Société

Alcool et adolescence: un cocktail au goût amer

Anne-Catherine De Bast • annecatherinedebast@yahoo.fr 

©BELGAIMAGE, Tibor Janosi Mozes/Pixabay, bridgesward/Pixabay 

Boire un verre à l’adolescence est monnaie courante. Mais pas sans conséquence… Sophie Laguesse a découvert que la consommation précoce d’alcool perturbait le fonctionnement du cerveau à l’âge adulte. Particularité: les dommages, inaperçus à l’adolescence, se manifestent plus tard… trop tard. Les modifications sur le cortex préfrontal sont alors irréversibles

  

«Allez, bois un coup, ça ne te fera pas de mal !» Un petit verre pour l’un, une coupe pour l’autre. Et pour les ados, Champomy ? Parfois oui, mais pas toujours… Et c’est bien le problème: si on a parfois tendance à se dire qu’une petite gorgée ne fait de tort à personne, la consommation d’alcool à l’adolescence perturbe le fonctionnement du cerveau à l’âge adulte, comme l’a découvert Sophie Laguesse, chercheuse au GIGA-Neuroscience (Liège). «J’entends parfois qu’on propose une petite coupe de champagne à un enfant de 11 ans, à l’occasion d’une fête de famille…, s’étonne-t-elle. En Belgique, on a une réelle culture de l’alcool, qui peut parfois être problématique !»

Docteure en sciences biomédicales, elle étudie les effets de l’alcool sur la maturation du cerveau des adolescents. Un sujet de recherche né suite aux constats d’une étude épidémiologique réalisée sur 80 000 personnes démontrant un lien direct entre l’âge de la première consommation d’alcool – la première gorgée – et le risque de développer une addiction à l’âge adulte. «La dépendance à l’alcool est considérée comme une maladie chez les adultes, on se dit rarement qu’elle peut apparaître plus tôt, remarque la chercheuse. Or, il est maintenant prouvé qu’il y a une relation entre l’âge de la première consommation d’alcool et l’addiction. Boire ne fût-ce qu’une gorgée d’alcool avant l’âge de 13 ans augmente de 47% le risque de développer une dépendance à l’âge adulte. Ce risque diminue au fur et à mesure que l’âge augmente. Il est de 35% à 15 ans, de 28% à 17 ans. Il chute à 9% quand la première initiation se fait après 21 ans. Le but de nos recherches est de définir si boire de l’alcool à l’adolescence perturbe le cortex préfrontal. Mais nous allons aussi plus loin: il s’agit d’identifier si le cortex préfrontal dysfonctionne à l’âge adulte et favorise le développement d’une addiction ou d’autres pathologies telles que les troubles de l’anxiété ou la dépression.» 

 
Crise d’adolescence et binge drinking

Spécialisée dans le développement cortical, Sophie Laguesse a mis au point un modèle permettant d’étudier les effets de la consommation d’alcool à l’adolescence sur la maturation du cerveau. «Il faut savoir que la maturation du cerveau se déroule jusqu’à l’âge de 21 ans, et se passe de l’arrière vers l’avant. Le cortex préfrontal, juste derrière le front, est donc la dernière région du cerveau à arriver à maturité.»

 

 

Bio-Express 

Sophie Laguesse est diplômée en sciences biomédicales (Université de Liège) et a obtenu un doctorat en neurologie du développement au GIGA-Neurosciences. Ses travaux portaient sur le développement du cortex cérébral et la microcéphalie. Souhaitant se consacrer à des recherches plus concrètes, elle est partie à l’Université de San Francisco où, en tant que post-doctorante, elle a étudié les mécanismes de l’addiction à l’alcool durant 3 ans.

De retour en Belgique, elle est chercheuse au Laboratoire de Régulation Moléculaire de la Neurogenèse (GIGA-Stem Cells & GIGA-Neurosciences), où elle combine ses 2 sujets de recherche en étudiant les effets de l’alcool sur la maturation du cerveau adolescent.

 

Cette région, qui contrôle les fonctions exécutives, les prises de décisions et les émotions, est donc immature chez les adolescents. «Cela explique le comportement typique de la crise d’adolescence: émotivité, impulsivité,… C’est un reflet de l’immaturité de leur cerveau. Tant que la période de maturation du cerveau n’est pas terminée, la consommation d’alcool peut endommager le développement du cortex de manière irréversible. Arrivé à l’âge adulte, le cortex des personnes qui ont consommé de l’alcool durant leur adolescence est alors trop faible. Cela engendre une incapacité à contrôler la consommation d’alcool et donc une addiction

Si on parle de l’âge de la première initiation, il faut aussi évoquer la consommation excessive d’alcool: les jeunes boivent régulièrement dans un mode «binge drinking», soit la consommation excessive d’alcool sur un court laps de temps dans le but d’être ivre le plus vite possible. «L’alcool désinhibe, donne le sentiment enivrant d’être sous influence. Le binge drinking est le paterne de la consommation d’alcool chez les adolescents, c’est assez dangereux. Il peut induire de nombreux déficits comportementaux, souvent décelés trop tard…»

  

BOIRE VITE ET BEAUCOUP

Le «binge drinking» est le fait de consommer beaucoup d’alcool sur un court laps de temps et lors d’une seule occasion. Chez l’homme, on parle de boire 5 verres ou plus en moins de 2 heures, et chez la femme, 4 verres minimum, de manière à entrainer des concentrations très élevées d’alcool dans le sang. Le concept est également nommé «biture express» ou «beuverie express». Le but: atteindre l’ivresse en un temps record ! Le phénomène ne date pas d’hier mais il touche un public plus jeune et de plus en plus féminin. Des études épidémiologiques notent que 30 à 40% des jeunes de 13 à 17 ans auraient déjà pratiqué ce mode de consommation.

Le binge drinking n’est néanmoins pas sans conséquences… À court terme, on évoque des accès de violence, des comportements imprudents, des comas éthyliques, des accidents de la route. À plus long terme, ce mode de consommation peut mener à la dépendance et avoir des conséquences neurologiques sur le cerveau, sur le développement du système osseux, perturber l’équilibre hormonal et le fonctionnement de la mémoire ou encore induire des problèmes sociaux, comme un risque de décrochage scolaire ou professionnel.

Les adolescents amateurs de binge drinking auraient 3 à 4 fois plus de risque de devenir alcoolo-dépendants à l’âge adulte que des jeunes consommant peu ou pas d’alcool…