Technologie

Quand les neurones deviennent processeurs

Virginie CHANTRY • virginie@pixielightdigital.com

© Sai Tunyee – stock.adobe.com, © ND STOCK – stock.adobe.com, Cortical Labs, © junet – stock.adobe.com, © Virginia Tech

Une révolution discrète est en marche dans les laboratoires: des chercheurs construisent désormais des ordinateurs à partir de neurones vivants. Fiction ? Pas du tout. Encore expérimentaux, ces dispositifs d’un nouveau genre se situent à la croisée entre la biologie et la technologie. En combinant la puissance du vivant à celle du calcul, ils pourraient bouleverser notre rapport à l’informatique

Bio-ordinateur, ordinateur à neurones, ordinateur neuronal… Autant d’expressions pour désigner un seul et même concept: celui d’un ordinateur qui utilise des neurones biologiques à la place des traditionnelles puces électroniques pour effectuer ses calculs. Mais avant d’aller plus loin – et au cas où certains auraient manqué quelques épisodes, rappelons brièvement ce qu’est un ordinateur. Il s’agit d’un assemblage de composants électroniques – partie matérielle (hardware) – conçu pour manipuler des données et automatiser toute une série de tâches. Pour ce faire, des programmes – partie logicielle (software) – enchaînent des opérations arithmétiques et logiques dans un ordre précis. Ces instructions sont exécutées par des microprocesseurs: de petites puces miniaturisées capables d’interpréter et d’exécuter un grand nombre de tâches. Ces microprocesseurs appartiennent à la famille des circuits intégrés: de minuscules composants regroupant sur un même support, généralement en silicium, un ensemble d’éléments électroniques. Véritables cerveaux des ordinateurs, ils concentrent sur quelques millimètres carrés des milliards de transistors – ces interrupteurs électroniques qui, en plus de moduler le courant, peuvent le laisser passer ou le bloquer, traduisant ainsi les 0 et les 1 du langage binaire propre aux machines. Ce sont eux qui assurent les calculs, les décisions logiques et la circulation des données. Le tout s’articule dans un système où l’information se propage à travers des circuits imprimés: des plaques rigides, souvent en fibre de verre, sur lesquelles sont gravés de fins chemins de cuivre reliant les composants.

Mais si toute cette «intelligence informatique» repose sur des composants miniaturisés et gravés dans du silicium… que se passe-t-il quand on remplace ce matériau inerte par des neurones ? C’est le pari un peu fou que se sont lancé certains chercheurs: créer des ordinateurs qui fonctionnent grâce à des neurones humains cultivés en laboratoire.

Le vivant comme unité de calcul

Pour transformer des neurones en composants informatiques, encore faut-il comprendre comment ils traitent l’information. Dans notre cerveau, chaque neurone reçoit des signaux électriques et chimiques provenant d’autres cellules, les intègre, puis décide – selon un seuil d’activation – d’envoyer ou non une impulsion à son tour. Ce réseau d’échanges forme une architecture de calcul d’une complexité et d’une efficacité inégalées: un modèle que les ingénieurs tentent depuis longtemps d’imiter. Avec les ordinateurs à neurones, l’idée n’est plus seulement de simuler cette activité biologique à l’aide d’algorithmes, comme le font les réseaux de neurones artificiels, mais de l’utiliser directement pour réaliser des tâches informatiques. Soulignons que les réseaux neuronaux artificiels ne contiennent aucun neurone vivant: ils en imitent l’organisation et l’apprentissage. Ici, les chercheurs cultivent de véritables cellules nerveuses humaines en laboratoire, puis les connectent à des interfaces électroniques capables de leur envoyer des stimulations et d’en mesurer les réponses.

En s’appuyant sur ces réseaux biologiques, les chercheurs profitent de propriétés que l’électronique peine encore à reproduire: la transmission synaptique, la plasticité des connexions et la capacité d’apprentissage. La transmission synaptique désigne le mécanisme par lequel un neurone communique avec un autre, en transformant un signal électrique en signal chimique au niveau de la synapse, ce minuscule point de contact où 2 cellules nerveuses échangent de l’information. La plasticité des connexions correspond à la faculté du réseau neuronal de se modifier au fil du temps: certaines connexions se renforcent, d’autres s’affaiblissent ou disparaissent. Ce remodelage constant est à la base de l’adaptation et de la mémoire. Quant à la capacité d’apprentissage, elle découle directement de cette plasticité: le réseau ajuste ses réponses en fonction de l’expérience et des signaux reçus, optimisant progressivement ses performances sans qu’aucune instruction explicite ne soit nécessaire. Ces caractéristiques confèrent aux neurones des atouts majeurs: une efficacité énergétique remarquable – ils consomment bien moins d’énergie qu’une puce de silicium –, un traitement parallèle naturel de l’information et une capacité d’adaptation qui permet de se réorganiser face à de nouvelles situations. À terme, cette approche pourrait offrir une alternative matérielle aux IA, bien plus gourmandes en énergie.

Recette et fabrication

Transformer des neurones en unités de calcul ne se fait évidemment pas en un claquement de doigts. Tout commence par des cellules souches ou sanguines reprogrammées pour devenir des neurones. Cultivées dans un milieu nutritif et maintenues à température et humidité constantes, ces cellules se développent peu à peu en réseaux capables de communiquer entre elles. Vient ensuite la mise en relation avec l’électronique. Les chercheurs déposent ces réseaux sur des électrodes miniaturisées: de fines plaques de quelques millimètres carrés qui permettent à la fois de stimuler les neurones et d’enregistrer leurs réponses électriques. Ces interfaces bidirectionnelles sont au cœur du dispositif: elles traduisent les signaux biologiques en données exploitables par un ordinateur classique, et inversement. 

Des réseaux de neurones cultivés en laboratoire peuvent traiter l’information et apprendre comme un mini-ordinateur, tout en consommant des millions de fois moins d’énergie qu’un supercalculateur.

L’étape suivante consiste à entraîner le réseau neuronal, comme pour une IA: les neurones sont soumis à des séquences de stimulations répétées, et les chercheurs observent comment le réseau s’adapte, apprend ou optimise ses réponses. Enfin, tout l’enjeu est de stabiliser et pérenniser ces systèmes. Maintenir un ordinateur à neurones en fonctionnement pendant plusieurs semaines ou mois reste donc un défi technique considérable: ces cultures vivantes ont besoin de nutriments et d’oxygène. Pour que ces dispositifs deviennent réellement fonctionnels, 3 champs de recherche doivent progresser de concert: la communication électrophysiologique entre neurones et interfaces, l’analyse des signaux complexes produits par ces réseaux vivants (grâce à l’IA) et la capacité à maintenir des tissus neuronaux plus vastes et plus stables dans le temps – ce qui suppose, à terme, de résoudre la question de la vascularisation, indispensable pour alimenter ces cultures. 

Concrètement

Malgré ces obstacles, certains sont déjà passés à la pratique. Depuis quelques années, 3 acteurs dominent le jeune paysage des bio-ordinateurs: l’initiative Organoid Intelligence portée par l’Université Johns Hopkins à Baltimore, la start-up FinalSpark en Suisse et la société Cortical Labs en Australie. Tous explorent la même idée: tirer parti de la puissance d’apprentissage des neurones pour concevoir une nouvelle génération de machines capables de penser autrement.

Le centre de recherche américain Johns Hopkins est à l’origine de l’expression intelligence organoïde parfois déjà abrégée en IO, qui désigne l’usage de mini-cerveaux cultivés en laboratoire comme supports de calcul. L’équipe pilote un vaste programme international visant à transformer ces organoïdes, des cultures 3D composées de dizaines de milliers de neurones humains, en plateformes de calcul. À terme, ces systèmes pourraient rivaliser voire surpasser certaines formes d’IA classiques en capacité d’apprentissage, tout en restant bien plus sobres sur un plan énergétique. Mais les chercheurs avancent prudemment: l’origine des cellules et le risque, même hypothétique, d’émergence d’une forme de conscience rudimentaire soulèvent déjà de nombreuses questions éthiques.

Du côté de la Suisse, la société FinalSpark a mis au point un prototype d’ordinateur biologique reposant sur 1 à 3 organoïdes, chacun constitué d’environ 10 000 neurones humains reliés à des microélectrodes. Issus de cellules épithéliales reprogrammées, ces neurones sont stimulés et entraînés à effectuer des tâches simples de reconnaissance ou de prédiction. Dans une expérience emblématique, leur réseau a appris à sortir d’un labyrinthe virtuel: à chaque «bonne» orientation, les neurones recevaient une stimulation positive, renforçant les connexions associées. Peu à peu, le système a montré une forme élémentaire d’apprentissage par renforcement, comme un organisme qui apprend par l’expérience. L’entreprise propose désormais un accès à distance à sa plateforme, la Neuroplatform, permettant à d’autres laboratoires de tester leurs propres modèles sur des réseaux neuronaux cultivés en laboratoire. L’objectif reste le même: démontrer qu’un réseau de neurones biologiques peut apprendre et s’adapter tout en consommant bien moins d’énergie qu’un processeur en silicium.

En Australie, la start-up Cortical Labs s’est fait connaître en 2022 en annonçant que son réseau neuronal baptisé DishBrain avait appris à jouer au jeu Pong qui simule un match de tennis de table (voir Athena n° 369,     https://athena-magazine.be/magazine/le-magazine-n369/jouets-dautrefois-ces-temoins-du-progres/). Les chercheurs ont cultivé environ 800 000 neurones, issus de cellules sanguines d’abord reprogrammées en cellules souches puis transformées en neurones, sur une puce en silicium formant un réseau en 2D. À force de stimulations répétées, le réseau «apprenait» à adapter ses réponses pour maintenir la balle en jeu. Depuis, Cortical Labs a élargi ses essais et travaille à rendre ses systèmes plus stables et plus autonomes. Il ne s’agit pas de remplacer les IA classiques, mais d’explorer les domaines où le vivant reste imbattable. L’entreprise a d’abord commercialisé le tout premier ordinateur biologique du genre, baptisé CL-1, proposé à environ 35 000 dollars australiens, avant d’opter pour un modèle d’accès à distance – c’est-à-dire Wetware as a Service, littéralement «biomatériel en tant que service»: plutôt que d’acheter la machine, les chercheurs peuvent désormais l’utiliser en ligne, en louant du temps de calcul neuronal.

Ces 3 approches visent à fusionner la biologie et l’informatique pour créer des systèmes capables d’apprendre et de s’adapter comme le vivant. Ces bio-ordinateurs n’ont évidemment rien à voir avec nos PC: ce sont encore des plateformes de recherche explorant de nouvelles formes de calcul. Les promesses sont considérables – faible consommation, capacité d’évolution, intelligence plus fluide – mais les défis techniques, éthiques et philosophiques le sont tout autant. Les chercheurs avancent prudemment: de nombreuses questions demeurent: origine des cellules utilisées, possibilité d’une sensibilité, nécessité de fixer des protocoles d’évaluation de l’intelligence neuronale – un sujet déjà abordé par la Convention de Baltimore, charte éthique adoptée en 2022 par la communauté scientifique. Car si ces «processeurs neuronaux» ouvrent la voie à une informatique radicalement nouvelle, ils nous obligent aussi à redéfinir ce que nous entendons par calculer, comprendre et peut-être un jour, penser.

1. Le cerveau humain compte environ 86 milliards de neurones et fonctionne avec une  puissance d’environ 20 watts, soit l’équivalent d’une ampoule basse  consommation. Reproduire une telle efficacité avec du silicium nécessiterait près de  10 mégawatts, selon des chercheurs de  l’Université de Stanford (États-Unis). Inspirés de  cette sobriété naturelle, les bio-ordinateurs  cherchent à concilier puissance de calcul et  faible dépense énergétique.

2. Le 1er ordinateur biologique fonctionnel au  monde selon Cortical Labs. Baptisé CL1, ce  dispositif offre un tout nouveau genre  d’intelligence informatique plus dynamique et  plus évolutive que l’IA conventionnelle.

ENTRETIEN
AVEC FRED JORDAN, COFONDATEUR DE FINALSPARK

1.  Quel est votre rôle au sein de FinalSpark ?

J’ai cofondé l’entreprise en 2014 avec Martin Kutter. Depuis, je participe à la R&D, aux opérations, aux finances et aux relations publiques.

2.  Concrètement, que permet aujourd’hui un bio-ordinateur ?

Ses applications immédiates sont pour le moment cantonnées à la recherche scientifique, comme pour les ordinateurs quantiques. Un tel dispositif permet de mener des expériences de manière programmée, avec des neurones humains, et à distance via Internet. Certaines tâches de base – comme la mémorisation d’un état, le changement de comportement ou même des jeux très simples – sont au centre d’un secteur de recherche en forte croissance.

3.  Quelles sont, à ce stade, les principales limites de cette technologie ?

On ne maîtrise pas encore bien les mécanismes d’apprentissage: il s’agit d’amener le réseau de neurones à répondre correctement à des sollicitations précises.

 

La durée de vie et la taille des cultures restent également un défi, limitées par l’absence de vascularisation (ndlr: au-delà d’une certaine épaisseur, les cellules au centre ne reçoivent plus assez d’oxygène ni de nutriments – la taille actuelle de ces réseaux se situe entre celle d’un cerveau de fourmi et celle d’un cafard, sans toutefois en avoir l’organisation structurée).

4.  L’utilisation de neurones humains soulève forcément des questions éthiques. Comment les abordez-vous au quotidien ?

L’utilisation de cellules souches humaines pour produire des organoïdes humains permet potentiellement de résoudre le problème éthique des essais sur les animaux, en les supprimant. En revanche, l’usage de tels neurones à des fins de calcul soulève de nouvelles questions. Nous collaborons avec des universités spécialisées en éthique et en philosophie pour les aborder, car ce ne sont pas des domaines dans lesquels nous avons une expertise particulière.

5.  Enfin, qu’est-ce qui vous motive le plus dans cette recherche ?

Créer une toute nouvelle industrie, dont je pense qu’elle aura un impact au moins comparable à celui de l’industrie digitale.

 

Techno-Zoom

Les e-déchets – issus de nos innombrables appareils électriques et électroniques – représentent un défi environnemental majeur. D’après le Global E-waste Monitor 2024 (ONU – UIT, Union internationale des télécommunications, et UNITAR, Institut des Nations unies pour la formation et la recherche), nous avons généré 62 Mt de déchets électroniques en 2022, soit + 82% en 12 ans. À ce rythme, le total pourrait dépasser 80 Mt d’ici 2030, alors qu’à peine 20% sont recyclés. Pour enrayer cette spirale, des chercheurs de Virginia Tech aux États-Unis ont mis au point un circuit imprimé capable de se réparer lui-même. Son secret: un vitrimer, polymère intelligent qui retrouve sa forme sous l’effet de la chaleur. Associé à des gouttelettes de métal liquide, il conduit l’électricité et rétablit ses connexions en cas de rupture. Cette avancée ouvre la voie à des cartes électroniques plus durables et plus faciles à recycler, où les composants peuvent être récupérés. De quoi imaginer une électronique moins jetable, plus circulaire, voire régénérative.

Ci-contre: Le circuit imprimé recyclable créé par les chercheurs de Virginia Tech.


Références

Introduction

    https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/ordinateur/56358

    https://edu.gcfglobal.org/en/tr_fr-misc/questce-quun-ordinateur/1/

    https://uis.unesco.org/fr/glossary-term/ordinateur

    https://www.ansys.com/fr-fr/simulation-topics/what-is-a-printed-circuit-board

    https://www.futura-sciences.com/tech/definitions/informatique-microprocesseur-487/

    https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/microprocesseur/51303

    https://www.pcbasic.com/fr/blog/transistor_symbol.html
 

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