Société

Les fake
news, l’autre épidémie

Anne-Catherine De Bast • annecatherinedebast@yahoo.fr

John Schnobrich/Unsplash, ©AGEFOTOSTOCK, Nijwam Swargiary/Unsplash

Maladroitement imprécises ou volontairement inexactes. Extraites de leur contexte. Diffusées avec malveillance ou naïveté. De tous types, les fausses informations nous envahissent. Depuis toujours, mais de plus en plus vite: Internet et les réseaux sociaux ont accentué le phénomène

Elles sont virales. Elles se répandent plus vite que des microbes dans les transports en commun, que des particules de salives dans une poignée de mains. Plus vite même, que le coronavirus. Les fausses informations se propagent sur la toile et dans les conversations, elles envahissent les cerveaux, déstabilisent jusqu’aux individus les plus réalistes.

Pointées par l’administration Trump, les fake news reviennent depuis quelques semaines sur le devant de la scène. Tandis que l’épidémie de Covid-19 atteint les pays les plus reculés du globe, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) évoque une «infodémie». Mais peu importe le nom: infox, intox, hoax, canular médiatique, mésinformation… On parle ici d’une pandémie de désinformation, d’une inondation de fake news. Une surabondance d’informations maladroitement imprécises ou volontairement inexactes qui se mêlent aux informations officielles, chamboulant la perception de tout un chacun, à tel point que certains les croient dur comme fer. Boire un grand verre d’eau toutes les 15 minutes chassera-t-il le coronavirus de votre bouche vers votre estomac, où il sera détruit par l’acide gastrique ? Rien n’est moins sûr ! Et pourtant, l’information, évidemment fausse, circule abondamment parmi d’autres du genre sur les réseaux sociaux.

 

Mais si la désinformation s’est positionnée au cœur des cours d’éducation aux médias depuis l’avènement de l’actuel président des États-Unis, elle existe depuis les premières bribes de communication. Depuis que l’homme est capable d’exprimer la vérité, «sa» vérité, parfois tronquée, intentionnellement ou non.

«La particularité de l’administration Trump, c’est qu’elle a popularisé l’expression « fake news » en visant une certaine presse pourtant professionnelle, constate Jeremy Hamers, chercheur au département Médias, culture et communication de l’Université de Liège. Cette expression est utilisée aujourd’hui pour disqualifier, pour stigmatiser des politiques, des médias, des scientifiques, des médias, de manière à les décrédibiliser. Plus largement, elles sont reprises sous une série de termes polysémiques, c’est révélateur du flou qui entoure la notion. Or, je le dis souvent: on est toujours bien la fake news de quelqu’un d’autre…»

 
Quand le canular devient fake news

Car la vérité de l’un n’est pas celle de l’autre. Une information mal interprétée peut aussi devenir une fausse information. «On a vu de grands organes de presse trompés par des sites parodiques. Un canular médiatique, pourtant identifié comme tel sur un site comme le Gorafi, peut être repris par un média en tant qu’information. Il devient une fake news sans que ce soit intentionnel. Il est important de différencier ce qui est volontaire et ce qui est issu d’un travail journalistique mal fait… Tout dépend de l’intention. Quand Trump accuse des professionnels de diffuser une fake news, ce n’est pas comparable à un éducateur aux médias qui estime qu’un site en diffuse.»

Autrement dit, il y a autant de types de fake news que d’intentions. «Par exemple, le premier auteur d’une information peut ne pas être malveillant, alors que son premier relai peut l’être. Prenons le cas d’un édito publié dans Le Soir sur ce qu’on a appelé la « crise migratoire« . Si on sort certaines phrases de leur contexte, elles peuvent sûrement servir des discours haineux à l’égard des migrants, et un site d’extrême droite peut en faire un usage malveillant en profitant de la crédibilité du Soir.»

Le chercheur évoque un autre exemple: celui d’une vidéo de migrants détruisant une voiture de police en Italie. Des images partagées à de nombreuses reprises, insistant sur le caractère irrespectueux et particulièrement violent de ces personnes. L’auteur de la vidéo n’a en aucun cas agit pour nuire: il s’agissait du tournage d’un film de fiction. «La première source n’est donc pas malveillante, souligne Jeremy Hamers. Mais la recontextualisation l’est immédiatement. Les images de fiction deviennent une fake news».

La fausse info scientifique, un piège à clics

Dans le panel de fausses informations régulièrement propagées, la fake news scientifique-piège à clics est un autre mécanisme, avançant des intérêts différents par ceux qui les mettent en ligne. On la trouve dans des liens apparaissant sur les murs Facebook, ou dans des outils comme des traducteurs. Une série de publications renvoyant vers des informations pseudo-scientifiques, telles que «Celui qui mange 12 avocats par jour deviendra centenaire». «Si on clique sur ces liens, on entre dans une boucle infinie de pages qui ne se terminent jamais, nous incitant à cliquer et à recliquer, indique Jeremy Hamers, chercheur au département Médias, culture et communication de l’Université de Liège. Ce sont des pages sponsorisées. Leur scientificité est nulle ! Ce ne sont que des appâts… Les informations sont inventées de toute pièce, diffusées sur la base de leur efficacité en tant que piège à clics.» 

Derrière, on trouve des «usines». Des producteurs de fausses informations et de sites complotistes, dont l’unique objectif est d’attirer l’internaute dans leurs filets.

Pour ces industries, l’épidémie de coronavirus est du pain bénit. «Boire un litre d’eau de javel vous immunisera !». L’urine de vache, la soupe à l’ail et le sang de vierge ne sont pas plus efficaces… Et pourtant, les articles mentionnant ces remèdes soi-disant miracles (et souvent dangereux !) ne manquent pas. «Ces sites se parent des attributs de la vulgarisation scientifique, mais suivent en réalité une logique du scoop qui sert souvent de piège pour générer du trafic et des visites sur des sites sponsorisés, poursuit le chercheur. Ces articles sont très faciles à écrire, et souvent aisés à identifier: la structure narrative et l’argumentation sont toujours les mêmes. Ceux qui les diffusent ont un intérêt pécuniaire, mais aussi parfois un intérêt idéologique: ils peuvent par exemple être le fait de milieux très conservateurs ou d’extrême droite, qui misent sur la théorie du complot pour faire passer leurs messages

 
Ça s’en va et ça revient…

Pour trier le vrai du faux, la circulation rapide de l’information au travers du Web ne facilite pas les choses. Internet joue un rôle complexe: celui de propager ces fausses informations très rapidement, tout en permettant de les recouper pour les vérifier. «C’est la mémoire paradoxale d’Internet, précise Jeremy Hamers. Le Web a à la fois la mémoire courte et la mémoire longue… Souvent, il suffit de taper le titre d’un article dans Google pour se rendre compte qu’il est repris par des sites reconnus comme douteux et qu’il ne correspond pas à la réalité. Mais on voit aussi qu’une fake news réapparait tous les X mois, c’est assez frappant ! Elle circule et revient. Elle est parfois relancée par des personnes qui ont un intérêt très clair dans ce processus de diffusion. Et le Web social n’a rien arrangé…»

Il a accentué le phénomène, même. «On relaie très facilement des articles sans les avoir lus. On partage rapidement une image, un titre, sans avoir parcouru le texte auquel il se réfère. La mise à distance n’est pas encouragée sur les réseaux sociaux, ils sont une caisse de résonance des fake news. C’est frappant de voir la rapidité avec laquelle circule une information haineuse, par exemple. L’usager du Web n’a jamais aussi peu vérifié les informations qu’aujourd’hui. On se fie le plus souvent à une source unique, invérifiable. En 2006 déjà, le faux JT de la RTBF , Bye Bye Belgium, avait convaincu plusieurs personnes que la Belgique était sur le point d’éclater, alors qu’il suffisait de zapper pour se rendre compte que l’information n’était pas relayée par d’autres chaines

 
Comment les identifier ?

Quels que soient leurs noms et les intentions de ceux qui les relaient, difficile d’échapper aux fausses informations. «On ne peut pas interdire les fake news, constate le chercheur liégeois. On ne peut pas lutter contre leur diffusion. Doter tout le monde d’un kit d’outils pour les identifier serait inutile: elles utilisent les mêmes codes que les informations avérées…» Établir une liste, comme c’est déjà le cas sur certains sites qui répertorient les «hoax» ? Pas mieux ! Elle aurait toujours du retard sur la propagation de ces informations, tout en induisant un système identique: croire les auteurs du site sur parole. «Si on en reste à des outils qui tracent les fake news, on reste dans un système dichotomique, on va simplement voir dans la liste si une info est fausse ou pas, on ne travaille plus notre esprit critique.»

Le chercheur pointe également un principe fondamental: l’objectivité n’existe pas. C’est enseigné dans toutes les écoles de journalisme. Une information est le fait d’une personne qui relaie quelque chose, elle rapporte le point de vue de son auteur, ne fût-ce que par le choix de ses mots. «L’intérêt qu’on manifeste aujourd’hui pour les fausses informations et les théories du complot relègue à l’arrière-plan un fait fondamental: il n’y a pas d’un côté les vraies informations et les fausses de l’autre, insiste Jeremy Hamers. Il y a des tendances relatives à l’objectivité. Cette conception était au cœur de l’éducation aux médias jusqu’il y a quelques années, mais le boom des fake news a occulté le fait que toute information, quelle qu’elle soit, doit faire l’objet d’une lecture critique. Cela a radicalisé les positions au point de faire oublier qu’une information est toujours le fait d’une subjectivité. Une information élaborée par un journaliste professionnel peut aussi être erronée et est aussi le résultat d’un regard parmi d’autres