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Jean-Michel DEBRY • j.m.debry@skynet.be


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Des requins cinéastes

On peut attribuer de nombreuses fonctions aux requins, mais on peut difficilement les imaginer cinéastes. Sauf quelques naturalistes intéressés par l’observation des espaces où ces squales se nourrissent. L’idée d’équiper des animaux de caméras n’est pas neuve et, avec le temps, s’est montrée plutôt efficace. L’originalité tient plutôt au fait que le porte-caméra est le requin tigre (Galeocerdo Cuvier), un animal impressionnant (3 à 4 m de long pour un poids qui peut atteindre 500 kg) et peu sélectif dans sa nourriture qui, à l’occasion, n’hésite d’ailleurs pas à s’attaquer à l’homme. Sept requins de l’espèce ont donc été capturés et équipés d’une balise et d’une caméra pour renvoyer, précisément, des images d’une bande littorale des Bahamas aux allures de prairie, que quelques herbivores viennent brouter, comme le dugong, par exemple. Outre cet aspect alimentaire, c’est surtout l’observation de la prairie marine qui a motivé le projet pour savoir si elle est, ou non, en expansion. Des satellites ont aussi été mis à l’œuvre pour opérer une estimation de la même pelouse. Mais il est apparu à l’usage que les images venues d’en-haut manquaient souvent de précision. Rien de tel, par conséquent, que d’armer d’une caméra quelques requins qui se promènent «au ras des pâquerettes».

Ce qui apparaît, c’est que la prairie marine qui borde les Bahamas serait en croissance. Elle aurait même grandi d’un facteur 40 depuis la précédente estimation, avec une surface équivalant aujourd’hui à 3 fois celle de la Belgique, soit 92 000 km2. Alors, question: pourquoi cet intérêt pour l’herbe et l’accroissement de sa surface plutôt que pour les animaux qui y habitent ou s’en nourrissent ? Déjà, l’un n’empêche pas l’autre. Mais cette prairie marine-là est en réalité un capteur apparemment efficace du CO2 dissous. Plus elle s’étend et plus son capital sympathie s’accroît aux yeux des ceux qui voient l’accumulation de ce gaz à effet de serre d’un œil inquiet.

Voilà donc des squales de réputation plutôt négative du point de vue humain, qui se signalent comme étant de précieux auxiliaires de la cause écologique. Et tant qu’ils ne se nourrissent pas de cette herbe captatrice de CO2 et qu’ils en éliminent les consommateurs primaires, ils ne font que gagner des points. Pourvu qu’un plongeur distrait ne passe pas par là au mauvais moment… 

   Science, 2023; 378 : 457 

Replanter des forêts : bonne ou mauvaise idée ? 

Depuis le Moyen-Âge, notamment en Europe occidentale, nombre de pays ont déboisé leur sol pour le laisser libre à l’agriculture. Mais aujourd’hui, face au risque d’un accroissement trop important de CO2, réinitier des forêts là où elles ont été sacrifiées reste une solution écologique durable. La Chine et l’Inde, dont la surface le permet, l’ont bien compris, comme d’autres. Au total, 26 pays ont répondu à l’invitation des Nations Unies de réimplanter des forêts grâce à un montant de 16 milliards de dollars.

Sauf qu’il y a parfois de la distance entre l’intention et la réalisation. Nombre d’implantations ont été monospécifiques et peut-être peu adaptées à la nature du sol. Résultat: sur 176 sites visités après coup, il apparaît que moins d’un cinquième des arbres ont survécu après 1 an et sur d’autres, 44% seulement après 5 ans. En revanche, le taux de survie des jeunes arbres observés aux pieds de ceux qui avaient été replantés s’avère être de l’ordre de 64%.

Il est clair qu’il faut bien commencer par «quelque chose». Si le sol est délavé, les arbustes ont peu de chance de survivre; mais s’ils y parviennent, ils ramènent au sol à la fois de l’humus (né de la dégradation des feuilles) et des graines candidates à la repousse. Et l’abri forestier naissant devient une zone refuge pour toutes sortes de plantes dont les graines sont amenées par le vent ou les fientes des oiseaux qui vont y trouver un refuge temporaire ou plus définitif. L’implantation d’une forêt dans un endroit où elle n’existait plus doit être évaluée à l’aune de décennies, pas d’années. On le sait: les replantations spontanées, si on leur laisse le temps de croître finissent par occuper toute la surface si on n’y met pas un frein. Et les espèces entrent spontanément en symbiose ou en compétition. Il n’y a pas de raison qu’il en aille autrement dans des larges espaces replantés.

Après, ces essences qui s’implantent sont-elles plus ou moins captatrices de CO2 ? Ce n’est peut-être pas l’essentiel; au début au moins. Il est toujours temps, ensuite, de rectifier le tir, si nécessaire. Sans oublier que les forêts ou de simples plantations d’arbres sont aussi des endroits idéaux pour se ressourcer en écoutant les oiseaux qui y ont réélu domicile…

   Science 2022; 378: 816-817

Cultiver autrement

Plus personne, aujourd’hui, n’ignore qu’il existe un lien étroit entre notre état de santé et la composition du microbiome, l’ensemble des germes qui colonisent notre tube digestif. Le plus surprenant est que depuis bien plus longtemps, on sait que la même chose existe au niveau des racines des plantes, permettant à celles-ci de bénéficier de nutriments disponibles dans le sol de façon plus efficiente. Or, l’agriculture à grande échelle méconnaît dans une large mesure ces dispositions naturelles qui contribuent à la santé et à la vigueur des plantes ainsi que, parfois, à leur évolution. En revanche, antibiotiques, pesticides et fertilisants, plus faciles à contrôler, assurent le remplacement. Mais un remplacement plus quantitatif que réellement qualitatif.

Cela n’empêche que des recherches se poursuivent en la matière afin de voir s’il ne serait tout de même pas plus sain de remplacer une partie au moins de ces traitements massifs par un ensemencement de germes favorables aux plantes en culture. L’approche est réalisée en tenant compte de plusieurs réalités: quelles étaient les associations naturelles entre les germes du sol et les ancêtres de nos maïs, blés et aux cultivars sélectionnés d’aujourd’hui ? À quoi tiennent ces associations préférentielles au bénéfice des plantes aussi bien que des germes ? Quelles peuvent être les interactions négatives possibles entre les différents germes mis à disposition des plantes ? Compte tenu des modifications liées au réchauffement climatique, quelles pourraient être les associations les plus profitables dans des sols appauvris en eau ? Etc. Les domaines d’exploration ne manquent pas.

Et que l’on n’imagine pas que tout est affaire de recherche en laboratoire; depuis que l’homme cultive et qu’il le fait attentivement, il a identifié les associations de plantes cultivées les plus à même de favoriser la croissance de l’une comme de l’autre. Les revues de jardinage sont remplies de conseils allant dans ce sens, tenant aussi compte du rôle de la fumure organique la plus favorable à la production d’un légume ou d’un autre, en fonction de la nature du sol qui les accueille.

Finalement, ce que la recherche a de plus contemporain en matière d’agronomie ne fait que reprendre, dans un registre expérimental, les découvertes sans doute plus aléatoires opérées par des jardiniers depuis bien longtemps.

Si ces bonnes dispositions pouvaient, à terme, et dans le respect des quantités produites, mener à une réduction de l’usage des pesticides et des engrais de synthèse, l’option serait gagnante pour tout le monde. On peut s’émerveiller des grandes monocultures de la Marne, entre Reims et Troyes, sur la route des vacances. On n’a qu’une faible idée des quantités de pesticides et produits phytosanitaires que de telles cultures nécessitent. Des contrôles sont certes opérés dans l’air des villes proximales. Mais substituer à ces composés jugés nécessaires quelques champignons, mycorhizes ou autres pour en réduire à la fois l’usage et le coût devrait être la bonne option environnementale… et sanitaire. Pour le bien de tous, des agriculteurs comme des autres.

   Science, 2023; 378: 599-600
    https://bit.ly/3NLx28J

Du poison en trompe-l’œil ? 

«Cinq fruits et légumes par jour…». Le refrain est connu. Sans distinction de goût et dorénavant, de saison, puisque les fruits et légumes voyagent le plus simplement du monde d’un continent ou d’un hémisphère à l’autre. Côté fruits, nous ne sommes pas démunis dans notre pays quand la saison s’y prête, avec les pommes, les cerises, les prunes. Un peu plus au sud, les pêches répondent à l’appel du soleil pour offrir leur chair délicate. C’est aussi le cas, des fruits secs, tels que l’amande. Tous les fruits cités ont un dénominateur commun: ils ont un noyau ou des pépins, auxquels la pulpe qui les entoure peut servir de terrain de germination si elle n’est pas consommée. Et que contiennent toutes ces graines ? De l’amygdaline. Mais encore ? Pour les chimistes, il s’agit d’un hétéroside cyanogène. Cyanogène… Un terme qui évoque assez clairement… le cyanure.

Après ingestion, l’amygdaline se transforme en effet en cyanure d’hydrogène grâce (ou à cause de ?) à l’action d’une enzyme, la bêta-glucosidase. Après avoir mangé des pépins et a fortiori, des noyaux en quantité substantielle et à condition que ceux-ci soient métabolisés, une toxicité pourrait être observée. Que l’on se rassure toutefois: les doses supposées toxiques pour l’homme sont en effet suffisamment élevées que pour ne pas se monter dissuasives. Et encore faut-il que l’on ait l’idée de manger pépins et noyaux plutôt que la pulpe sucrée du fruit. Cette information ne doit susciter aucune inquiétude, donc chez les consommateurs des fruits évoqués. Si ce poison est présent, c’est, dans un registre évolutif, pour dissuader des petits animaux ainsi que des bactéries de s’attaquer à ce qui constitue l’élément reproductif de la plante: sa graine. On peut aussi signaler que les humains ne disposent pas du contexte enzymatique qui leur permet de digérer la cellulose (un composant de la coque des noyaux et pépins) et que ce qui est avalé entier ressort en bout de course dans le même état. Et peut-être un peu douloureusement pour les plus gros noyaux comme celui de la pêche.

Si cette observation trouve sa place ici, c’est parce que l’on a remarqué que des animaux détritiphages, comme le petit ver nématode Caenorhabditis elegans, ont développé une parade, grâce à un de leurs gènes qui code pour une enzyme détoxifiante. C’est ce qui leur permet, en conditions naturelles, de dégrader ces résidus de végétaux, même toxiques.

Une autre plante également riche en ce toxique est le laurier cerise; un arbuste décoratif très présent dans les jardins et qui a cette faculté de se multiplier avec un bel enthousiasme si on n’y prend garde. Chaque été, il produit des petites baies noires en grappe (les fameuses «cerises») qui sont consommées sans risque dans certains pays mais dont le noyau, là encore, contient de l’amygdaline. Existe-t-il un risque toxique pour les humains ? Pas vraiment, à moins d’y mettre tout l’excès possible. Il faut d’abord ne consommer que le contenu des noyaux préalablement ouverts et le faire en très grande quantité. Il va de soi que des signes d’alerte (maux de ventre, etc.) risquent de mettre un terme à l’aventure avant qu’elle ne prenne une tournure réellement toxique. Et tant qu’à chercher à s’intoxiquer, il existe d’autres produits plus efficaces et moins désagréables au goût. Mais que l’on n’y voie surtout aucune intention incitative !

   Science, 2023; 378: 312

Quand l’origine s’en mêle

L’accès à la procréation médicalement assistée (PMA) est considéré par les couples hypofertiles ou stériles en attente d’enfant comme un passage obligé qui prend en général des allures de contrainte pénible. C’est vrai qu’en comparaison, la conception spontanée présente un profil éminemment plus agréable. Dans ce domaine comme en tant d’autres, il y a souvent pire ailleurs. Si ces techniques lourdes bénéficient d’un remboursement des frais médicaux depuis le début de ce siècle en Belgique, ce n’est pas le cas partout. Aux États-Unis, par exemple, l’accès à la PMA n’est possible qu’après souscription d’une assurance coûteuse qui en réserve l’accès aux mieux nantis. Tant pis pour les autres…

Mais il n’y a pas que cela. Une étude qui a porté sur près de 90 000 enfants américains nés par PMA entre 2017 et 2018 (93 469 exactement) a mis en évidence, en termes de mortalité néonatale et infantile, des différences assez considérables dans un registre «racial». Les guillemets font référence ici à ce que les études américaines classifient comme races; en l’occurrence les caucasiens non hispaniques, les africains subsahariens non hispaniques, les hispaniques et les asiatiques; une classification qui s’inscrit dans l’histoire de la science américaine, qui est au final peu représentative de l’origine et donc aussi de l’héritage génétique. Quoi qu’il en soit, des différences notables sont observées entre les groupes constitués. On note par exemple que les bébés nés de femmes d’origine africaine subsaharienne non hispaniques présentent un risque 4 fois plus élevés de mourir en période périnatale que des enfants conçus par des femmes caucasiennes, également non hispaniques. Quant aux 2 autres groupes, celui des hispaniques et des asiatiques, le risque est moitié moindre que chez les enfants africains subsahariens mais reste donc 2 fois plus élevé que chez les bébés caucasiens. Comme on pouvait aussi s’y attendre, le risque de mortalité est également plus élevé chez les fœtus et enfants conçus par PMA que ceux qui le sont spontanément, sans doute en raison de paramètres tels que l’âge de la mère et de la gravité de la pathologie prise en charge.

Les différences significatives étant pointées, il reste aux auteurs de l’étude à identifier ce qui fait les différences. Elles peuvent être d’origine génétique, physiologique ou simplement sociale, en lien avec les conditions d’existence des couples parentaux. Mais cela reste du domaine de l’hypothèse provisionnelle tant que celle-ci ne sera pas étayée par des valeurs chiffrées.

Toutes celles et ceux qui ont connu les contraintes de la PMA pour enfanter peuvent se sentir heureux d’avoir un enfant bien vivant, quand on découvre que 4,1% des grossesses largement en cours ou arrivées à terme (soit 1 sur 25) chez les Américaines d’origine africaine subsahariennes ont mené à un décès infantile précoce. Nous ne sommes décidément pas égaux face à l’espérance de vie. Dès son origine, sinon déjà avant…

   Science, 2023; 380: 172
   Science, 2023; 380: 173-177
 
 


BIOZOOM

Mais qu’est-ce donc que ce petit alien végétal plein d’yeux ou de bouches planté au bout d’une branche ? C’est le fruit, que l’on peut aussi appeler la gousse ou encore le cône (bien que ce ne soit ni un conifère, ni une sorte de pin), du Banksia. Cet arbuste, emblématique d’Australie, se caractérise par une floraison originale en forme d’épis. Un seul épi peut contenir des milliers de fleurs. Qui, quand elles sèchent, laissent apparaître ces «noix de Banksia». Parfois de grande taille, elles sont utilisées pour le tournage du bois ou par exemple la création de nichoirs, car elles contiennent des graines.

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