Qui est-ce?

Clara IMMERWAHR

Jacqueline REMITS • jacqueline.remits@skynet.be

 
Je suis…

Issue d’une famille passionnée par la chimie. Mon père, Philipp Immerwahr, propriétaire d’une grande entreprise agricole, a la passion de la chimie chevillée au corps. Ma mère, Anna, est femme au foyer. Jusqu’en 1877, je suis des cours à domicile avec mes frères et sœurs. J’entre ensuite dans un établissement pour filles. Mon frère Paul se lance dans des études de chimie et je décide de suivre ses pas. Une filière peu traditionnelle pour une femme à cette époque. En 1890, j’ai 20 ans quand je perds ma mère. En 1896, j’intègre l’université de Breslau pour y suivre des cours de physique. En 1897, celui qui deviendra mon mari et moi, juifs tous deux, nous nous convertissons, chacun de son côté, au protestantisme tant la pression antisémite est forte. Une condition nécessaire pour réussir dans l’Allemagne de l’époque. Un an plus tard, je poursuis des études en chimie. Je prépare une thèse de doctorat et deviens l’assistante de mon directeur de thèse, Richard Abegg. Je cosigne plusieurs de ses travaux. En 1900, je défends ma thèse en chimie sur la solubilité des métaux lourds. Ce jour-là, je fais le serment de ne jamais agir de manière contraire à mes convictions, de poursuivre la vérité et de faire avancer la dignité de la science aux sommets qu’elle mérite. Je tiendrai parole. La défense publique de ma thèse est un véritable succès de foule. En effet, je suis la première femme à obtenir un doctorat de chimie en Allemagne. Ma position a toujours été qu’une vie mérite d’être vécue si on exploite à fond ses talents et qu’on essaie de vivre toutes les expériences que la vie humaine peut offrir. C’est sur cette impulsion, entre autres raisons, que je décide de me marier. En 1901, j’épouse Fritz Haber rencontré 10 ans plus tôt sur les bancs de l’université, persuadée que nous allons mener une carrière scientifique en duo. Ce ne sera jamais le cas. Nous déménageons à Karlsruhe car Fritz y est nommé professeur de chimie technique. Durant les premières années de notre mariage, j’assiste mon mari dans ses travaux. En 1902, je donne naissance à un fils, Hermann, mon unique enfant. Mon mari, centré sur lui-même, poursuit sa brillante carrière. Il ne me soutient pas, estimant que la place d’une femme est à la maison. Je m’efface, devient femme au foyer et prend en charge l’éducation de notre fils. Je me plains de cette situation, de ce rôle subalterne, dans des lettres envoyées à mon ami Richard Abegg. Fritz et moi nous disputons souvent. Non seulement ses manières sont oppressives envers moi, mais en plus sa façon de se mettre en premier à la maison et dans le mariage fait en sorte qu’une personnalité moins affirmée que la mienne aurait été détruite. En outre, il est infidèle. Dès 1910, je présente des conférences sur les «sciences naturelles au foyer». En 1911, nous déménageons à Berlin car Fritz est nommé directeur dans un institut.

À cette époque…

L’année où je décroche mon doctorat, en 1900, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche meurt à 55 ans. Sa doctrine se caractérise par un anti-germanisme et un antichristianisme virulents. Il a achevé son œuvre maîtresse, Ainsi parlait Zarathoustra, en 1885. En 1910, je donne des conférences sur les «sciences naturelles au foyer» et Robert Koch meurt le 27 mai à Baden-Baden en Allemagne. Les découvertes révolutionnaires de ce médecin bactériologiste permettront de dédramatiser l’impact de certaines maladies contagieuses. Notamment, en 1882, il isole le bacille de la tuberculose. Il a dirigé l’Institut d’hygiène de l’université de Berlin. Koch a exercé une influence décisive sur la médecine actuelle et a reçu le prix Nobel de médecine en 1905.

J’ai découvert…

À cause de la pression sociale faisant de la maison la place de la femme, j’ai eu du mal à mener des recherches. J’ai donc contribué, sans aucune reconnaissance, aux travaux de mon mari, en traduisant ses articles en anglais. En 1905, il m’a remerciée pour ma «coopération discrète» à l’occasion de la publication d’un manuel de thermodynamique. Ce qui atteste de mon travail scientifique réalisé au quotidien. Au début de la guerre, mon mari a été nommé conseiller scientifique du ministère de la guerre et chargé, en tant que chimiste, de développer des armes de masse. Il a joué un rôle important dans le développement des armes chimiques, en particulier des gaz toxiques. Selon moi, le développement de ces gaz de combat est une perversion des idéaux scientifiques et un signe de barbarisme corrompant la chimie, une discipline ayant pour mission d’élucider les différents aspects de la vie. À plusieurs occasions je lui ai demandé de s’arrêter, mais sans succès. En revanche, lui me reprochait, en public, mes interventions qu’il qualifiait de traîtrise à la patrie. Nous nous sommes souvent et violemment querellés. Même si j’ai tenté à plusieurs reprises d’arrêter ses travaux, j’ai participé à ses recherches. Ce qui aboutira à ce qu’il supervise la première attaque au gaz toxique de l’histoire militaire des Flandres le 22 avril 1915. Plus de 5 000 soldats alliés ont été tués à Ypres par les nuages de chlore. À son retour du Front, le 1er mai, lors d’une soirée organisée en son honneur, mon mari a été fêté en héros et promu capitaine. Le soir du 1er mai, je me suis installée à mon bureau pour écrire une série de lettres d’adieu à ma famille et à mes amis…

 

Saviez-vous que…

Plus tard cette même nuit, dans le jardin de leur maison, Clara Immerwahr a pris le pistolet de son mari et s’est tiré une balle dans le cœur. Elle mourra, le lendemain, dans les bras de son fils. Les raisons et les circonstances de son suicide sont restées floues. Il n’y a eu ni autopsie, ni article dans les journaux. Le manque de documentation sur sa mort a créé de nombreuses controverses sur les raisons qui l’ont poussée à commettre ce geste fatal. Son suicide a pu être lié à ses convictions, faisant d’elle l’une des victimes d’Ypres. La situation sentimentale du couple pouvait aussi y être pour quelque chose. Son mari entretenait une liaison avec sa secrétaire, ce qui l’aurait forcément affectée. Mais même si les difficultés conjugales ont compté dans la décision tragique de Clara, son idéal scientifique a certainement joué un rôle déterminant. Toute sa vie, elle sera restée fidèle à son nom, Immerwahr, qui signifie «toujours juste».

Le lendemain même de sa mort, Fritz Haber a quitté le domicile conjugal pour mettre en place la première attaque au gaz toxique sur le Front de l’Est contre les Russes. S’il est brièvement accusé de crimes de guerre, il ne sera jamais inculpé. 

Malgré son passé controversé, il reçoit en 1918, avec Carl Bosch, ingénieur et chimiste allemand, le prix Nobel de chimie pour ses travaux sur l’ammoniac utilisé comme engrais et qui apportaient une réponse décisive au problème alimentaire posé par l’augmentation de la population mondiale. Des travaux auxquels Clara a participé. Un prix vivement critiqué. Ernest Rutherford, lui‑même prix Nobel de chimie en 1908, considéré comme le père de la physique nucléaire, a refusé de lui serrer la main lors de la cérémonie. Il illustre pourtant que la science peut avoir, à la fois, un impact négatif et positif. La méthode Haber-Bosch est souvent mentionnée comme étant la plus importante découverte du 20e siècle. Car s’il est vrai qu’elle permet de produire des explosifs, elle est essentielle à la production d’engrais synthétiques, un des facteurs de l’agriculture à grand rendement, capable de nourrir une population mondiale qui allait passer de moins de 2 milliards en 1900 à plus de 8 milliards aujourd’hui.

Fritz Haber fuira plus tard l’Allemagne nazie et mourra à Bâle en Suisse en 1934. Ses cendres et celles de Clara Immerwahr sont enterrées ensemble dans un cimetière de Bâle. Par la suite, leur fils Hermann émigrera aux États-Unis où il se suicidera en 1946.

En 2012, la Technischen Universität de Berlin a créé un prix Clara Immerwahl de 15 000 euros récompensant des recherches sur la catalyse.

 

Carte d’identité

Naissance 
12 juin 1870, Breslau
(aujourd’hui Wroclaw en Pologne)

Décès

2 mai 1915, Berlin (Allemagne)

Nationalité

Prussienne, Allemande

Situation familiale

Mariée, 1 enfant

 
Diplôme 

Doctorat en chimie à l’université de Breslau

Champs de recherche 

Chimie, catalyse des métaux

Distinctions 

Création du prix Clara Immerwahr (2012) par la Technischen Universität de Berlin

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