Chimie

En route vers la photosynthèse artificielle

Milan VANDER WEE-LÉONARD • milan.vdwl@gmail.com

© Quality Stock Arts – stock.adobe.com, © M. Brändlin, Nat. Chem. 2025

Des chimistes de l’Université de Bâle, en Suisse, tentent de résoudre un casse-tête: la photosynthèse artificielle. Cette discipline vise à convertir directement l’énergie lumineuse (la lumière) en énergie chimique (comme des carburants). Ils ont conçu une molécule capable de stocker simultanément quatre charges électriques. Et le plus fort ? Elle y parvient avec la lumière visible, celle du Soleil, sans recourir à des lasers énergivores ni à des produits chimiques sacrificiels qui se détruisent dans l’opération. Une véritable avancée dans le domaine, partagée dans la prestigieuse revue scientifique Nature (1).

Depuis plus d’un siècle, les chimistes rêvent de copier la nature. Ce biomimétisme vise plus précisément à imiter la photosynthèse des plantes. Ces petites centrales vertes transforment l’eau et le dioxyde de carbone en glucose (sucre) et oxygène grâce à la lumière du Soleil. Produire de l’énergie propre à partir de simples photons (particules de lumière), c’est le Graal. Cependant, reproduire ce miracle à l’échelle moléculaire pour créer un carburant n’a rien d’une promenade dans les bois. En effet, un photon permet de déplacer un seul électron (particule négative). Or, il en faut plusieurs pour synthétiser une molécule et ce n’est pas évident de capter plusieurs photons. De plus, chaque électron cherche à reprendre sa place, le «trou» positif qu’il a laissé. Résultat: cette recombinaison de charges empêche l’énergie de s’accumuler pour «faire» la chimie.

Une chorégraphie nanométrée

La star du jour est une pentade (voir figure ci-dessous): une molécule composée de 5 modules reliés entre eux par des connecteurs. Deux donneurs d’électrons (D1 et D2), un photosensibilisateur central (PS) à base de ruthénium (un métal de transition), et 2 accepteurs d’électrons (A1 et A2).

Lorsqu’un premier photon frappe le photosensibilisateur, le module sensible à la lumière, un électron s’envole du donneur 1 vers l’accepteur 1. C’est le premier état de séparation de charges (ESC-1): un trou positif est créé sur D1 et un électron excédent est placé sur A1.

Très vite, la molécule réarrange ses électrons pour éloigner les charges positive et négative aux extrémités de la pentade (sur D2 et A2). Un nouvel état de séparation de charges apparaît (ESC-2), qui garde un électron et un trou séparés par 44 ångströms (4,4 nanomètres). Cette distance minuscule suffit pourtant à stabiliser l’énergie. Il n’y a pas de recombinaison de charges pendant 120 microsecondes, une éternité à l’échelle atomique.

Et ce n’est pas fini: lorsque la molécule reçoit un second photon, elle recommence le processus sur les sites redevenus neutres (D1 et A1). C’est le troisième état de séparation de charges (ESC-3): 2 électrons et 2 trous: un véritable stockage d’énergie.

Pour y parvenir, les chercheurs ont utilisé une astuce de conception: placer les premiers électrons transférés loin du centre photosensible. Ainsi, lors du second éclair, la molécule se comporte presque comme si elle était neuve, évitant la recombinaison des charges déjà stockées.

Un pas de géant vers le stockage de l’énergie solaire

Les expériences menées à Bâle montrent que ce système fonctionne à des intensités lumineuses cent mille fois plus faibles que celles exigées par les montages précédents. En clair: il pourrait, à terme, fonctionner à la lumière du jour. Ce n’est pas encore un dispositif prêt à produire des carburants comme l’hydrogène, mais c’est une preuve solide qu’une molécule bien dessinée peut accumuler des électrons de manière contrôlée. L’intérêt est immense car comprendre ces mécanismes fondamentaux, c’est préparer le terrain pour des catalyseurs solaires capables, un jour, de scinder l’eau ou de capturer le gaz carbonique.

Certes, la durée de vie du dernier état, autour de 100 nanosecondes, reste courte pour des réactions chimiques complexes, et l’expérience s’effectue encore dans un solvant pur, en atmosphère contrôlée. Néanmoins, cette découverte repousse les limites du délai entre 2 absorptions de photons: avec un bond d’un facteur 10 millions !

C’est une étape essentielle vers une chimie solaire réellement efficace, où la lumière du Soleil deviendra le moteur direct de réactions propres et durables. Un jour peut-être, nos carburants, nos engrais et nos plastiques seront produits par des usines moléculaires imitant l’humble chimie d’une feuille d’arbre. 

(1) M. Brändlin, Nat. Chem. 2025
  https://doi.org/10.1038/s41557-025-01912-x).

 
 

DO IT YOURSELF !

Comme dans la pentade, tu veux exploiter la lumière pour faire une «réaction» ? Direction la cuisine ! Il te faut un récipient transparent, du Schweppes Tonic (ou toute boisson tonique contenant de la quinine), du sel, et une lampe UV (black light).

1) Verse ton Schweppes dans le verre, éteins les lumières et allume la lampe UV.

    Sous cette lumière violette, la boisson se met à briller d’un bleu électrique ! C’est la fluorescence de la quinine, une molécule qui absorbe les photons UV et réémet de la lumière visible. Tu viens d’observer un phénomène central de la photophysique: l’absorption et la réémission de photons, exactement ce qui se passerait au cœur du photosensibilisateur de ruthénium de l’article scientifique s’il n’était pas lié à des donneurs et accepteurs pour entreprendre de la photochimie.

2) Toujours sous la lampe UV, ajoute maintenant une pincée de sel et remue doucement.

   Tu remarqueras que la lueur bleue diminue légèrement. Le sel perturbe les interactions entre les molécules d’eau et de quinine, ce qui freine la relaxation lumineuse: la lumière est moins bien réémise.

Cette expérience illustre comment l’environnement chimique influence la manière dont une molécule utilise l’énergie absorbée. Dans le Schweppes, la quinine capte l’énergie UV et peine à la rendre sous forme de lumière en présence de sel. Dans le laboratoire de Bâle, la pentade capte la lumière et la transforme en énergie chimique grâce aux donneurs et accepteurs d’électrons.

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