Dossier

Tension nerveuse, anxiété: le stress à la loupe

Valérie Burguière •  valerie.burguiere@dbmail.com

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Bien que l’usage du mot «stress» soit courant dans le public pour évoquer tantôt une situation désagréable et contraignante, tantôt la tension nerveuse ou la petite dose d’anxiété qui lui est associée, nous ne savons pas toujours ce que recouvre ce terme sous l’angle de la physiologie et/ou de la psychologie   

 

Palpitations, gorge serrée ou estomac noué, nous avons tous éprouvé ces sensations dans des situations déplaisantes, nous informant que des tensions apparaissent dans notre corps et notre psyché. Un événement s’est produit dans notre environnement et nous met soudainement mal à l’aise, menace notre bien-être voire même notre survie. Un accident de voiture a lieu devant nous et nous devons maîtriser notre véhicule pour l’éviter à tout prix. Des petits tracas exaspérants de la vie de tous les jours (des voisins bruyants, les embouteillages quotidiens…) aux mises en danger et/ou aux menaces pour notre intégrité, les sources de stress avec lesquelles il nous faut composer chaque jour sont innombrables.

Le stress peut se définir comme la tension interne générée par des modifications soudaines dans l’environnement, auxquelles l’individu va devoir s’adapter, par le biais de réactions physiologiques, nerveuses et hormonales, selon un timing qui leur est propre: les réactions nerveuses sont immédiates et brèves, tandis que les hormones libérées dans le sang, sous la dépendance des premières, interviennent avec un délai de quelques secondes à plusieurs minutes, et ont des effets qui peuvent durer plusieurs heures.

Les agents stressants purement physiques, tels que les conditions météorologiques extrêmes, une chaleur excessive, un froid intense, vont mobiliser notre organisme afin d’évacuer davantage de chaleur, ou a contrario, d’en produire plus. Ce surcroît de travail pour notre métabolisme s’accompagne d’une production accrue de déchets, ou toxines, qu’il faudra éliminer. Le sport, surtout si l’effort physique est intense, ou si la personne n’est pas entrainée, a les mêmes effets de surcharge, ou stress métabolique. À côté des stress physiques, les agressions de notre monde moderne agissent davantage sur le plan psychologique. Un déménagement, véhiculant son cortège de changements, un collègue de travail avec qui on ne s’entend pas sont des situations banales.

Deux caractéristiques déterminent les stress psychologiques. Ce sont d’une part, la nouveauté et/ou l’imprévisibilité, impliquant une perte du contrôle pour l’individu, et d’autre part, les atteintes à l’ego, comme le fait, par exemple, de ne pas être reconnu à sa juste valeur. Cette distinction entre stress physique et stress psychologique a toutefois ses limites, car nombre de stress ont en réalité les deux composantes, le ressenti d’un événement stressant s’avérant subjectif et variant en fonction de l’interprétation que nous en faisons, elle-même liée à notre vécu, ou histoire personnelle.

Sous cet angle, les spécialistes partagent les stress en stress absolus et stress relatifs. Les premiers sont représentés par des conditions intenses provoquant des remous chez tous les individus (l’actualité n’en manque pas, mais aussi les deuils au sein de la famille…), les seconds ayant des effets variables selon les personnes. Ainsi par exemple, tout le monde ne se présente pas à son examen de passage la boule au ventre et la gorge serrée, même si c’est assez commun. Sur des échelles d’intensité, les deuils dans la famille se placent tout en haut, suivis par le divorce, la maladie ou la perte d’emploi. 

Syndrome d’adaptation physiologique

L’origine du stress se perd dans l’évolution des espèces. Sa signification biologique en est la survie des individus dans leur environnement. Face à un danger, l’organisme riposte en mobilisant ses ressources dans le but d’accroître ses performances. Tout prend naissance dans le cerveau, au moment où le danger est perçu, parfois même inconsciemment. La perception du danger déclenche instantanément une réponse du système nerveux autonome en direction des glandes surrénales, et provoque en quelques secondes la sécrétion d’adrénaline, une hormone du stress qui stimule des fonctions vitales telles que la contraction cardiaque ou la respiration.

Quelques minutes plus tard, le cortisol, une autre hormone surrénalienne, se lie à son tour à ses récepteurs, disséminés un peu partout dans le corps, et soutient la réaction adrénergique initiale. De façon intéressante, les zones cérébrales les plus riches en récepteurs à l’adrénaline et au cortisol sont les régions liées à la formation des souvenirs, de telle sorte qu’une expérience stressante ayant menacé la survie d’un individu est directement mémorisée, lui conférant un certain avantage sélectif. En conditions basales, dans la vie de tous les jours, les taux sanguins du cortisol présentent des fluctuations circadiennes, passant par un maximum le matin au réveil, nous donnant l’énergie de nous lever, et des valeurs minimales en fin de journée, ou peu avant le coucher, nous laissant la possibilité de nous détendre avant le sommeil.

Tout organisme ne peut survivre que si ses valeurs biologiques internes, les taux de cortisol ou de glucose dans le sang par exemple, varient dans des limites bien définies. La constance des valeurs biologiques internes est appelée «homéostasie». La mobilisation des ressources face à un danger implique le maintien de l’homéostasie de l’organisme, qui met tout en œuvre afin de contrebalancer les perturbations, et rétablir son équilibre interne. Hans Selye (The stress of life, 1956), a décrit les 3 phases du stress, ou «syndrome d’adaptation»: après l’alerte face au danger, survient une phase de résistance où l’organisme puise dans ses réserves, qui, lorsqu’elle se prolonge, conduit à l’épuisement de l’individu.

Face au danger, la réaction orthosympathique initiée dans le cerveau limbique déclenche la sécrétion d’adrénaline au niveau des glandes surrénales, par la mise en jeu de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien. L’adrénaline active les fonctions vitales: le rythme cardiaque et la fréquence respiratoire s’accélèrent, la tension artérielle augmente. Il en résulte une meilleure oxygénation des muscles, dont la puissance est ainsi développée. Sur le plan neurologique, le niveau de vigilance est à son maximum, l’individu est en état d’alerte. Ces modifications physiologiques préparent à l’action en facilitant un comportement moteur de fuite ou d’attaque (le «fight or flight» des anglo-saxons).

Lorsque la phase d’alerte a permis la résolution de la situation, ou que les conditions externes s’inversent, les fonctions vitales reviennent à leur niveau antérieur, au cours de la phase de détente, durant laquelle l’organisme met en jeu une activation parasympathique, qui inverse les effets orthosympathiques accélérateurs: le cœur ralentit, la respiration revient progressivement à un niveau basal, la tension artérielle baisse. Si inversement le stress se prolonge, les glandes surrénales relâchent des glucocorticoïdes, principalement du cortisol. L’organisme entre en phase de résistance, durant laquelle il puise dans ses réserves. Le cortisol accroît la disponibilité du glucose dans le sang, à partir des réserves hépatiques et musculaires en glycogène, afin de répondre aux besoins énergétiques à plus longue échéance. À ce stade, l’organisme est encore en mesure d’éliminer ses déchets toxiques, à l’origine d’un stress oxydatif important, et se régénère rapidement lorsque les stimuli agressifs viennent à s’éteindre.

Ses réserves toutefois ne sont pas inépuisables, et si les agressions persistent, l’individu s’épuise. L’activation orthosympathique prolongée et l’entrée dans la phase d’épuisement détermineront la susceptibilité aux pathologies caractéristiques du stress: l’hypersécrétion du cortisol maintient des taux élevés de glucose et d’insuline, avec évolution possible vers une insulinorésistance et un diabète de type 2, tandis que l’élévation persistante de la tension artérielle favorise l’artériosclérose et les maladies cardiovasculaires.

La mobilisation occasionnelle et limitée dans le temps du syndrome d’adaptation est un mécanisme sain, une dose de stress modéré pouvant même être favorable, puisqu’elle soutient l’action. Pour certaines personnes, la tension interne éprouvée au stade de la phase d’alerte peut même constituer une motivation en soi, voire une véritable drogue pour quelques individus «accros» à l’adrénaline. Nous présentons cependant des seuils de tolérance variables à notre niveau de stress, vraisemblablement en rapport avec nos expériences antérieures. Toutefois les caractéristiques de la situation stressante, telles que son intensité, sa durée, son caractère imprévisible ou la nouveauté qu’elle suscite, interviennent également. Des stress répétés sans résolution, sans pouvoir agir, fuir ou combattre la situation, induisent un état prolongé de passivité contrainte appelée «inhibition de l’action». 

Stress psycho-social
et inhibition de l’action

À l’origine, l’inhibition de l’action est un mécanisme adaptatif mis en place par l’évolution en parallèle du «fight or flight», pour les situations où une immobilisation pourrait s’avérer salutaire, par exemple lorsqu’une proie potentielle a détecté un prédateur dans son environnement. Ces situations d’immobilisation restent toutefois limitées dans le temps. Dans notre société moderne, nombre de situations impliquant des tensions psychologiques n’offrent la possibilité ni de fuir ni de combattre. Ces contraintes d’ordre psycho-social sans échappatoire peuvent induire une inhibition de l’action chez les individus qui y sont soumis (Henri Laborit, L’inhibition de l’action, 1979). L’organisme sollicite le mécanisme originel et trouve un nouveau compromis dans une passivité contrainte, en inhibant ses propres circuits de l’action. Toutefois, s’il est trop longtemps sollicité, ce mécanisme est source de mal-être, d’angoisse, à l’origine de maladies psychosomatiques et de dépression.

Ainsi, les réseaux de neurones qui récompensent habituellement les actions réussies, et qui sont source de motivation, restent silencieux. L’individu est démotivé et n’éprouve plus le plaisir des actions gratifiantes. Des dysfonctionnements immunitaires peuvent apparaître, sensibilisant l’organisme notamment aux infections et aux maladies auto-immunes. Les travaux de Laborit ont ainsi ouvert la voie à une discipline nouvelle: la neuro-immuno-psychologie. Laborit avait entre autres observé qu’une baisse chronique des défenses immunitaires rendait l’organisme plus susceptible aux cancers. En effet, le système immunitaire joue un rôle protecteur décisif dans l’élimination des premières cellules cancéreuses, quand elles font leur apparition.

D’un point de vue comportemental, le stress psycho­social suscite un intérêt évident dans la communauté neuroscientifique, car il est en mesure d’altérer les facultés cognitives d’un individu. En effet, des pressions sociales contraignantes peuvent interférer avec nos fonctions mentales supérieures, et nous empêcher de prendre les bonnes décisions nous concernant. De façon générale, le choix d’une action appropriée implique de traiter des émotions dans notre cerveau (Bechara et al., 1999). Les pressions sociales générant des émotions négatives fortes ont, dès lors, tout lieu de perturber les processus décisionnels (voir encadré ci-dessous). De nombreuses études ont ainsi montré que les individus hautement anxieux réalisent des performances faibles dans différents tests de laboratoire simulant des prises de décisions en conditions réelles. La nature imprévisible et incontrôlable des contraintes psychosociales est un puissant facteur anxiogène, activant fortement l’amygdale cérébrale. Le stress psychosocial mobilise les circuits liés à la peur en condition de survie, et nous rend moins performants dans nos tâches quotidiennes. 

Contextes social et environnemental

Afin de caractériser plus spécifiquement le stress social, Smith et al. (Smith et al., 2014) pointent des différences contextuelles avec le stress environnemental. Dans leur étude, 100% des souris placées dans un environnement imprévisible, matérialisé par une cage ouverte, fuient à travers un trou aménagé à cet effet, tandis qu’en présence d’un congénère agressif dans le même dispositif ouvert, 50% choisissent pourtant de rester. Le fait de fuir et d’échapper à l’agresseur diminue la réponse au stress, mesurée par des taux bas de cortisol dans le sang des fuyards, en comparaison aux soumis. De plus, la soumission provoque une élévation d’un neuromédiateur anxiolytique, chargé de diminuer les comportements anxieux, et une diminution du facteur de plasticité neuronale dans l’amygdale, mémorisant la peur. Ces paramètres, qui restent inchangés chez ceux qui ont fui, tendent à maitriser l’hyper anxiété et la peur chez ceux qui se soumettent.

Les auteurs expliquent ces résultats par le fait que certains individus montrent une plasticité précoce et apprennent rapidement à fuir, tandis que d’autres choisissent plutôt la stabilité dans la relation sociale, au prix d’une soumission totale et de modifications dans leur neurochimie. Cette préférence pour une interaction à tout prix est troublante, d’autant qu’elle se produit en dehors d’une quelconque tendance à l’anxiété chez les souris qui se soumettent. De plus, les auteurs avaient noté que 7% des individus dans le groupe des soumis hésitaient initialement à fuir en se dirigeant vers le trou, mais finissaient par se ranger, tandis qu’inversement 9% des fuyards initiaient un comportement de soumission avant de prendre la fuite. Ce constat laisse les chercheurs supposer que les sujets de l’expérience auraient en fait des aptitudes aux 2 réponses adaptatives.

D’un autre côté, la fuite assure un comportement de protection vital. En effet, notre survie en tant qu’individu, et celle de notre espèce avec, dépendent de notre capacité à initier des comportements vitaux tels que se nourrir, se reproduire ou encore se protéger en réagissant aux agressions. L’évolution a mis en place un système neurochimique complexe, en mesure de récompenser ces comportements instinctifs par une sensation agréable, un sentiment de satisfaction. La dopamine, un neuromédiateur cérébral peu abondant, puisqu’il ne représente que quelques % des neuro­médiateurs totaux dans le cerveau, occupe une place centrale dans les circuits neuraux de la récompense.

L’activation de ces réseaux détermine un renforcement positif dans le cerveau. Une action gratifiante sera renforcée et aura plus de chances d’être mémorisée durablement, empêchant les phénomènes d’extinction, par lesquels un comportement n’est pas retenu, de se produire. À tel point que la dopamine est vue comme le neuromédiateur du plaisir dans le cerveau, responsable de notre bonne humeur. L’Homme étant un animal hautement sociable recherche les contacts, les interactions entre individus représentant une source de gratification importante et valorisée dans toutes les sociétés humaines.

Mécanismes décisionnels en contexte social

Dans un monde moderne complexe, nos activités quotidiennes nécessitent des choix très élaborés, impliquant des processus cognitifs également complexes, depuis la réception sensorielle jusqu’à l’action, en passant, de façon très simplificatrice, par un traitement multiple des informations. Jusqu’à la fin du 20e siècle, les aspects émotionnels de nos choix n’intéressaient pas la communauté scientifique, sur la base de l’idée, classiquement admise, selon laquelle nos décisions devaient être logiques, rationnelles, «cartésiennes». À partir des années 1990, les émotions se sont invitées dans les processus cognitifs décisionnels, devant les choix complexes que nous devions faire quotidiennement sur les plans notamment professionnel, familial et financier. 

Il a été ainsi admis que le choix de nos actions dans notre environnement social est influencé par nos expériences émotionnelles passées. 

Nous anticipons en effet automatiquement les conséquences positives ou néfastes d’une prise de décision en lui associant le souvenir d’un état de bien-être, ou de malaise, éprouvé lors d’une expérience antérieure. Ce souvenir joue un rôle d’incitation ou au contraire de pression sur les processus de décision, en prévenant les choix indésirables et en privilégiant les orientations avantageuses. Nos émotions nous prédisent en quelque sorte la façon dont les événements vont se produire lorsque nous sommes amenés à faire un choix. Berthon résume ainsi ces notions dans «La décision» (2003): les émotions «prédisent le futur et ne se contentent pas d’exprimer le présent ou la valeur des expériences passées».