Société

Déchets nucléaires: et maintenant, on fait quoi ?

Anne-Catherine De Bast • annecatherinedebast@yahoo.fr

© tiero, CC Aurélien Glabas

Que l’on arrête ou poursuive l’exploitation des centrales nucléaires, la question de la gestion des déchets nucléaires se pose. La France et le Canada avancent
sur leur projet d’enfouissement géologique, en menant des consultations publiques. En Belgique, aucune décision politique n’a été prise à ce sujet: ni concernant l’option à privilégier sur le long terme, ni sur la manière d’y arriver

 

À l’heure où la mobilisation pour le climat est plus forte que jamais, les dépenses énergétiques sont au cœur des préoccupations. Et avec elles, la question de la fermeture ou de la prolongation de l’exploitation des centrales nucléaires. Mais qu’on soit pour ou contre, que faire des déchets qui en résultent ? Des matières «existantes» qui ne feront qu’augmenter si on poursuit l’exploitation des centrales nucléaires, certes, mais la question se pose quelle que soit la quantité produite.

En Belgique, on tarde à se positionner. Avec le risque de refiler la patate chaude aux générations futures. Lesquelles ? Difficile à dire. Car c’est bien ce qui est compliqué quand on évoque le nucléaire: l’échelle de temps est très éloignée de notre quotidien. On parle de centaines, de milliers d’années. «Le nucléaire n’est pas juste une question d’experts ingénieurs et de géologues, constate Céline Parotte, politologue et Docteure en sciences politiques et sociales. Le sort des déchets ne concerne pas uniquement les producteurs de déchets, comme les producteurs d’énergie nucléaire considérés comme les premiers responsables selon le principe du pollueur-payeur. Les décideurs politiques et surtout l’ensemble de la population doivent aussi pouvoir s’impliquer et avoir leur mot à dire. On parle ici de gestion à très long terme. Cela signifie que les réflexions scientifiques et sociétales vont être menées sur plusieurs générations, dans plusieurs sociétés successives en constante évolution. Les attentes et les certitudes d’aujourd’hui pourront ne pas être celles de demain. Bref, tout le monde a quelque chose à dire sur le sujet !»

Immersion en mer, évacuation dans les fonds marins ou dans la calotte glaciaire, entreposage perpétuel en surface, enfouissement en sous-sol. Les propositions sur l’avenir des déchets nucléaires ne manquent pas. Mais à l’heure actuelle, rien n’est encore décidé même si certaines options ont vite été écartées. «L’ONDRAF (Organisme national des déchets radioactifs et des matières fissiles enrichies) est en faveur du dépôt géologique dans de l’argile de Boom ou d’Ypres, moyennant certaines conditions, ajoute Céline Parotte. Mais de son côté, l’AFCN (Agence fédérale de contrôle nucléaire) estime que les études actuelles sur le type de sous-sol à privilégier ne sont pas suffisantes. Depuis 2011, l’ONDRAF attend une décision de principe du gouvernement qui ne vient pas. Ils sont dans l’attente de pouvoir approfondir les recherches sur les pistes qui seraient validées par le gouvernement.»


Qu’est-ce qu’un «déchet radioactif» ?

Un déchet radioactif ressemble à un déchet traditionnel (outil, matériau, substance,…), mais il contient des substances émettant un rayonnement ionisant due à son utilisation. «Il peut par conséquent endommager des tissus vivants et représenter un danger pour notre santé. Tant que la radioactivité présente dans les déchets ne diminue pas par décroissance naturelle jusqu’au niveau de fond naturel, il faut veiller à ce que le rayonnement ne présente pas de danger pour l’homme et l’environnement», précise l’ONDRAF sur son site Internet. Ces déchets ne présentent pas tous le même niveau de radioactivité et requièrent donc des traitements différents. À cet effet, ils sont classés en différentes catégories.

«Le critère principal pour définir les classes de déchets est la sûreté à long terme, indique l’AFCN. Les déchets radioactifs sont généralement classés en fonction de la quantité de rayonnement émis, du type de rayonnement et de la durée pendant laquelle ils continueront à émettre des rayonnements. Sur base de ces caractéristiques, ils peuvent être classés en fonction du degré de confinement et d’isolation du stockage définitif nécessaire pour assurer leur sûreté à long terme, compte tenu des risques potentiels liés aux différents types de déchets.»

Les déchets radioactifs sont classés comme étant de faible, de moyenne ou haute activité en fonction des niveaux de rayonnement qu’ils émettent. Ils se caractérisent aussi par leur durée de vie, correspondant à la période durant laquelle ils émettent des rayonnements.

Lorsqu’on parle de déchets «nucléaires», on évoque ceux produits par les centrales nucléaires. Plus globalement, les déchets radioactifs sont ceux que produisent les centrales, mais aussi ceux d’autres producteurs, comme le Centre d’énergie nucléaire, l’industrie médicale, l’agriculture ou la recherche.

Pour les déchets faiblement radioactifs, une solution de long terme est déjà validée par le gouvernement depuis 2006. Ils seront entreposés en surface à Dessel, dans des structures conçues pour cet usage. La mise en dépôt définitive démarrera en 2024, une fois les travaux terminés.

 

Le dépôt géologique, la moins mauvaise solution

Il y a un demi-siècle, la Belgique était pourtant pionnière en matière de nucléaire. Le développement des réacteurs a démarré dans les années 50 et les premières centrales nucléaires ont été raccordées au réseau en 1975. À l’époque, la décision est prise d’entreposer les déchets radioactifs sur site, là où ils sont produits.

Mais au fil du temps, les déchets s’accumulent. Une politique de retraitement est lancée fin des années 70: une partie du combustible usé est envoyée à La Hague, en France, où elle est traitée, avant de revenir en Belgique. En 1993, le gouvernement vote la fin de cette pratique. Les déchets restent sur les sites où ils sont produits. Soit à Doel et à Tihange.

En parallèle, durant des années, les déchets faiblement radioactifs étaient jetés en mer.
«À l’époque, cette pratique était considérée comme normale. Face à une levée de boucliers notamment des mouvements écologistes, il fallait trouver d’autres solutions sur le long terme pour l’ensemble des déchets radioactifs. Les chercheurs se sont vite rendu compte que de nombreuses solutions, comme les évacuer dans les calottes glaciaires ou les envoyer sur la lune étaient farfelues, impossibles ou dangereuses à mettre en œuvre. Très vite, il y a eu un consensus scientifique international. Qu’est-ce qui reste le plus stable sur des périodes de temps aussi longues ? Le sous-sol, qui n’est pas sujet à des variations provoquées par l’homme. Le dépôt géologique serait considéré par de nombreux experts à l’heure actuelle comme la meilleure, ou la moins mauvaise solution pour gérer les déchets hautement radioactifs.» Concrètement, il s’agit d’isoler les déchets dans une couche stable du sol, située à plusieurs centaines de mètres de profondeur pour limiter les infiltrations d’eau ou les tremblements de terre susceptibles d’altérer la matière, entourée de barrières artificielles. De quoi assurer la sûreté à long terme en les isolant, en les confinant et en retardant la libération des substances problématiques.

 

Entreposage temporaire

En Belgique, des tests sont menés depuis les années 80 au sein du laboratoire souterrain HADES, situé dans l’argile de Boom, à 225 mètres de profondeur. Des experts y testent des technologies permettant le stockage dans des conditions proches du réel, dans une couche argileuse profonde et à long terme, pour évaluer la sûreté de la méthode.

Mais en attendant qu’une décision soit prise, les déchets s’amassent sur les sites nucléaires. Actuellement, en Belgique, on dénombre 2 types d’entreposage «temporaire». En sachant que les structures de confinement actuellement envisagées vieillissent plus rapidement que les risques, elles nécessitent donc d’être régulièrement adaptées aux normes de sûreté les plus sévères.

À Doel, les combustibles usés sont entreposés à sec, dans des installations en surface prévues spécialement à cet effet. À Tihange, ils sont immergés en piscine, même si, depuis peu, un nouveau projet de stockage temporaire prévu pour les futurs combustibles usés est sur les rails.

«Electrabel S.A a précisé, lors de la réunion publique d’information préalable, être arrivé à une capacité maximale d’entreposage compte tenu de la durée de vie des unités, indique la chercheuse. Pour stocker les prochains combustibles usés, les gestionnaires de la centrale construiront un ensemble de 3 nouveaux bâtiments en privilégiant cette fois l’entreposage à sec, comme en Flandre. Selon le producteur de déchets, l’avantage de l’entreposage à sec serait que les matières sont plus faciles à transporter et à stocker. À Tihange, ils pourraient d’ailleurs envisager de ressortir une partie du combustible qui est en piscine pour le mettre à sec et ainsi tout centraliser en un seul endroit de stockage temporaire». Autrement dit, ils pourraient réorganiser l’entreposage des déchets jusqu’à ce qu’une décision soit prise et appliquée. En gardant en mémoire que «temporaire», à l’échelle du nucléaire, signifie plusieurs dizaines d’années. La durée de vie des bâtiments envisagés à Tihange est estimée à 80 ans.

  

Dans les tréfonds de HADES (Belgique).


Bioexpress

Céline Parotte est politologue, Docteure en sciences politiques et sociales de l’université de Liège et membre du Centre de recherches Spiral

Elle est l’auteur du livre «L’art de gouverner les déchets hautement radioactifs» paru en 2018 aux Presses Universitaires de Liège, Collection Science et technologies en société dans lequel elle propose une analyse comparée de la gestion des déchets hautement radioactifs en Belgique, en France et au Canada.