Qui est-ce?

Yvonne CHOQUET-BRUHAT

Jacqueline REMITS • jacqueline.remits@skynet.be

© Famille Choquet, George Bergman CC BY-SA 4.0

 
Je suis…

Une mathématicienne dans cet étrange univers, comme j’ai intitulé mon livre de mémoires. Née Yvonne Suzanne Marie-Louise Bruhat à Lille, je suis la fille de Georges Bruhat, physicien de renom, professeur à l’Université de Paris, puis à l’École normale supérieure dont il deviendra directeur-adjoint, et de Berthe Hubert, professeure agrégée de philosophie. J’obtiens le baccalauréat en 1941 et je remporte le second prix de physique au concours général des lycées. En 1943, j’entre à l’École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres où je suis les cours réputés de mathématiciens. Mon père tente de me décourager d’entamer des études de médecine. Il estime le métier trop prenant pour une femme. À l’époque, il était de tradition que les femmes restent à la maison pour se consacrer à l’éducation de leurs enfants. Mais moi, comme je le dirai plus tard, j’aimais vraiment les sciences et je réussissais. En 1944, mon père est suspecté de couvrir l’activité de résistants. Arrêté par la Gestapo, il est déporté à Buchenwald où il mourra l’année suivante. Il est l’auteur d’un cours de physique générale en 4 volumes encore utilisé par des générations d’étudiants. Je me tourne alors vers les mathématiques et je suis reçue 1e à l’agrégation en 1946. Lors de l’entrevue traditionnelle qui suit l’annonce des résultats, un membre du jury, le mathématicien André Lichnerowicz, propose de m’encadrer pour un travail de thèse sur la théorie de la relativité générale proposée une trentaine d’années plus tôt par Albert Einstein. Je deviens assistante à l’École normale supérieure.

J’épouse le mathématicien Léonce Fourès. Dès 1949, je suis assistante de recherche au Centre national de recherche scientifique (CNRS). En 1951, j’obtiens mon doctorat en sciences pour ma thèse Théorème d’existence pour certains systèmes d’équations aux dérivées partielles non linéaires, sous la direction du mathématicien André Lichnerowicz. Un autre mathématicien français de renom, Jean Renay, m’invite à le suivre en tant qu’assistante à l’Institut des études avancées de Princeton, dans le New Jersey, aux États-Unis. J’y deviens chercheuse postdoctorale et j’y rencontre Albert Einstein. Il me demande de lui exposer en français ma thèse basée sur sa théorie de la relativité générale et il me répondra en anglais ayant perdu la pratique du français, comme je le raconte dans mes mémoires. À la fin de mon exposé, il ajoute que je pourrai venir le voir quand je voudrai. En 1953, je rejoins l’université de Marseille comme maître de conférences. J’y suis la seule femme. À l’époque, les femmes n’envisagent pas de se lancer dans une carrière scientifique. Non seulement ce n’était pas bien vu, mais elles pensaient ne pas en être capables. De plus les hommes n’aiment pas que les femmes soient plus brillantes qu’eux. En 1955, je retourne à Princeton. En 1958, je rejoins l’université de Reims, puis en 1960, la Faculté des sciences de Paris en tant que professeure titulaire de la chaire de mécanique analytique et mécanique céleste. Divorcée, l’année suivante j’épouse le mathématicien Gustave Choquet, spécialiste de l’analyse fonctionnelle. Je signerai désormais mes articles et ouvrages sous le nom de Choquet-Bruhat. En 1971, je deviens titulaire de la chaire de mécanique lors de la création de l’université Pierre-et-Marie-Curie de Paris. J’y enseignerai jusqu’à ma retraite en 1992. Je suis alors nommée professeure émérite.

À cette époque…

L’année de ma naissance, en 1923, un grand physicien français, Louis de Broglie, pose les bases d’une nouvelle théorie de la mécanique universelle, dite mécanique ondulatoire, dans 3 notes fondamentales à l’Académie des sciences. En 1951, année où j’obtiens mon doctorat et où je rencontre Einstein à Princeton, la firme américaine CBS présente à un public privilégié son premier programme de télévision en couleurs. En 1979, quand je suis élue membre de l’Académie des sciences, Margaret Thatcher devient le Premier ministre britannique et Simone Veil présidente européenne.

J’ai découvert…

Sur les conseils du mathématicien Jean Leray, spécialiste des équations aux dérivées partielles, j’oriente mes travaux vers la recherche de solutions d’équations du type de celles d’Einstein, en utilisant le concept nouveau de fonctions généralisées, appelées par la suite «distributions». Dans les articles que je publie entre 1948 et 1950, je parviens à prouver l’existence de solutions aux équations d’Einstein et à démontrer rigoureusement qu’elles imposent celle de phénomènes de propagation à la vitesse de la lumière, c’est-à-dire dire d’ondes gravitationnelles. Je suis la première mathématicienne à avoir réussi à formuler, de façon mathématiquement rigoureuse, les équations proposées par Albert Einstein pour décrire la gravitation. J’ai également contribué de manière importante à l’astrophysique, et particulièrement au champ d’étude portant sur les mouvements des plasmas et l’origine des ondes gravitationnelles. Mes travaux sont utilisés pour les détecteurs d’ondes gravitationnelles. J’ai également travaillé sur de nouvelles méthodes mathématiques qui ont fourni une base solide pour l’étude de plusieurs théories physiques comme l’hydrodynamique relativiste (dynamique des fluides), les théories de jauge non-abéliennes et la théorie de la supergravité.

Saviez-vous que…

Yvonne Choquet-Bruhat est titulaire de nombreux prix en mathématiques et de décorations honorifiques. Elle est la 1e femme à recevoir le 2e prix au concours général de physique en 1940. En 1958, ses travaux sont récompensés par la médaille d’argent du CNRS. En 1979, elle devient la première femme élue à l’Académie des sciences française depuis la création de cette institution en 1666. En 1989, elle est faite officier de l’ordre national de la Légion d’honneur. En 1997, promue au grade de commandeur, puis grand officier en 2008. En 2012, elle est nommée Grand-Croix de l’ordre national du Mérite et en 2015, Grand-Croix de la Légion d’honneur. Elle est aussi honorée de distinctions étrangères: élue à l’Académie américaine des arts et des sciences en 1985, Conférence Noether de l’Association for Women in Mathematics de 1986 à 2006.

Elle est l’auteur de plus de 200 publications scientifiques et de plusieurs livres dont Analysis, manifolds and physics, devenu un ouvrage de référence pour les chercheurs et étudiants.

Son frère, François Bruhat, était un brillant mathématicien, directeur du département de mathématiques de l’Université de Paris. De sa première union, avec Léonce Fourès, la mathématicienne a eu une fille, Michèle Fourès. Avec Gustave Choquet, elle a eu 2 enfants, Geneviève, médecin, et Daniel Choquet, neurobiologiste, membre de l’Académie des sciences depuis 2011.

En 2016, à 92 ans, elle publie ses mémoires Une mathématicienne dans cet étrange univers, aux éditions Odile Jacob. Elle apprécie la bienveillance et l’amabilité d’Einstein et remarque, outre ses abondants cheveux blancs, qu’il porte «des chaussettes dans ses chaussures malgré la légende». À Princeton, elle a croisé une autre célébrité, le directeur de l’Institut, Robert Oppenheimer, qui dirigea le projet Manhattan de fabrication des bombes atomiques américaines. Elle décrit sa vie de femme scientifique dans un monde d’hommes et partage avec les générations d’aujourd’hui son expérience de femme scientifique. Elle dit ne pas s’être sentie freinée dans son parcours scientifique par le fait d’être une femme. «Je n’ai pas eu de problème dans ma carrière, mais mes promotions ont peut-être été plus lentes à venir que si j’avais été un homme.» Aux jeunes filles qui voudraient se lancer dans une carrière scientifique, elle conseillait: «Si vous aimez cela, n’hésitez pas, lancez-vous

Le 29 décembre 2024, elle a fêté ses 101 ans. Elle est décédée le 11 février 2025, date de la Journée internationale des femmes et des filles de science, organisée par l’Unesco depuis 2015.

 
 

Carte d’identité

Naissance 
29 décembre 1923, Lille (Nord,France)

Décès

11 février 2025, Mérignac
(Gironde, France)

Nationalité

Française

Situation familiale

Mariée, 3 enfants

 
 
 
Diplôme 

Doctorat en sciences à la Faculté des sciences de Paris

Champs de recherche 

Mathématiques, physique

Distinctions 

Médaille d’argent du CNRS (1958); 1e femme élue à l’Académie des sciences (1979); Grand-Croix de l’ordre national du Mérite (2012); Grand-Croix de la Légion d’honneur (2015)

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