Société

L’enseignement
en immersion: zeer goed ?

Anne-Catherine De Bast • annecatherinedebast@yahoo.fr

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L’immersion a la cote ! Mais le bilinguisme des élèves, grand espoir des parents, est-il au rendez-vous ? Des chercheurs de Louvain-la-Neuve et Namur ont étudié la question. Si la réponse est nuancée, le constat est clair: elle n’a aucune influence négative sur la maîtrise du français et les élèves sont mieux armés pour communiquer dans la langue étrangère

Les listes d’attente sont souvent longues et les places chères. Premier arrivé, premier admis, c’est la règle. Dans les écoles pratiquant l’enseignement d’une langue étrangère en immersion, on affiche complet. Des enfants, des bébés sont souvent inscrits à l’école maternelle bien avant les 2 ans et demi requis pour y entrer. La demande dépasse de loin l’offre, même si le nombre d’établissements proposant ce type d’enseignement ne cesse d’augmenter.

Si l’immersion provoque un tel engouement, est-ce pour autant justifié ? Garantit-elle le bilinguisme des élèves qui s’y plongent ? A contrario, ces derniers ont-ils des lacunes dans l’apprentissage du français, comme le véhiculent certaines idées reçues ?

  

Pour tenter de tirer le vrai du faux, une équipe de chercheurs des Universités de Louvain-la-Neuve et Namur s’est penchée sur la question. Ils ont étudié les conditions favorisant l’apprentissage des langues en général, et en immersion en particulier. Objectif: en analyser l’impact sur le fonctionnement cognitif, linguistique et socio-affectif des élèves apprenant le néerlandais et l’anglais, à la fois dans l’enseignement traditionnel et en immersion. C’est la première étude du genre en Fédération Wallonie-Bruxelles. «On entend toutes sortes de choses sur l’immersion, remarque le Professeur Philippe Hiligsmann, de l’Institut Langage et Communication de l’UCLouvain. Nous avons voulu essayer de répondre à des questions jusque-là sans réponse, ou qui donnaient lieu à des réponses controversées, par exemple au niveau des avantages sur les aspects cognitifs ou les fonctions exécutives des enfants. Nous avions la volonté de poursuivre cette recherche avec une démarche multidisciplinaire, d’étudier les aspects linguistiques mais aussi cognitifs et socio-affectifs de manière interdépendante.»

Chercheurs, psychologues, psycholinguistes, linguistes, spécialistes de la motivation, experts de l’attitude envers la langue,… ont travaillé en partenariat avec 22 écoles primaires et secondaires de Wallonie. Plus de 900 élèves ont été suivis durant 2 années scolaires (en 5e et 6e primaire, en 5e et 6e secondaire), ainsi que leurs parents, leurs enseignants et les directions des établissements.

   

Un milieu social favorisé

Au terme des observations menées, peut-on désormais affirmer que les élèves en immersion sont plus performants au niveau linguistique que leurs camarades du circuit traditionnel ? Et si oui, est-ce expliqué directement par ce type d’enseignement ou par d’autres éléments cognitifs ou socio-affectifs ? La réponse est nuancée. «Nous voulions avoir une analyse fine de tous les éléments qui peuvent intervenir dans le processus d’apprentissage de la langue étrangère», précise le chercheur.

Cela a été rapidement établi: la grande majorité des élèves inscrits en immersion provient d’un milieu social favorisé. «Nous avons défini l’origine des élèves en immersion en nous basant sur le diplôme le plus élevé obtenu par la maman. Le plus souvent, nous constatons un niveau universitaire. C’est surtout le cas pour l’immersion en néerlandais: les enfants sont issus de situations socio-économiques favorables, de familles unies et ils n’ont pas redoublé. Et ce, malgré le fait qu’il n’y ait pas de critère de sélection ni de condition d’accès à l’immersion».

De là à en déduire que l’immersion est élitiste ? «Elle est ouverte à tous, mais elle attire un public socio-économique et socio-culturel privilégié. Elle n’existe quasi que dans l’enseignement général. Par ce biais, il y a une sélection qui est faite. Les élèves de l’enseignement professionnel et technique n’ont pas accès à l’immersion. Et c’est dommage quand on voit les besoins en langue étrangère dans certains domaines. Il y a un biais par rapport au public. On en a tenu compte dans nos analyses

   

La maîtrise du français

Si l’une des craintes concerne l’apprentissage du français, les parents peuvent se rassurer. Durant leurs analyses, les chercheurs n’ont perçu aucun impact négatif de l’immersion sur la maîtrise de la langue de scolarisation. Les résultats obtenus au niveau du vocabulaire, de la lecture à voix haute, de l’orthographe, de la complexité des productions écrites, mais aussi des évaluations certificatives (CEB et CESS, qui se font uniquement en français) sont équivalents, voire meilleurs que ceux des élèves non-immergés. «Si les parents estiment qu’il y a un problème ou un retard au début de l’apprentissage du français, ils ne doivent pas s’inquiéter à ce moment-là car cela se régularise, souligne Philippe Hiligsmann. Comme tout apprentissage, il faut travailler sur le long terme, cela ne se fait pas en un claquement de doigts.

Un long terme qui permettrait aux élèves d’être bilingues au terme de leur cycle ? Ils utilisent en tous cas un vocabulaire réceptif et productif plus large et plus varié, et ont de meilleures compétences écrites que leurs camarades du circuit traditionnel, les erreurs lexicales et grammaticales sont moins nombreuses. Ils ont donc plus de facilités à communiquer dans la langue cible. A contrario, leurs progrès plafonnent plus vite sans toutefois que les élèves du traditionnel atteignent le même niveau que les élèves immergés.

«Au niveau productif, c’est-à-dire la parole et la rédaction, on constate que les élèves en immersion produisent des textes plus complexes que les élèves du traditionnel. On observe une plus grande diversité lexicale, des phrases plus longues, plus de phrases par texte. Les données montrent une différence en faveur du néerlandais plus grande que pour l’anglais. En néerlandais, c’est systématiquement le cas. Les élèves ont un vocabulaire réceptif significativement plus large que dans l’enseignement traditionnel.»

D’après l’étude, un élève de 5e secondaire scolarisé en immersion en néerlandais possède le vocabulaire réceptif d’un enfant néerlandophone de 11 ans, alors que le niveau d’un élève de l’enseignement traditionnel atteint celui d’un enfant néerlandophone de 7 ans. En ce qui concerne l’anglais, ces niveaux passent respectivement à 9,3 ans et 6,5 ans. «On en revient à l’indice socioculturel !, explique le chercheur. Les élèves immergés en néerlandais proviennent d’un milieu social plus favorisé que ceux qui suivent une immersion en anglais.»

  

20 ans d’immersion en Fédération Wallonie-Bruxelles

C’est en 1998 que l’enseignement en immersion a été officialisé par une législation en Fédération Wallonie-Bruxelles. Certaines écoles le pratiquaient néanmoins déjà de manière informelle depuis les années 80. L’Athénée Léonie de Waha, à Liège, a été pionnier. Depuis lors, de nombreux établissements, tant primaires que secondaires ont suivi. Aujourd’hui, environ 300 écoles du primaire et du secondaire proposent ce type d’enseignement en Wallonie et à Bruxelles, suivi par 4% des élèves.

En Europe, plutôt que d’immersion, on préfère désormais parler de l’approche EMILE: Enseignement d’une Matière par Intégration d’une Langue Étrangère. En pratique, il s’agit de prodiguer aux élèves une partie des cours dans une langue autre que celle de scolarisation. 

En Fédération Wallonie-Bruxelles, on trouve des classes d’immersion en néerlandais, en anglais et en allemand. Plusieurs systèmes existent: les élèves sont parfois immergés à mi-temps dans la langue étrangère tout au long de leur cycle, parfois à 75% les premières années pour arriver à 25% en fin de parcours.

Selon les écoles et les formules proposées, il est possible de débuter un programme dès la 3e maternelle, la 1re ou la 3e primaire dans le cycle fondamental. En secondaire, les élèves démarrent en 1re ou en 3e année.

Il n’est pas possible de suivre une immersion en plusieurs langues à la fois, mais les jeunes peuvent changer de langue cible entre les primaires et les secondaires.

Les élèves du secondaire en immersion choisissent principalement le néerlandais tandis que la langue de Vondel est en perte de vitesse dans l’enseignement traditionnel. Dans l’ère de mondialisation et d’ouverture aux autres cultures qui est la nôtre, l’anglais semble plus attractif et est réputé plus facile. 

L’anglais,
plus attractif

L’équipe de chercheurs s’est également penchée sur la motivation des élèves et de leurs parents. Si l’immersion attire un public privilégié aux niveaux socio-culturel, familial et scolaire, essentiellement en néerlandais donc, tous les élèves sont motivés par l’apprentissage d’une langue étrangère. Une seule exception: les jeunes du secondaire traditionnel qui suivent des cours de néerlandais. Pas de surprise: l’anglais s’avère plus attrayant. «En immersion, le néerlandais reste le plus populaire, contrairement à ce qu’on voit dans l’enseignement traditionnel, où il est en perte de vitesse en tant que première langue étrangère. L’immersion ne compense que partiellement les idées reçues relatives à cette langue. L’anglais est plus attractif, il est considéré comme plus facile. On constate d’ailleurs que l’attrait du néerlandais entre le début de la 5e primaire et la fin de la 6e chute de manière significative et inquiétante dans le traditionnel. Ce sont des données qu’il faudrait affiner pour les expliquer.»

   

Quelles leçons en tirer ?

Globalement, les conclusions de l’étude sont claires: l’immersion semble porter ses fruits. Mais la généraliser n’est pas envisageable. «C’est une fausse bonne idée, s’exclame Philippe Hiligsmann. L’immersion n’est pas la panacée, il ne faut pas en surestimer les effets. D’ailleurs, les éléments positifs dégagés dans les recherches ne sont pas nécessairement dus à l’immersion. La généraliser à une époque où il y a déjà pénurie d’enseignants est inconcevable, il faudrait former des enseignants à enseigner des matières dans une langue étrangère en un temps record. C’est irréalisable, utopique ! Par contre, l’immersion mobilise des facteurs favorables à l’apprentissage des langues étrangères. Si on mobilise ces éléments dans l’enseignement traditionnel, on pourrait certainement améliorer la qualité de l’enseignement des langues en Belgique francophone. Je ne veux surtout pas jeter l’opprobre sur les enseignants, beaucoup font très bien leur métier. Mais leur permettre d’avoir des conditions plus favorables pour enseigner, serait profitable à tous.»

Dégager des recettes à appliquer dans l’enseignement non immersif pour y améliorer la qualité de l’apprentissage des langues étrangères pourrait donc être une voie à suivre… Les chercheurs proposent d’améliorer 3 facteurs: multiplier les contacts avec des locuteurs natifs en-dehors de l’école, créer un défi linguistique via des apports langagiers plus fréquents et décloisonner les cours de langue et d’autres matières. «Ce qui manque, précise le chercheur, c’est une vraie interaction entre les enseignants. Pourquoi ne pas inclure dans une leçon d’histoire en néerlandais des éléments liés à l’aspect linguistique ? Notre système éducatif devrait permettre aux élèves d’atteindre des résultats significatifs dans l’enseignement traditionnel comme en immersion».

La formation des professeurs est également visée. Trop peu sont capables d’enseigner des matières dans une autre langue que la leur. Une piste à creuser: l’intensification des relations entre les différentes communautés linguistiques du pays pour favoriser l’apprentissage des langues nationales.

«Bluffée
par le niveau de néerlandais de mes enfants»

Marie-Alice a 3 enfants scolarisés en immersion. Élise (11 ans) et Alix (6 ans) sont inscrites à l’école fondamentale libre Don Bosco, à Saint-Georges-sur-Meuse. Alexandre (13 ans) est en 2e secondaire à l’Athénée Royal de Waremme.

Marie-Alice, vos enfants suivent un parcours d’immersion en néerlandais. Pourquoi ce type d’enseignement ?

J’ai toujours été convaincue par l’immersion. Mais il y avait des appréhensions: certains disent qu’elle crée des lacunes en français, en orthographe. Je n’ai pas le sentiment que ce soit le cas. Mais l’immersion n’est pas forcément pour tous les enfants: j’en ai vu quelques-uns retourner dans l’enseignement traditionnel car cela ne leur convenait pas. Il faut y être attentif et ne pas hésiter à réagir si on voit que son enfant ne suit pas. De notre côté, il n’y a jamais eu de problèmes: mes 2 aînés ont aujourd’hui un très bon niveau. Je ne doute pas que la 3e va suivre.

À ce point-là ?

Je suis bluffée en fait ! Et cela a été rapide. On croise les «juffrouw» à la sortie de l’école, elles ne leur parlent qu’en néerlandais. Ils comprennent… mais pas moi ! On se sent un peu bête, dans ces cas-là. Je me souviens d’Alexandre en 1e année, il ne comprenait rien du tout. Les «juff» ne leur parlent qu’en néerlandais, mais elles arrivent toujours à communiquer, notamment par des dessins. Et en définitive, cela se passe bien. Ils apprennent surtout du vocabulaire et les bases de la conjugaison en primaire. La grammaire suit, en secondaire.

En parallèle à l’immersion, vous ne faites rien de spécial…

Non, je ne les pousse pas particulièrement. Mais à partir de la 5e primaire, ils font des stages au Bloso, le pendant flamand de l’Adeps, avec des enfants néerlandophones. L’école met aussi des choses en place, notamment avec les classes vertes, qui sont en néerlandais. Aujourd’hui, Alexandre aime beaucoup le néerlandais. Et c’est aussi lié aux profs: il a eu de merveilleuses «juff» qui lui ont donné le goût de la langue. Certaines ont un contact tellement naturel avec les enfants… Je n’avais que de bonnes impressions, je voulais qu’Alexandre continue en secondaire.

Ce n’était pas une évidence ?

Dans la région où nous vivons, non, car il n’y a pas d’école secondaire proche de chez nous qui propose l’immersion en néerlandais. On a pensé à l’enseignement flamand à Tongres, mais cela demandait trop d’implications. Beaucoup d’élèves de sa classe sont allés à Liège, où ils ont commencé un parcours en anglais. Nous avons préféré l’Athénée de Waremme, il fallait avoir un certain niveau de néerlandais pour s’inscrire en immersion. C’était une suite assez logique, en fait.

Vous vous rappelez de l’inscription de votre fils ?

Il avait 2 ans et demi, j’étais enceinte de ma fille. La directrice m’a demandé si elle devait inscrire les 2 enfants. Je ne me rendais pas compte que les places étaient si chères… Je ne me suis jamais dit que je voulais en faire des singes savants bilingues. Mon but était qu’ils soient ouverts à autre chose. Je me disais que s’ils apprenaient le néerlandais jeunes, ils auraient peut-être plus de facilités à apprendre d’autres langues. Je ne m’attendais pas à ce que ça marche si bien !

Quand j’entends mon fils qui parle anglais lorsqu’il joue à des jeux en ligne, même s’il bafouille un peu, il ose. Il n’a pas peur, c’est grâce à l’immersion. Il n’a pas l’appréhension que je pourrais moi-même avoir. Et rien que pour cela, c’est gagné.

En immersion, les professeurs arrivent toujours à communiquer dans la langue étrangère, notamment à l’aide de dessins.


Les publications scientifiques liées au projet sont accessibles via le lien suivant: 
https://uclouvain.be/fr/instituts-recherche/ilc/recherche.html

L’équipe de recherche était composée de Ph. Hiligsmann (UCLouvain), A. Bulon (UCLouvain-doctorante), A. De Smet (UCLouvain/UNamur-doctorante), B. Galand (UCLouvain), I. Hendrikx (UCLouvain-docteure), L. Mettewie (UNamur), F. Meunier (UCLouvain), M. Simonis (UCLouvain-docteure), A. Szmalec (UCLouvain), Kr. Van Goethem (UCLouvain), L. Van Mensel (UNamur-post-doctorant).

  

La vidéo de la présentation des principaux résultats de la recherche est disponible en ligne :

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