L'Adn de…

Magali
KLEPPER
Nez (designer olfactif)

Propos recueillis par Géraldine TRAN

© [V]you – Virginie Willemet, © Sigrid Isaac

Parfumeure, designer olfactif, c’est une vocation que vous avez depuis toute petite ?

Ce n’est pas une vocation mais j’avais des prédispositions que j’ignorais. Une chose est sûre, j’amais bien «mettre mon nez» partout ! Petite, je collectionnais déjà les échantillons de parfum. Je m’intéressais aussi aux plantes médicinales, que je cultivais dans le jardin. Et on cuisinait beaucoup dans la famille, notamment les épices et les herbes aromatiques. Être baignée dans les «odeurs» m’a certainement aidée mais je ne m’en rendrai compte que bien plus tard. Je voulais au départ devenir médecin mais vu mon hypersensibilité à la vue du sang, j’ai renoncé. J’étais douée en langues, je me suis donc orientée vers la traduction car c’était assez large et cela ouvrait plusieurs portes. J’ai poursuivi par un DESS à Lyon et entamé une carrière dans les sciences de la vie, la recherche académique et clinique. J’ai quitté le grand labo dans lequel je travaillais en 2016. Après une remise en question de mes envies pour la suite de ma carrière, j’ai décidé de reprendre le chemin des études. En 2017, j’ai suivi un cursus dans l’école privée Cinquième sens à Paris. Ça a été une véritable révélation ! J’étais enfin complètement à ma place et alignée avec moi-même ! 

Il n’y a pas de formation diplomante en Belgique. Il faut aller en France, où il y a plusieurs options comme l’ISIPCA à Versailles (Institut Supérieur International du Parfum, de la Cosmétique et de l’Aromatique alimentaire) qui propose des cursus jusqu’au BAC+5 ou l’ESP à Paris (École Supérieure du Parfum). Il y a également les formations internes à certaines grandes maisons de compositions de parfums, notamment chez Givaudan. Mais il faut savoir qu’il y a très peu d’élus. L’idéal est tout de même d’avoir un background scientifique car ces cursus mettent l’accent sur la chimie. N’hésitez pas à vous rendre aux portes ouvertes. C’est ce que j’ai fait afin de savoir vers quel type de formation me diriger (modalités pratiques, coût, stages, durée…). Par contre, on ne devient parfumeur.e qu’après de nombreuses années de pratique et d’essais-erreurs… 

Comment devient-on parfumeur.e ?

Vous travaillez actuellement en tant que parfumeure et designer olfactif à titre indépendant, mais quelle est votre journée-type ?

J’ai décidé d’être indépendante pour créer mon emploi sur mesure et donc moduler mon temps comme je le souhaite. Il n’y a pas réellement de journée-type mais plutôt une semaine-type avec une partie «labo» (travail de composition, de R&D, de production, de parfumage…). Il y a aussi tout un volet «administratif» (répondre aux demandes, commandes, gestion des stocks, devis…) car c’est un secteur très régulé, qui comporte beaucoup de directives (traçabilité, sécurité, qualité). Puis il y a l’animation d’ateliers (pour les entreprises, les particuliers), les réunions clients, les visites de chantier, sans oublier la veille médiatique pour me tenir informée de l’actualité du secteur. 

Je suis depuis toujours passionnée par la médecine, la psychologie et les neurosciences. J’aime comprendre comment les choses fonctionnent. Au niveau professionnel, la chimie est fondamentale pour comprendre comment se comportent les molécules odorantes, quelles réactions elles peuvent générer entre elles, comment le parfum réagit avec le support sur lequel il sera appliqué (peau, tissu, céramique…). 

Quels sont vos rapports avec la science ? 

Quelle est la plus grande difficulté rencontrée dans l’exercice de votre métier ?

Gérer mon impatience ! Avec moi-même quand je dois attendre que la macération agisse, laisser reposer les compositions… Je dois prendre sur moi pour laisser le temps au temps dans le processus créatif. Et c’est parfois compliqué aussi pour moi de composer avec la lenteur des fournisseurs !

Rendre cette passion intéressante dans le monde de l’entreprise, où je participe, via les ateliers, à la cohésion d’équipe. Aller parfois aussi au-delà des clichés (connotation «girly» notamment). Avant l’aspect vocation cosmétique, le parfum est un vecteur d’émotions et un activateur de souvenirs. Je suis heureuse de pouvoir faire voyager les gens que je rencontre et d’avoir réussi à conjuguer passion, compétences et expérience professionnelle dans un job «sur-mesure» pour lequel pour lequel j’ai pu construire petit à petit une crédibilité. La formation, le diplôme, ce n’est pas tout !

Quelle est votre plus grande réussite professionnelle jusqu’à ce jour ?

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui aurait envie de suivre vos traces ?

Mettre son nez sur tout ce qui sent le plus tôt possible (végétaux, épices, nourriture, boissons…). Il faut savoir que la mémoire olfactive se façonne sur les 10 premières années. S’exercer à être en pleine conscience olfactive quand on arrive sur un lieu, quel qu’il soit. «On est tous nez quelque part» après tout mais parfois, nous l’ignorons… En somme, être CURIEUX ! 


CARTE D’IDENTITÉ

Magali KLEPPER

ÂGE : 51 ans

PROFESSION : Parfumeure, designer olfactif 

FORMATION : Secondaires
latin-maths-sciences fortes à l’Athénée de Saint-Hubert. Master en traduction à l’UMons. DESS en traduction et rédaction spécialisée en anglais médical et pharmacologique. Formation en parfumerie, design olfactif chez Cinquième sens (Paris)

TÉL. : +32 (0)474 52 59 87

    magali-k.be

Je vous offre une seconde vie pour un second métier…

J’aime vraiment ce que je fais aujourd’hui et je n’ai aucun regret. Je suis totalement heureuse, alignée et épanouie dans mon métier. 

Ce serait celui de rendre l’odorat à ceux qui l’ont perdu ou à ceux qui sont nés sans. C’est ce qui s’appelle l’anosmie (congénitale ou subie après une maladie, un accident, une exposition à des produits toxiques…). 

Je vous offre un super pouvoir… 

Je vous offre un auditoire…

C’est drôle car j’ai longtemps eu une phobie de parler en public :-) Ce qui est sûr, c’est qu’il est fondamental pour moi, à l’ère audiovisuelle, de faire prendre conscience aux gens de l’importance du «bien sentir». Dans l’enseignement, on est surtout dans le fonctionnel, or je trouve intéressant d’éduquer les enfants à utiliser tous leurs sens. 

J’en ai déjà installé un petit chez moi. Je rêverais de l’agrandir, de pouvoir travailler dans un endroit tout vitré et lumineux mais avec de belles armoires car les matières premières ne supportent pas trop la lumière, ni les variations de température. Puis j’aimerais m’équiper d’une unité d’extraction… C’est une sorte de hotte qui aspire les parfois très fortes odeurs. 

Je vous offre un laboratoire…

Je vous transforme en un objet du 21e siècle…

Ce serait un «headspace». C’est un extracteur qui permet de capter les composés odorants (par exemple d’une fleur ou même d’un objet) et donc de comprendre tout ce qui fait une odeur spécifique. Car une rose distillée n’a pas la même odeur qu’une rose fraîche sur la plante ou coupée. Il n’y a pas de perte de composés odorants. J’aime bien quand la technologie rejoint le créatif. 

J’espère que vous avez du budget car ce serait un tour du monde pour rencontrer les agriculteurs et producteurs de plantes à parfums. J’irais en Inde pour les cultures de jasmin et de santal, en Haïti pour le vétiver, à Madagascar pour la vanille… C’est passionnant quand on sait qu’il faut 3 ans à une gousse de vanille pour arriver à maturité. 

Je vous offre un billet d’avion…

Je vous offre un face à face avec une grande personnalité du monde… 

Marcel Proust ! J’aimerais qu’il me raconte comment, dans « À la recherche du temps perdu », il a fait pour décrire aussi précisément ce que l’on appelle le phénomène de la madeleine de Proust. Ce n’est pas en sentant l’odeur de la madeleine que ses souvenirs ont resurgi mais lorsqu’il l’a trempée dans sa tasse de thé. C’est ce que l’on a baptisé plus tard la réminiscence olfactive et que l’on a réussi à définir à la lumière des neurosciences mais en 1913, on en était loin.

Ça aide mais ça ne suffit pas. C’est quelque chose qui se travaille… beaucoup. Comme un pianiste, le nez doit répéter des gammes. Encore et encore. Et c’est aussi un métier qui nécessite une excellente capacité de mémorisation et d’écoute du client, qui imagine quelque chose mais n’a pas toujours les bons mots pour l’exprimer. Il faut être créatif pour parvenir à traduire correctement une idée en senteur. Enfin, il demande organisation, discipline et rigueur scientifique.

La question «a priori»: Devenir «Nez», rien de plus facile quand on a un bon odorat non ?

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