Santé

Burn-out sexuel, un épuisement du don de soi

© Louis-Paul Photo – stock.adobe.com, © stock.adobe.com

Le burn-out n’est pas que professionnel. Il peut revêtir plusieurs visages présentant des traits communs et des traits spécifiques. L’épuisement sexuel, qui n’est pas le fait de personnes éreintées par le poids d’une hypersexualité, serait une forme de burn-out sur laquelle les recherches scientifiques commencent seulement à se pencher. Il touche essentiellement les femmes au sein de couples hétérosexuels. Un patriarcat encore robuste et l’un de ses principaux corollaires, le «devoir conjugal», en sont largement responsables

 
Pour beaucoup, le burn-out est un syndrome d’épuisement indissociablement lié à la vie professionnelle. Ses principaux symptômes sont bien connus: se sentir frustré, incompris par son entourage et son employeur, ne plus éprouver de satisfaction dans son travail, le considérer comme dénué de sens, souffrir de troubles du sommeil, se sentir extrêmement fatigué au point de rester parfois prostré dans un fauteuil ou au lit, avoir des pertes de mémoire et de concentration, parvenir avec peine à tenir une conversation, être en proie à des troubles psychosomatiques, devenir agressif, cynique, avoir des accès de colère…

On sait à présent que le burn-out professionnel ne fait pas cavalier seul. Dans les années 1980, certains auteurs ont suggéré l’existence d’une forme de burn-out qui ciblerait spécifiquement les parents. En 2015, une étude réalisée par Moïra Mikolajczak et Isabelle Roskam, professeures à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’UCLouvain, a montré que le burn-out parental ne concernait pas uniquement les parents d’enfants chroniquement malades, comme on l’avait cru au départ, mais que chaque père, chaque mère pouvait en être la victime. Les 2 chercheuses mirent également en évidence que 2 des facettes du burn-out professionnel étaient partagées par son homologue parental: l’épuisement physique, mental et émotionnel ainsi que la perte d’efficacité et d’épanouissement, sur le plan professionnel pour l’un, parental pour l’autre.

Un troisième type de burn-out, celui de l’aidant proche, est également bien documenté aujourd’hui. Il impacte, lui aussi, la santé physique et psychique de la personne qui en souffre et nuit à sa relation avec la personne aidée – en général un malade chronique ou un handicapé. Un quatrième syndrome d’épuisement vient de faire l’objet d’un essai paru récemment chez L’Harmattan, intitulé Le burn‑out sexuel (1). Si l’on se réfère à la littérature scientifique, ce type de burn-out n’a pas encore suscité de programmes de recherche, mais comme le souligne Moïra Mikolajczak dans la préface du livre, «dans l’histoire du burn-out, chaque nouvelle forme d’épuisement a d’abord été observée par des psychologues ou psychiatres œuvrant sur le terrain, avant d’être étudiée et formalisée par les scientifiques». C’est effectivement à travers sa pratique clinique que l’auteure de l’essai, Alexandra de Troz, psychologue spécialisée en psychothérapie systémique et sexologue, s’est intéressée à ce qui constitue à ses yeux une nouvelle catégorie de syndrome d’épuisement. Moïra Mikolajczak décrit cet intérêt comme une démarche légitime. «La lecture de l’ouvrage d’Alexandra de Troz, nourri d’observations et de témoignages issus de 15 ans d’expérience clinique en sexothérapie, m’a convaincue que le sujet méritait d’être investigué par les scientifiques», écrit-elle.

Selon l’auteure, le burn-out sexuel se situe au confluent de 3 types de symptômes. D’une part, un épuisement physique caractérisé par une baisse de désir sexuel significative associée ou non à de la douleur ou de l’inconfort, voire de l’anorgasmie, et qui peut aller jusqu’au dégoût pour le sexe. On observe d’autre part une détresse émotionnelle pouvant se manifester par l’expression d’un sentiment de culpabilité, de honte, d’impuissance, de peur ou d’anxiété. Enfin apparaît, au niveau du couple, un tarissement relationnel qui se traduit par une distanciation affective et un désinvestissement du lien et de la tendresse dans un but d’évitement des rapports sexuels et d’autoprotection. «En consultation, des femmes me disent en substance: « Je ne veux plus que mon compagnon me touche, même pour un moment de tendresse, parce que j’y vois une entrée possible vers des préliminaires sexuels. » Une telle situation crée un désert affectif au sein du couple, avec toutes les frustrations qu’elle est susceptible d’engendrer chez l’homme et toute la culpabilité qu’elle peut occasionner chez la femme», précise Alexandra de Troz.

L’ombre du patriarcat

Dans la sphère professionnelle, les cibles privilégiées du burn-out sont les personnes perfectionnistes ayant le culte de la performance ainsi qu’une tendance à se surinvestir dans leur métier et à éprouver des difficultés à se fixer des limites. Comme le fait remarquer le neuropsychiatre Patrick Mesters, fondateur et directeur de l’Institut européen d’intervention et de recherche sur le burn‑out (EIIRBO), ce sont généralement les éléments les plus utiles à leur employeur qui finissent par «exploser en plein vol». Selon lui, le burn-out professionnel est le résultat de la rencontre de personnes motivées, engagées et compétentes, d’un projet professionnel exigeant et d’une organisation défaillante dans les domaines du travail et du management. On retrouve des ingrédients analogues dans le burn-out parental: des parents perfectionnistes très impliqués dans leur rôle de père ou de mère et porteurs d’un idéal de parentalité très fort, mais dont les ressources personnelles sont insuffisantes pour faire face à toutes les injonctions dont les médias, les associations, leurs proches les bombardent au sujet de l’alimentation et des loisirs des enfants, de l’assistance scolaire à leur apporter, etc. Ces parents estiment devoir respecter ces injonctions à la lettre s’ils veulent pouvoir se considérer comme de «bons pères» ou de «bonnes mères». «Leur vie devient un enfer, parce qu’ils ne sont plus à même de gérer toute la pression, tous les stresseurs auxquels ils sont confrontés», indique Isabelle Roskam. Aussi le burn-out a-t-il fréquemment rendez-vous avec eux.

La dynamique est similaire dans le burn-out de l’aidant proche, mais également dans le burn‑out sexuel. Dans ce dernier, les femmes sont de loin les plus touchées. Pourquoi ? Essentiellement parce que l’ombre du patriarcat et d’un de ses principaux corollaires, le fameux «devoir conjugal», demeure très prégnante bien qu’elle ait été partiellement délavée sous l’impact du mouvement #MeToo. «Loin d’être obsolète, le devoir conjugal est toujours très présent chez les couples aujourd’hui», insiste Alexandra de Troz. D’après une enquête française réalisée en 2023 par l’Inserm, 43,7% (51% en 2006) des femmes âgées de 18 à 69 ans déclarent avoir accepté des rapports sexuels sans désir, contre 23,4% des hommes. Il faut cependant nuancer ces chiffres, dans la mesure où le plaisir et un désir naissant subséquemment peuvent être déclenchés par l’activité sexuelle proprement dite – le sujet peut devenir réceptif à la relation en cours même s’il n’était pas initialement proactif. Par ailleurs, l’homme, contrairement à la femme, ne peut masquer son manque de désir et dès lors se forcer à des rapports coïtaux non souhaités. Et si sa volonté est de se satisfaire et/ou de satisfaire son ou sa partenaire, mais que l’anxiété de performance ou toute autre cause entrave régulièrement l’érection, ce sera moins le burn-out sexuel qui le menacera qu’un sentiment d’impuissance, de frustration, de culpabilité et de honte, lequel pourra le pousser à éviter les rapports sexuels indépendamment de tout syndrome d’épuisement.

Les relents d’un lourd passé de patriarcat sont encore bien perceptibles de nos jours. Se référant au Bréviaire de la femme (2) où, au début du 20e siècle, étaient dispensés des conseils pour «être une bonne épouse», Alexandra de Troz rappelle à quel point cet ouvrage (et d’autres de cette nature) était affligeant. La femme mariée perdait son identité propre, appartenait à son mari, lequel était responsable de son éducation sexuelle. Elle devait rester chaste en dehors du mariage et si elle était trompée, la responsabilité lui en incombait. En outre, elle devait tout mettre en œuvre pour satisfaire son époux, dont son corps était la «propriété». Héritières de ces diktats, nombre de femmes n’ont toujours pas réussi à s’en distancier totalement. Preuve en est le fait que, comme le mentionne Alexandra de Troz dans son essai, la grande majorité des femmes qui font appel à un ou une psychosexologue, «se sentent profondément coupables si elles ne parviennent pas à répondre aux « besoins » sexuels de leur partenaire». Raison pour laquelle elles consultent habituellement seules. En l’absence d’études scientifiques sur le sujet (3), notre interlocutrice émet l’hypothèse que le burn‑out sexuel est très probablement provoqué par le fait de se forcer à avoir des rapports sexuels, d’y consentir sans en éprouver le désir ni aucune forme de plaisir, et ce, de façon répétée et dans la durée. Une baisse temporaire d’activités sexuelles en cas de maladie, changements hormonaux, stress, etc. ne doit donc pas être associée automatiquement à un épuisement sexuel.

Le retour du clitoris

Un élément connexe mérite d’être pris en considération, car il contribue à entraver l’expression du plaisir: l’étonnante méconnaissance que beaucoup de femmes ont de leur propre anatomie, en particulier du clitoris. «Les femmes découvrent généralement leur clitoris fortuitement. Contrairement au pénis, visible et facilement préhensible par l’homme, la vulve et le vagin sont anatomiquement moins accessibles et moins visibles. Le sexe des femmes requiert un miroir pour être correctement observé», peut-on lire sous la plume d’Alexandra de Troz.

L’anatomie féminine, il est vrai, fut longtemps présentée sous le prisme reproducteur et la sexualité de la femme, entourée de mythes tels que la prédominance du vagin ou l’existence du point G en tant que structure érogène distincte du clitoris, ce que les dissections pratiquées peu avant 2020 sur une dizaine de cadavres par l’urologue australienne Helen O’Connell n’ont jamais pu mettre en évidence. «Le point G ? Une légende urbaine qui a eu beaucoup de succès mais qui a été désastreuse sur le plaisir des femmes», dit Alexandra de Troz. Après une éclipse de plusieurs dizaines d’années, le clitoris est heureusement revenu sur le devant de la scène en 2005 grâce à des travaux en IRM, menés une fois encore par Helen O’Connell. Ils l’ont décrit en 3D comme une structure mesurant de 8 à 12 centimètres, revêtant la forme d’un boomerang dont, explique Alexandra de Troz, «la réunification des 2 branches en leur milieu forme le gland du clitoris, visible de l’extérieur». Ces études ont permis à des femmes de se réapproprier quelque peu le principal organe dédié à leur plaisir sexuel. «Que les femmes prennent du plaisir par la pénétration est loin d’être systématique. L’orgasme vaginal est en fait un orgasme clitoridien. Par conséquent, les femmes qui connaissent bien leur anatomie intime ont l’avantage de pouvoir trouver les bonnes stimulations du clitoris pendant la pénétration», souligne encore l’auteure de Burn‑out sexuel.

 
Le patriarcat et le poids de l’éducation ont été des obstacles à la connaissance du corps. Les injonctions éducatives qui touchent les femmes (bien se tenir, croiser les jambes, ne pas parler trop fort…) ont fait le lit, chez nombre d’entre elles, d’une forme de pudibonderie, de honte et par la même d’une certaine prise de distance par rapport à une sexualité décomplexée, jugée trop «animale». «Les statistiques montrent cependant que les temps changent. Par exemple, la pratique masturbatoire est en augmentation chez les femmes. Or, elle leur permet de découvrir les zones érogènes utiles aux partenaires lors des rapports sexuels», rapporte Alexandra de Troz.

Allié au poids du patriarcat et d’une éducation parfois trop rigide, le manque de plaisir lors des relations intimes contribue à tracer le sillon du burn-out sexuel. Dans son livre, la psychosexologue cite par ailleurs de multiples facteurs de risque susceptibles de faciliter la survenue de celui-ci. Par exemple, des traumatismes sexuels, tels des incestes, des attouchements, des viols; un climat incestuel où l’enfant est «connecté» dans sa famille d’origine à la vie sexuelle des adultes; des carences affectives durant l’enfance; une ingérence religieuse ou culturelle dans la sexualité; des déséquilibres dans la réalisation des tâches domestiques; des injonctions sociales à la performance; des problèmes de santé mentale et/ou des dysfonctions sexuelles d’origine organique telles que la dyspareunie (4) ou des infections ou inflammations génitales; un burn-out parental, familial ou professionnel… À l’inverse, elle émet l’hypothèse que des ressources telles que la gestion des conflits au sein du couple, une bonne régulation émotionnelle, des projets de couple, le respect des limites de chacun et de bonnes qualités communicationnelles ont des vertus protectrices contre l’apparition du burn-out sexuel.

Sexe en grève

Au-delà de ces considérations, Alexandra de Troz résume comme suit la dynamique menant au burn‑out sexuel: «Il s’agit d’un processus qui va d’abord débuter par l’acceptation d’activités sexuelles non désirées traduisant la volonté de préserver le lien et faire plaisir à son conjoint. Ensuite, des symptômes (baisse de désir, inconfort sexuel, anorgasmie…) vont émerger, signifiant que les limites d’un conjoint ont été dépassées, pour enfin évoluer vers un évitement significatif des rapports sexuels et un désinvestissement émotionnel du couple.» En ce sens, le burn-out sexuel correspond à un épuisement du don de soi.

Le patriarcat et le poids de l’éducation ont été des obstacles à la connaissance du corps. Les injonctions éducatives qui touchent les femmes ont fait le lit, chez nombre d’entre elles, d’une certaine prise de distance par rapport à une sexualité décomplexée, jugée trop «animale».

Lorsque les femmes outrepassent leurs limites en cherchant à emmener leur corps là où leur volonté veut l’entraîner, il fait office de garde-fou par l’entremise de la somatisation. Peuvent survenir une sécheresse vaginale, des mycoses, une inflammation vulvaire, une dyspareunie ou encore du vaginisme, contraction involontaire et persistante des muscles du périnée entourant le vagin, qui rend douloureuse ou impossible toute pénétration vaginale. «Le manque de désir empêche la lubrification vaginale, laquelle est directement ou indirectement à la base des différentes manifestations somatiques», précise Alexandra de Troz. Dans ces conditions, le devoir conjugal a lui aussi ses limites et le «sexe peut se mettre en grève» au grand dam du partenaire qui se sent alors frustré, au point de nourrir éventuellement de la rancœur et de la colère. «Il y a de la souffrance chez certains hommes également. Il ne faut pas les diaboliser car beaucoup pensent qu’ils doivent exister à travers leur sexualité. Selon les injonctions sociales qui leur sont adressées, c’est elle qui doit asseoir leur virilité», explique la psychosexologue.

Une approche systémique

À ses yeux, le burn-out sexuel n’est que la pointe de l’iceberg: il témoigne d’une problématique beaucoup plus profonde au sein du couple, à telle enseigne que, sous un certain angle, il devrait être abordé comme un «burn‑out conjugal» dont il constitue un des premiers signes, si pas le premier. Dans la prise en charge thérapeutique du burn‑out sexuel, il apparaît le plus souvent qu’un des 2 partenaires (la femme en l’occurrence) se surinvestit dans la vie de couple, par exemple en s’acquittant de la plupart des tâches domestiques ou en gardant les enfants dès que son conjoint manifeste le souhait de s’adonner à des loisirs en dehors du cadre familial. Si les femmes consultent seules pour un manque de désir sexuel ou un burn‑out qui y est lié, il est indispensable que la thérapie soit élargie au couple. «Sinon ces femmes gardent en elles une culpabilité extrême et, de peur de voir se rompre le lien qui les unit à leur compagnon, ne règlent pas les problèmes essentiels qui minent leur couple. Le dialogue doit s’ouvrir et l’homme doit être conscientisé à la souffrance de sa partenaire, aux causes qui la génèrent ainsi qu’à ses propres responsabilités et à leurs soubassements», commente Alexandra de Troz.

C’est pourquoi elle mise en clinique sur des thérapies d’orientation systémique afin de prendre en considération tout l’«écosystème» de chacun des membres du couple. Comment les partenaires se sont-ils rencontrés et quelles sont les fondements de leur union ? Sur quel mode fonctionne le couple qu’ils ont formé ? Quelle place chacun occupait-il dans son propre système familial d’origine ?… Y a-t-il, chez l’un ou l’autre, une résurgence de mécanismes délétères ancrés dans son passé et qu’il rejoue à son insu dans la relation de couple ?… Autant de questions qui s’imposent. «L’injonction au désir prônée par nos sociétés engendre des frustrations grandissantes chez les hommes et l’effet paradoxal d’entraver l’élan sexuel des femmes. Ce constat nous invite à repenser la place surestimée d’une sexualité performante et jouissive, considérée à tort comme gage pour de nombreux couples de la stabilité de leur relation et du sentiment amoureux», soutient Alexandra de Troz. Et d’ajouter: «On doit abolir le principe d’une sexualité normée. On peut conclure qu’il n’y a pas une sexualité mais des sexualités (en ce inclus l’asexualité). Chaque couple a la responsabilité de définir ensemble la sienne: unique, singulière et respectueuse des limites de chacun (5).»

(1) Alexandra de Troz, Le Burn-out sexuel, L’Harmattan, 2025.

(2) Comtesse de Tramar, Le Bréviaire de la femme, Victor-Harvard & Cie, 1903 – dixième édition.

(3) Une recherche est en cours à l’UCLouvain.

(4) Douleur éprouvée par certaines femmes lors d’un rapport sexuel.

(5) D’après l’expérience clinique d’Alexandra de Troz, la question du consentement est plus claire au sein des couples homosexuels et le risque de burn-out, faible.

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