemande consécutive à la chute du Mur de Berlin en 1989.  

J’ai découvert…

La télomérase, une enzyme possédant la propriété de conserver la longueur des télomères (présents à chaque extrémité des chromosomes) lors de la réplication de l’ADN. Elle protège les chromosomes de l’érosion et retarde le vieillissement cellulaire. Cette découverte nous vaudra, ainsi qu’à Jack Szostak, le prix Nobel de physiologie ou médecine en 2009. Nous avons été distingués «pour avoir résolu un problème majeur de la biologie: comment les chromosomes peuvent être copiés de façon complète lors de la division cellulaire et comment ils sont protégés de la dégradation». Nous avons montré que la solution est donc à chercher du côté des télomères et dans l’enzyme qui les forme, la télomérase.

En effet, le vieillissement cellulaire est lié à la réduction progressive de la longueur des chaînes terminales au fil des divisions cellulaires. L’espérance de vie semble dépendre de la taille des télomères. Et la télomérase pourrait être la clé de la jeunesse éternelle ! Les connaissances à son sujet sont d’une énorme importance pour la ­compréhension des mécanismes de développement des cancers, du vieillissement et de la mort cellulaire. La découverte de cette enzyme permet de nombreuses applications potentielles dans différents domaines, en biologie cellulaire, bien sûr, mais aussi en médecine.

Saviez-vous que…

Au début de sa carrière de scientifique, Elizabeth Blackburn a «tout fait pour être un gars parmi les autres», comme elle l’a déclaré au journal Le Monde lorsqu’elle a reçu le 10e prix L’Oréal-Unesco, dont le but est la promotion de la science au féminin, en 2008.
«À l’époque, dans les années 1970, c’était la seule manière pour se faire
accepter dans ce milieu. J’ai honte de m’être laissée ainsi intimider. J’ai
choisi de vivre aux États-Unis, non seulement parce que j’ai épousé un
Américain, mais aussi parce que, dans les années 1970, il y avait plus de chance pour une femme de progresser dans sa carrière. Le féminisme émergeait et j’en ai largement profité. On m’a donné ma chance en me confiant un laboratoire à Berkeley, et je l’ai saisie. Lorsque mon fils est né en 1987, j’ai pu constater que j’étais mieux acceptée en tant que personne par mes collègues.
Mais, selon moi, si la situation des femmes s’est améliorée, un nouvel élan est nécessaire, car il subsiste encore une pression qui impose de choisir entre être une scientifique ou se ­consacrer à sa famille.»

Pour la scientifique australo-américaine, le plus important est de savoir comment poser des questions incisives. «Nous étudions le vieillissement, mais une souris vit 2 ou 3 ans et les êtres humains plus de 80. Elle ne peut pas nous apporter toutes les réponses. La bonne question est: comment cela se passe-t-il chez les humains ?»

En fin de compte, elle entend continuer à déchiffrer la nature pour mieux contribuer à sauver des vies humaines, sans coupure entre
la recherche fondamentale et ses applications pratiques.

Savez-vous également que vous pouvez visiter virtuellement à 360° son laboratoire pour en apprendre plus sur les mécanismes fascinants qui permettent aux télomères de ­fonctionner dans les cellules ? C‘est par ici (en anglais):  https://www.mediatheque.lindau-nobel.org/nobellabs/29723/laboratory-of-elizabeth-h-blackburn