Société

Nouvelles technologies, nouvelle culture

S’asseoir dans une salle de concert et écouter passivement un orchestre symphonique, bientôt marginal ? De plus en plus, les institutions culturelles se tournent vers les nouvelles technologies: elles modernisent leur offre et leurs modes de diffusion. L’occasion de conquérir de nouveaux publics, de survivre grâce à l’innovation

Anne-Catherine de Bast • annecatherinedebast@yahoo.fr
©The MET opera •  ©Sputnik • ©Olivier Anbergen • ©romain etienne

Imaginez. Dans une salle de concert, un orchestre propose de la musique classique tout ce qu’il y a de plus traditionnel pour des mélomanes ­avertis, à l’oreille attentive. Juste à côté, dans un autre auditoire, la performance est projetée sur grand écran, dans des conditions acoustiques exceptionnelles, aussi bonnes qu’en direct. Mais le public, lui, est tout autre: les spectateurs ont la possibilité de consulter, sur leur smartphone, une plateforme interactive mettant à disposition des informations complémentaires sur ce qu’ils écoutent, telles que la biographie des compositeurs et musiciens, l’analyse des œuvres ou les partitions. Une sorte de programme ­virtuel qu’ils peuvent parcourir à leur guise, sans gêner leurs voisins puisque ceux-ci font de même. ­L’approche est participative: elle permet aussi les échanges et les réactions.

Cette affiche, c’est Flagey qui l’a proposée en 2013, dans le cadre de son 75e anniversaire. Une expérience menée lors du concert des Wiener Sängerknaben, également retransmis sur Musiq3 et sur tvbrussel, qui démontre que s’il est parfois difficile de faire cohabiter 2 types de publics dans une même salle, rien n’empêche de varier les pratiques et de différencier les modes d’écoute et de diffusion.

Cet exemple-là n’en est qu’un parmi d’autres, les initiatives se multiplient. C’est un fait: aujourd’hui, les institutions culturelles se tournent vers les nouvelles technologies. Un passage obligé pour ­assurer leur survie ? «Il y en a d’autres, relativise Michel Hambersin, économiste et critique musical, auteur du livre «Institutions culturelles et nouvelles technologies: l’expérience du spectacle vivant». Les institutions culturelles subissent ­l’impact de la crise, les subsides diminuent. Faute de moyens, elles sont parfois obligées de revoir leur programmation à la baisse. Les nouvelles technologies proposent une offre différenciée et ­permettent de mieux rencontrer les demandes de générations d’auditeurs qui ne sont pas acquises. Elles peuvent amener un public plus diversifié vers le spectacle vivant, les salles de concert et de théâtre, rapprocher l’art des publics vivant loin des lieux culturels. Les nouvelles technologies ne sont pas obligatoires, elles ne résoudront pas les problèmes de fond et elles ne rendront pas rentable quelque chose qui ne peut pas l’être. Mais elles ­forment un cartable d’outils de première qualité qu’il serait idiot de ne pas utiliser.»

Sortir des murs

Ce dont on parle ? D’une petite révolution des modes de diffusion, en route depuis une dizaine d’années. Si le spectacle vivant a fait son apparition «à domicile» depuis longtemps au ­travers la télévision et la radio, et si les CD et DVD ­rencontrent toujours la demande d’un certain public, on peut aujourd’hui offrir de nouvelles propositions: téléchargement, streaming ou encore diffusion en temps réel dans des salles de cinéma ou des lieux publics dans des conditions visuelles et auditives exceptionnelles. Toute une série ­d’informations complémentaires peuvent aussi être mises à disposition en marge des prestations, comme des interviews ou des visites de coulisses. Les interactions entre les spectateurs et les artistes deviennent également monnaie courante grâce aux forums, aux réseaux sociaux. 

En plus de bouleverser la diffusion, les nouvelles technologies interviennent parfois au niveau de la création même des spectacles. Il est aujourd’hui possible de réaliser des productions qui semblaient utopiques hier. Bref, c’est tout le secteur qui peut se réinventer, avec des potentialités presque illimitées.

«Les nouvelles technologies permettent de ­porter le spectacle vers un public qui n’y a pas accès pour des raisons sociologiques ou géographiques, insiste Michel Hambersin. Techniquement, le spectacle peut être partagé dans le monde entier. On augmente considérablement l’audience en touchant un public peu disposé aux modes de diffusion classiques. On offre des alternatives. Car si les jeunes ne fréquentent plus les salles de concert de musique classique, ce n’est pas parce que cela ne les intéresse pas, c’est l’offre qui ne correspond plus à la demande. Pour survivre, le spectacle vivant doit fournir une réponse adéquate aux demandes de consommation culturelle des nouvelles générations.»

La fin des publics ­standardisés ?

Vers une démocratisation de la culture, alors ? Les nouvelles technologies permettent en tout cas d’atteindre un nouveau public en sortant des murs des salles de concert. «La grosse erreur est de croire que la musique de chambre ne peut qu’être jouée dans un endroit privilégié, devant un public particulier. Les publics standardisés n’existent plus, hormis peut-être chez les plus de 65 ans. Les autres générations consomment autrement. Les plus jeunes, par exemple, ne regardent même plus la télévision. On dispose aujourd’hui d’une infinité de propositions pour une infinité de demandeurs. Il faut offrir autre chose aux publics qu’on ne touche pas de manière traditionnelle. Si j’évoque ici la musique classique, le principe est le même pour le théâtre. Par exemple, très peu de jeunes vont aller voir une pièce de Molière, qui se joue essentiel­lement dans de grandes salles, à Liège ou à Bruxelles, pour des questions parfois simplement logistiques. Si on donnait une fois par an une pièce de Molière retransmise en direct au cinéma, à laquelle pourraient assister tous les élèves de tous réseaux d’enseignement confondus, en mettant en place des espaces de discussions, cela aurait un impact considérable. Ce serait une manière d’éveiller les esprits, d’utiliser des moyens existants et de les rendre efficaces dans le cadre des institutions culturelles.»

Diffusion en direct depuis le Théâtre Bolschoï à Moscou, de l’opéra de Verdi «Simon Boccanegra».

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Sur les traces de Bowie  

En Belgique, l’auditeur d’un spectacle de musique symphonique est en moyenne âgé de 61 ans. Des chiffres également rencontrés dans les salles de théâtre ou celles de jazz, constate l’économiste. Mais pas dans celles dédiées à la variété. Et pour cause: c’est là que la culture a commencé à se mêler aux nouvelles technologies. Vidéos, électronique, retransmissions en direct,… s’y sont fait une place depuis bien longtemps. «Les artistes les plus à la pointe sont les chanteurs populaires. David Bowie était un précurseur, l’un de ses spectacles fut le premier à être projeté au cinéma !»

En matière d’institutions culturelles, c’est le MET Opera qui a montré la voie. Depuis une dizaine d’années, la structure diffuse une dizaine de spectacles en direct dans le monde entier (2 000 salles dans 70 pays, dont 750 aux États‑Unis). «Quand le MET joue Puccini et qu’il est retransmis en temps réel dans des dizaines de salles de cinéma à travers le monde, il touche 250 000 personnes en une soirée, précise Michel Hambersin. C’est 82 fois la capacité de la salle, qui ne compte que 3 000 places.» Les opéras sont par ailleurs diffusés sous forme de DVD, et partagés gratuitement dans les écoles, bibliothèques et universités du pays. Mais si le principe marche si bien, c’est aussi parce qu’il profite de la notoriété de la maison, qui dispose de moyens importants et propose des affiches exceptionnelles.

«Chez nous, on assiste tout de même à des initiatives similaires, ajoute l’expert. Quand les concerts de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège (OPRL) sont retransmis sur la chaîne de TV Mezzo, ils touchent 90 000 spectateurs. C’est plus que l’audience d’une année dans la salle. Les contacts sont considérablement multipliés.»

L’Opéra Royal de Wallonie et le Théâtre Royal de la Monnaie développent de leur côté une politique de captation de leurs productions et proposent de visionner leurs productions en streaming, sur Internet. Côté musées, celui des Beaux-Arts a par exemple mis en place des stations interactives permettant littéralement de se plonger dans les œuvres de Bruegel durant l’exposition dédiée au peintre, accessible jusqu’en mars 2020 (voir photo ci-dessous). Celui de Mariemont a conçu un ­parcours pédagogique particulièrement ludique pour permettre aux enfants de ­s’immerger dans le département d’égyptologie.En amont des modes de diffusion et poursuivant un autre objectif, le projet Impact met en relation artistes et chercheurs pour intégrer les nouvelles technologies dans le processus de création (voir encadré ci-dessous).

Grâce à la Google Cardboard, un masque de réalité virtuelle et d’une simple application sur son smartphone, la peinture de Bruegel prend vie sous les yeux du spectateur, qui devient lui-même un sujet. Une jolie façon interactive de rendre l’art accessible à tous.

https://www.google.com/cultural­institute/bruegel/

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L’avance des anglo-saxons

Globalement, dans nos régions, les propositions sont encore timides comparées aux projets mis en place dans les pays anglo-saxons. L’explication est simple: aux États-Unis et au Royaume-Uni, la part de subsides aux institutions culturelles est moins élevées qu’en Belgique. Pour survivre, elles n’ont d’autre choix que d’aller chercher de ­nouveaux publics, et donc d’innover. «Ici, même s’il y a plus de financements publics, on devrait anticiper et élargir l’audience, analyse Michel Hambersin. Car le danger, c’est qu’un jour on supprime les subsides en raison d’un public ­inexistant. Par ailleurs, dans le futur, les pouvoirs subsidiants se pencheront peut-être sur de nouveaux critères: le nombre de contacts «touchés» pourrait primer sur le nombre de spectateurs «réels». Il faut changer les mentalités: les subsidiés doivent devenir plus entrepreneurs, et les subsidiants, plus curieux.»

Reste que, si certains aspects technologiques peuvent valoriser des spectacles – une retransmission peut notamment permettre de mieux saisir l’expression des comédiens filmés en gros plan – d’autres formes ne peuvent être appréhendées qu’avec un caractère confidentiel. «On ne remplacera pas la proximité, la convivialité ou la complexité d’une salle, reconnaît le critique musical. L’émotion réelle d’un spectacle vécu doit être préservée, la diffusion de masse n’est pas toujours adaptée. Mais un spectacle confidentiel peut le ­rester s’il est diffusé dans une petite salle, par exemple. L’idée est d’offrir un accès à la culture à un public qui ne se serait de toute façon pas déplacé. Quand les Anglais ont projeté l’exposition De Vinci dans des cinémas, l’exposition en question affichait complet. Cela a permis à de nombreux spectateurs de la voir malgré tout, et parfois à des milliers de kilomètres de distance. On est gagnant à tous points de vue. Mais il faut continuer à inciter les gens à être curieux. Après avoir assisté à des retransmissions chez eux, dans des salles ou des lieux publics, ils voudront peut-être se rendre dans des salles de spectacles. Je suis très optimiste sur la question, mais si on ne l’est pas, on est foutu…»

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Impact, un projet pour connecter arts, sciences et technologies

Les nouvelles technologies s’invitent aussi au cœur même des spectacles vivants. Si la vidéo et l’électronique y ont fait leur apparition depuis un moment déjà, certains artistes se plongent désormais dans les sciences et l’innovation dès les prémisses de leurs créations. C’est dans ce cadre que s’inscrit le projet Impact (International Meeting in Performing Arts and ­Creative Techno­logies), mis sur pied par le Théâtre de Liège en collaboration avec des partenaires culturels et académiques de l’Euregio Meuse-Rhin, comme le Centre culturel de Hasselt, Jazz Maastricht ou l’Université de Liège.

«En mettant le projet sur pied, nous nous sommes rapidement rendu compte qu’il y avait une réelle envie des artistes de développer des projets avec les nouvelles technologies, sans pour autant connaître ce qui se faisait réellement, explique Jonathan Thonon, coordinateur. Nous avons donc eu l’idée de développer un laboratoire de création, qu’on appelle Impact Lab, de mettre en relation des artistes et des chercheurs, des ingénieurs, des laboratoires universitaires. Les artistes ont amené des questions qui sont devenues des défis technologiques. En collaboration avec des ingénieurs, ils ont pu nourrir leur travail, qui a à son tour inspiré les ingénieurs et a permis une utilisation singulière des technologies. Les artistes amènent les entreprises à ouvrir de nouveaux champs d’application pour leurs produits. Nous avons pu créer un pont entre des artistes et des ingénieurs, des industries, des laboratoires de recherche.»

Exemples ? L’artiste Gwendoline Robin a choisi d’associer l’art et la science pour étudier l’élément eau dans tous ses états, en collaboration avec Hervé Caps, du GRASP, laboratoire de Physique Statique de l’Université de Liège. Sa création, A.G.U.A., est toujours en cours.

Dans un autre registre, Louise Vanneste a mené une recherche sur le textile avec Centexbel, centre de recherche et d’innovation sur le textile, et Eckart Gmbh dans le cadre de son nouveau spectacle, Thérians. Objectif: mettre au point un costume dont les qualités d’absorption et de réflexion sont très spécifiques, réagissant de manière différente selon l’angle de vue ou l’illumination.

En parallèle à la mise en place de ce laboratoire, un pôle formations – Impact Learn – a été créé dans le but de faire remonter des informations des laboratoires et permettre aux artistes de s’inspirer de technologies parfois peu connues.

Enfin, un festival – Impact Forum – est organisé pour montrer le travail mené au public. Une première édition a eu lieu en novembre 2017 afin de donner de la visibilité aux créations mises en place dans le cadre du laboratoire et d’accueillir des projets développés à l’étranger. «C’est une vitrine pour les projets, mais cela permet aussi une vision des techno­logies et de la recherche un peu moins froide que ce qu’on imagine habituel­lement, précise Jonathan Thonon. Amener l’innovation dans la culture peut peut‑être redonner aux jeunes le goût des sciences…». Une nouvelle édition du festival est déjà programmée en novembre 2018.

Impact bénéficie du soutien du programme de coopération ­Interreg V-A Euregio Meuse-Rhin, de la Wallonie et de la Deutschsprachige Gemeinschaft Belgiens. Entamé en 2016, il bénéficie de financements pour 3 ans. Et pour la suite ? Selon la volonté des différents partenaires, il pourrait se prolonger. Le Théâtre de Liège a en tout cas déjà marqué son intérêt pour poursuivre le développement de projets mêlant arts et innovations technologiques.

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