Biologie

Bio News

Jean-Michel DEBRY • j.m.debry@skynet.be

© imphilip – stock.adobe.com, © umar – stock.adobe.com, © SBM Creatives – stock.adobe.com, © Tomas – stock.adobe.com, Biozoom/Wiki/Roberto Strafella CC BY-SA 4.0

Des éléphants pygmées de Bornéo traversent une plantation de palmiers à Sabha (Malaisie)

 
Je mène ma vie comme je peux…

Dans un but conservatoire, des humains entendent créer des zones sanctuaires ou des réserves aux animaux dont l’espèce est menacée. Cela part d’une bonne intention, sauf que la seule chose que l’on ne fait pas, c’est demander l’avis des principaux intéressés. Une étude menée sur des populations d’éléphants de la péninsule de Malaisie et de Bornéo a montré que ces animaux ont tendance à préférer des environnements que l’on pense perturbés, tout simplement parce qu’ils trouvent plus facilement la nourriture qui leur est nécessaire. À quoi sert-il en effet de vouloir à tout prix les replacer dans un habitat d’origine planté d’arbres s’ils parviennent à s’accommoder de terrains plus ouverts où ils peuvent plus facilement fourrager le sol ? Sur ce plan-là, ils ne sont finalement pas très différents des nombreux humains qui préfèrent passer au supermarché plutôt que cultiver un potager. À une autre échelle, nous avons la même chose sous nos climats avec les sangliers qui, logiquement, trouvent plus facile de retourner les belles et tendres pelouses des propriétés voisines, riches en vers de terre, plutôt que les sols forestiers pleins de racines.

On peut se lamenter du morcellement par l’activité humaine des territoires hier acquis aux seuls animaux. Mais pour ceux-ci comme pour tout humain normalement constitué, «ventre affamé n’a pas d’oreille». Si la nourriture n’est plus aussi accessible dans les espaces réservés, les omnivores au moins n’hésitent plus, de nuit, à fréquenter les abords des villes, quitte à prendre quelques risques. À la réflexion, ce n’est pas eux qu’il faut blâmer, mais bien les humains qui, avec le temps, leur ont compliqué la vie.

La surface habitable de la planète ne s’est pas accrue, mais une espèce s’est implantée partout en suivant une courbe à croissance exponentielle. S’il y avait quelque chose d’efficace à faire, ce n’est pas tant refouler les espèces sauvages dans des zones prétendument faites pour elles, mais bien réduire l’expansion de notre espèce. Les valeurs les plus récentes de la fécondité vont dans ce sens. Mais compte-tenu de l’accroissement de la durée de vie, il faudra encore du temps avant de noter un infléchissement de la courbe de croissance démographique. D’ici-là, la faune sauvage devra bien continuer à tirer son plan comme elle peut…

   Science 2023; 378: 367
   J. Appl. Ecol.10.1111/1365-2664.14286 (ou J. Appl. Ecol 59(12): 2947-2958)

L’arabica menacé ?

Aimé pour son goût, sa teneur en caféine, son amertume ou son côté stimulant, le café est plus que largement entré dans nos habitudes. Coffea arabica est, sous différentes présentations et à la faveur de provenances et sous-espèces diverses, le plus largement consommé. Sauf que, progressivement, la modification des conditions climatiques en précariserait la production et le consommateur risque bien de payer son plaisir de plus en plus cher. Que faire ? Rechercher les variétés ou espèces qui peuvent accommoder leur croissance à des températures plus élevées. Et c’est à la faveur de cette exigence climato-économique que d’anciennes variétés tendent à reprendre du service. Dans ce contexte, Coffea liberica, pour l’une ou l’autre de ses sous-espèces, semble avoir la cote. Ce caféier était largement produit à la fin du 19e siècle, mais l’épaisseur de son fruit et donc l’extrusion plus difficile de sa graine lui a fait préférer arabica au tournant du 20e siècle. Cela n’empêche l’espèce d’être toujours cultivée, notamment dans certains pays d’Afrique comme l’Ouganda, ou en Asie du sud-est où, parce qu’elle s’est montrée résistante au champignon parasite et dévastateur Hemileia vastatrix, a supplanté l’arabica local.

Voilà donc une espèce un peu oubliée – notamment des consommateurs occidentaux – qui pourrait bien reprendre du service, même si rien n’est fait pour autant. Il est plus que vraisemblable que les producteur d’arabica ne vont pas se laisser démonter par une augmentation de température et que, aidés par quelques laboratoires d’agronomie, ils vont trouver des variétés plus adaptées à la température et à la sécheresse croissantes. Tant que le café remplit toujours nos tasses et satisfait nos papilles pour un prix raisonnable, où est le problème pour les consommateurs européens que nous sommes ? Pour offrir une paraphrase approximative d’un vers de Musset: «Qu’importe le café, pourvu qu’on ait l’ivresse !» Et que les producteurs, surtout africains, y conservent aussi un avenir.

   Science 22-022, 378 : 1261

Photo: Coffea Liberica dans une plantation

De la diversification chez les mammifères

La baleine bleue est un mammifère. Le tamanoir (le grand fourmilier) en est un autre. Le taureau en est un aussi, comme la minuscule chauve-souris bourdon. Il est pourtant peu dire qu’ils ne se ressemblent pas beaucoup, tant dans le milieu exploré, dans la taille, que dans la morphologie générale et dans celle du crâne en particulier. Ce que l’on sait des mammifères, c’est qu’à l’époque de la grande extinction qui a fait disparaître les dinosaures (il y a 65 millions d’années), les seuls qui existaient et qui ont pu échapper à la curée, étaient de petits insectivores. Étaient-ils les premiers mammifères ? On n’en sait rien. Certains auteurs font remonter les premiers à 100 millions d’années environ, mais cette donnée est loin de faire consensus. Des vestiges osseux de ces premiers animaux font aussi défaut, ce qui ne permet pas d’asseoir cette théorie dans des faits indiscutables.

Afin de tenter d’en savoir tout de même un peu plus, des chercheurs ont réévalué le crâne de représentants de 322 espèces représentatives de 2 000 arbres évolutifs mammaliens. L’idée: voir ce qui, dans la morphologie de cette partie de squelette la mieux conservée en général, pouvait orienter vers une destination anatomique et fonctionnelle plus spécifique. De face et de profil, tous les crânes sélectionnés ont été évalués après avoir défini des points-clés nombreux, en lien avec 3 éléments jugés essentiels: le régime alimentaire préférentiel, la protection du cerveau et la nécessité d’inclure des organes des sens spécialisés, nécessaires à l’espèce prise en compte.

C’est de cette façon que les auteurs de l’étude ont pu dégager 4 formats-types servant de modèles à autant d’orientations qui ont pu poursuivre leur spécialisation ensuite; à savoir: les omnivores (comme l’ours), les carnivores (comme le lion), les herbivores (la vache) et les piscivores (l’otarie). Ce choix repose sur l’observation de structures osseuses bien réelles, mais aussi sur une part de subjectivité. Il appartient ensuite à d’autres spécialistes du domaine de valider ou d’invalider les choix opérés.

Si on situe cette première étape de diversification il y a 80 à 70 millions d’années d’ici, on peut remarquer que pour certains groupes taxonomiques, l’évolution a été rapide ensuite. Partant des petits insectivores terrestres évoqués, on sait qu’après avoir été des herbivores terrestres, les cétacés – la baleine bleue et d’autres – ont colonisé ensuite les mers et océans où elles se sont spécialisées, gagnant parfois un gigantisme étonnant. Comme facteurs favorisant cette spécialisation, outre le milieu colonisé et le type de nourriture recherché (on notera par exemple que les carnivores gagnent à avoir une dentition plus acérée et à être plus rapides à la course que les herbivores !), des périodes de variation thermique ont pu aider la spécialisation dans un sens ou l’autre. C’est le cas du Maximum thermique Paléocène-Éocène (qui a duré 20 000 ans seulement il y a 56 millions d’années) et les modifications de milieu que cela a pu induire, modifiant du même coup les mammifères confrontés aux conditions nouvelles. Sur la période, les températures ont augmenté de 6 à 8 degrés (loin de la perspective actuelle de 2 °C), menant, suite à l’élévation significative des mers et océans, à la formation d’«îlots» qui ont en particulier pu mener les ancêtres des cétacés à gagner, contraints et forcés, le milieu aquatique. Ils s’y sont plutôt bien adaptés ensuite.

Tout n’est pas dit. Mais la connaissance évolue, comme les paramètres de notre planète qui n’ont rien de fixe. La vie, aussi complexe qu’elle soit, s’adapte. Il est parfois bon de s’en souvenir.

   Science, 2023; 378: 355-356 et 377-383

Effort environnemental et niveau de vie

Si la Belgique a encore des efforts à faire en matière de gestion environnementale, on sait que le pays ne représente que 0,6% de la surface émergée de la planète et, aussi élevés que seront les efforts accomplis, ils ne parviendront jamais à solution la problématique CO2 au niveau mondial. Dans ce contexte, des pays comme l’Inde, ce pays-continent, ont plus de progrès à faire encore que la petite Belgique pour peser sur la production de gaz à effet de serre.

La problématique est double: d’une part le pays est en plein développement, mais le niveau moyen de ressource par habitant est faible. Or, qui dit développement, sous-entend aussi développement technologique et donc aussi production accrue d’électricité. Le problème est que les centrales mises à l’œuvre dans certaines régions du pays sont alimentées par du charbon, moins coûteux et présent sur place, mais qui est aussi hautement polluant. On estime à 40% la part de l’électricité liée au charbon dans ce pays. La problématique n’est pas qu’environnementale: chaque année, 80 000 décès anticipés seraient liés à l’émission d’oxyde de soufre et de particules fines. La première intention est donc sanitaire; des dispositifs de capture de SO2 ont été associés aux centrales à charbon, mais de manière encore insuffisante; en 2021, 5% de celles-ci seulement en étaient équipées.

Les solutions favorables à un développement économique dans le respect de l’environnement doivent donc venir d’ailleurs et, dans ce registre, les efforts semblent notoires; l’Inde est aujourd’hui en 5e position mondiale en matière de plants solaires (champs de panneaux photovoltaïques) et en 4e pour l’éolien. L’étendue du pays autorise un large développement dans ces domaines. Pour le reste, il faut tenir compte d’une pauvreté toujours endémique dans certains États qui force à faire évoluer le système en même temps que l’amélioration du niveau de vie. Lentement sans doute, mais sûrement. Et c’est dans tous les domaines. En 1960, par exemple, les familles moyennes comptaient 6 enfants; ce qui a contribué à l’explosion démographique du pays, même si tous les enfants conçus n’ont pas eu la chance d’atteindre l’âge adulte. Depuis 2021, les familles n’ont plus que 2 enfants en moyenne; soit moins que le taux de doublement, qui est de 2,1 enfants en moyenne par famille. À terme, le nombre d’habitants de l’Inde devrait donc diminuer progressivement. La différence ? Elle tient à l’éducation des femmes, à l’accès à la contraception, à l’élévation progressive du niveau de vie. C’est un signe encourageant: quand les humains ont le minimum vital, que leur santé s’améliore, ils pensent alors à améliorer leur milieu de vie. Tout va de pair. Mais sans doute plutôt lentement… 

   Science, 2023; 378: 595-596

Des ancêtres encore plus vieux

La paléoanthropologie est une science en perpétuelle évolution, comme les singes anthropomorphes sur les traces desquels elle chemine. Jusqu’il y a 900 000 ans, des traces d’ADN sont susceptibles d’être encore identifiées. Au-delà de quelques millions d’années, les os à leur tour disparaissent. Restent les dents, les tissus les plus durs qui, toutes conditions étant favorables peuvent atteindre, voire dépasser, 20 millions d’années. Et au-delà ? Il faut spéculer sur ce qui est disponible. En clair: ce que l’on sait – ou croit savoir – des biotopes africains connus par nos très, très anciens ancêtres.

Cette approche-là est celle des paléobotanistes. Sur base de vestiges souvent fossilisés de plantes, de graines et de pollens, ils peuvent tenter de reconstruire de que pouvait être le milieu de vie de nos précurseurs dans l’Est africain. Et alors ? On confronte les données à ce que l’on sait de l’évolution morphologique de ces ancêtres qui, jadis arboricoles, sont progressivement descendus dans la savane, ce qui a renforcé la bipédie et, pense-t-on, a favorisé l’articulation plus centrale de la colonne vertébrale à la tête, rendant possible, ensuite, l’accroissement du crâne. Même si une logique est respectée, tout reste sujet à discussion par défaut de preuve formelle.

On pensait jusqu’il y a peu que cette descente progressive des singes anthropomorphes des arbres au sol était survenu il y a un peu plus de 10 millions d’années, la savane à l’époque permettant aux singes pionniers d’y trouver de quoi s’alimenter.

Sauf que des éléments nouveaux semblent repousser cette évolution nécessaire de la savane à une valeur double, sinon davantage. Nos lointains ancêtres auraient donc pu vivre au sol il y a 20 millions d’années au moins, leur permettant d’évoluer sur une plus grande période que celle qui était pressentie jusqu’ici. Les mesures indiquent qu’entre -21 et -16 millions d’années, l’environnement était propice à l’éclosion de forêts sèches et de savanes arbustives; en bref, offert à une multitudes d’habitats et aussi à une multiplication d’aliments accessibles à des hominiens qui n’ont pas manqué d’en profiter. Et ils ont bien fait apparemment, puisque cela leur a permis de suivre une évolution morphologique qui, de façon progressive, a permis de mener à nos ancêtres les plus proches.

Il va de soi que ce qui a permis cette évolution des grands singes l’a également permis pour une foule d’autres espèces qui n’ont pas manqué, elles non plus, d’en tirer le meilleur parti. Tout cela, bien qu’étayé de nombreux éléments objectivés, reste momentanément spéculatif, tant que d’autres signes n’en accréditent la réalité. Ou que d’autres «évidences» ne viennent en contredire la réalité.

   Science, 2023; 380: 172
   Science, 2023; 380: 173-177

 
 

BIOZOOM

Elle ressemble à une fleur de pissenlit de mer, la Grande claveline (Clavelina lepadiformis) ou Clochette de cristal, fait partie de la classe des ascidies. Cette plante marine vit en colonies (jusqu’à plusieurs centaines d’individus), principalement sur les parois verticales rocheuses, dans les eaux de l’Atlantique Nord-Est, de Méditerranée occidentale, de la Manche et de la Mer du Nord. Chaque animal, ou zoïde, qui mesure de 2 à 4 mm, se caractérise par sa forme tubulaire, son aspect gélatineux et transparent qui permet de voir ses organes internes. 

Photo ci-dessus, Ascidie
ampoule (Clavelina lepadiformis), Italie

Share This