Des princesses très féminines, un prince qui cumule les caractéristiques du goujat,… Dans La Reine des Neiges, les stéréotypes ne manquent pas. Le dessin animé marque néanmoins une rupture avec le schéma classique de Disney: Elsa et Anna sont des femmes indépendantes et émancipées, des femmes de pouvoir qui assument leur statut
(Crédit: © The Hollywood Archive)

Société

Le Prince charmant est-il un goujat ?

Anne-Catherine DE BAST • annecatherinedebast@yahoo.fr

© AGEFOTOSTOCK, RAIN0975/FLICKR CC BY-ND 2.0

Sexistes, racistes, violents, colonialistes,… Certains livres et dessins animés destinés aux enfants font aujourd’hui polémique. Faut-il dès lors éviter de montrer aux plus jeunes ces classiques pourtant tant appréciés par les précédentes générations ? Entre le politiquement correct et l’avertissement nécessaire, pas toujours facile de s’y retrouver

 
Martine
 ? Sexiste. Tintin, colonialiste. Le Club des 5: vieux jeu. Les princesses de Disney, trop… princesses. La Belle et le Clochard, raciste. Dernier scandale en date: Blanche-Neige, victime d’un baiser non consenti. Fût-il initié par le Prince charmant, le seul, l’unique ! Les classiques de l’enfance doivent-ils être revisités pour correspondre aux valeurs actuelles de la société ? Faut-il les sacrifier sur l’autel du politiquement correct et de la cancel culture, ce mouvement né aux États-Unis qui consiste à dénoncer des individus, œuvres ou comportements en vue de leur ostracisation ? Certains n’hésitent pas à dénoncer une cabale menée par des mouvements identitaires, décolonialistes, racialistes et/ou féministes. Mais où se trouve la limite ? Doit-on laisser ces classiques librement accessibles aux enfants, sous prétexte que les générations précédentes n’ont – visiblement – pas été traumatisées ou influencées ?

Depuis quelques mois, la plateforme de vidéos à la demande Disney+ précède certains de ses classiques d’un avertissement visant à mettre en garde les téléspectateurs contre plusieurs films aujourd’hui jugés violents, stéréotypés, racistes ou sexistes. Certaines productions sont même désormais inaccessibles depuis un profil répertorié comme celui d’un enfant, sous réserve de l’approbation d’un adulte. «Plutôt que de supprimer ce contenu, nous voulons reconnaître son impact néfaste, en tirer des leçons et déclencher une conversation pour créer ensemble un avenir plus inclusif», note le studio américain.

Un avertissement nécessaire ? Pour Emmanuel de Becker, chef du service de psychiatrie infanto-juvénile des Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles, il est même indispensable. Car en marge des stéréotypes véhiculés, certaines productions peuvent être sources de stress. «Aucun film n’est anodin, cela fait longtemps que j’en informe les parents. Les anciens dessins animés de Disney, comme Blanche-Neige, mettent en exergue des comportements destructeurs et contiennent des scènes d’une grande violence. Blanche-Neige s’enfuit dans la forêt, elle se retrouve seule alors qu’on vient d’essayer de la tuer, agrippée par des arbres, traquée par une belle-mère peu avenante. C’est extrêmement effrayant. Les dessins animés peuvent mettre en exergue l’aspect excessif de l’humain. Le coté héros, sauveur, est souvent édulcoré. L’aspect plus sombre, comme ici celui de la reine, est également exagéré. Pour un public jeune, non averti, cela peut être extrêmement perturbant». 

 
Projection et identification

Certains films d’animation plus récents ne sont pas moins interpellants… «Le Roi Lion illustre particulièrement bien la perversion: l’oncle Scar manipule le lionceau pour lui faire croire qu’il est responsable de la mort de son père. Il le fait culpabiliser pour obtenir gain de cause. C’est indéniable: les dessins animés peuvent faire peur. Il y a une mise en perspective des sentiments positifs et négatifs.» Contrairement à ce que l’on serait tenté de croire, visionner un dessin animé n’est donc pas anodin. «Certaines scènes peuvent engager des angoisses, des inquiétudes, des questions sur les relations humaines. L’enfant se projette, s’identifie, dans les rapports intergénérationnels par exemple. Il va, à travers le dessin animé, avoir des perspectives de ce qu’il va vivre

Mais s’il se projette, ses capacités cognitives ne lui permettent pas toujours de prendre de la distance par rapport à ce qu’il a vu. «L’enfant peut dire qu’il est assez grand, qu’il n’a pas peur, mais il y a des traces qui vont percoler, prendre une part de l’inconscient, être rejouées sous forme de cauchemars ou de peurs qui vont se manifester, précise Emmanuel de Becker. Et parfois, les adultes ne font pas le lien entre les angoisses et le film qui a été vu. Or, c’est leur rôle, dans une position éducative, d’être attentifs à l’impact de certaines œuvres et aux inquiétudes qui en découlent, y compris lorsque les films sont a priori adaptés à l’âge de l’enfant. Ils doivent prendre garde à ce que l’enfant peut comprendre. Il est donc nécessaire de conscientiser les adultes. Les parents, mais aussi les personnes responsables d’enfants dans les garderies, par exemple, qui croient souvent bien faire. L’âge de l’enfant est important, mais il ne faut pas s’arrêter à l’âge biologique, surtout si l’enfant a déjà manifesté de l’angoisse. Elle peut alimenter, renforcer une peur déjà présente

Les stéréotypes servent à simplifier la réalité, mais pas seulement. Ils ne sont pas les mêmes à travers l’histoire, ils évoluent. Ils permettent aussi des remises en question

 
Des stéréotypes renforcés

Visionner un film, regarder un dessin animé ou lire un livre sont avant tout vus comme des moments de détente. Leur impact n’en est pas moins réel… Car les images, les histoires sont intégrées par les enfants et contribuent à la construction de leur identité. «Les enfants incorporent les stéréotypes dans leur corps et leurs attitudes, explique Claire Gavray, enseignante et chercheure spécialisée en études de genre à l’Université de Liège. Ils font un tout avec ce qu’ils reçoivent par ailleurs. Les producteurs de films et de dessins animés utilisent les stéréotypes dans leurs œuvres, dans l’objectif de faire vendre, mais avec pour conséquence de les renforcer. Car les messages répétés de manière peu consciente amènent une construction des identités et des compétences qui les amplifient

Et de noter que le monde actuel envoie des messages en totale contradiction. «Nos sociétés, qui se sont construites sur des valeurs de liberté, essayent d’aller à l’encontre des stéréotypes. Mais certains pays mettent les études de genres de côté et reviennent à une organisation très hiérarchique entre hommes et femmes. Nous ne vivons pas dans un monde où tous les dirigeants et les populations pensent qu’abattre les hiérarchies et multiplier les possibilités sont une bonne chose… D’un côté, on met en avant le principe d’égalité. Mais de l’autre, le gender marketing (1) se développe soi-disant pour répondre aux désirs du consommateur, mais accentue en fait les stéréotypes dans un objectif purement commercial.»

Les sociétés de production et d’édition ont leur rôle à jouer. «Par exemple, Disney, qui s’adresse à un public plutôt populaire, contribue à renforcer ces clichés: les messages donnés préparent les enfants à la place qu’ils prendront dans le système économique et d’emploi. De leur côté, les Éditions Milan s’adressent à une classe plus favorisée et ont la volonté de tacler les stéréotypes, d’arriver à ce que les filles prennent confiance en elles et puissent diversifier leur place dans la société.»

Faut-il dès lors faire table rase du passé, nier ces œuvres aujourd’hui pointées du doigt ? Pour Claire Gavray, il n’en est pas question. «Les dessins animés, les livres, les séries sont les reflets d’une époque. On ne peut pas balayer ou effacer toute trace du colonialisme ou du sexisme… Il est important de faire remarquer le caractère de ces périodes, mais il ne faut pas en effacer les traces sans discuter, sous peine que cela recommence. Les stéréotypes servent à simplifier la réalité, mais pas seulement. Ils ne sont pas les mêmes à travers l’histoire, ils évoluent. Ils permettent aussi des remises en question

Si avertir est un bon signal, les messages diffusés ne sont pas toujours pris en compte. «Et c’est regrettable, car les parents n’ont pas conscience de l’impact de ce qui est envoyé et perçu au travers d’un film, poursuit Claire Gavray. Ils ont une vision naturaliste et essentialiste: ils pensent qu’il y a des biologies différentes entre les natures des garçons et des filles. Ils ne voient pas où est le problème. Or la force du genre en action est peu consciente mais les message viennent de toute part et sont répétés. À l’heure actuelle, on ne peut plus admettre des publicités franchement sexistes ou racistes, où on va dévaloriser des personnes selon leur genre ou la couleur de leur peau.»

(1) Concept de vente qui vise à segmenter l’offre produit en fonction du sexe de la cible

Quand un enfant se cache les yeux en regardant un film, cela signifie qu’il est touché par ce qu’il voit. D’où l’importance de l’accompagner et de discuter, pour s’assurer que ce qu’il a perçu ne génère aucune angoisse

Comprendre
et accompagner

Que faire concrètement ? Tout comme Claire Gavray, Emmanuel de Becker est convaincu de la nécessité de communiquer avec l’enfant, afin d’avoir une idée de ce qu’il a compris et intégré pour pouvoir l’aider à décoder ce qu’il a vu.  «Dans les films, les sentiments perçus sont excessifs dans un sens ou dans l’autre. Or dans la vie réelle, tout n’est pas tout blanc ou tout noir: il n’y a pas de héros indemne de failles, ni de méchant sans qualités. C’est complexe… Dans la vie, un méchant va parfois se présenter de manière gentille. Il est donc nécessaire de donner un message de prudence, de vigilance aux enfants sans pour autant alimenter leurs éventuelles angoisses.» L’idéal serait donc d’accompagner et de préparer l’enfant et visionner le film avec lui. Puis, si tout est compris et qu’il n’a pas manifesté d’angoisse, de l’autoriser à le regarder seul.

Après tout, quand on va au cinéma, on se projette, on parle de ce qu’on a aimé ou pas, on refait le film après la séance. Pourquoi ne pas le faire en famille par rapport à un dessin animé ? Comme le souligne le professeur de Becker, quand on voit l’évolution des techniques cinématographiques, elles sont très puissantes en termes d’impact sur le cerveau. L’enfant peut être dérouté, avoir du mal à prendre de la distance. Plus le cinéma améliore ses qualités graphiques et scénaristiques, plus il demande de l’attention de la part de l’adulte.

Pas question pour autant de tout contrôler, de faire des arrêts sur images, de débriefer ou d’expliquer chaque séquence pour s’assurer qu’elle ne génère aucune inquiétude: un film doit avant tout rester un moment de détente. «Mais quand on voit un enfant se cacher les yeux, c’est qu’il y a un impact, insiste Emmanuel de Becker. Il est important de prendre le temps d’en discuter, de dire qu’on a eu peur aussi. Mais il ne faut pas en supprimer des passages… Le but d’un film, c’est de faire rire, mais aussi d’inquiéter, cela fait partie de l’humain. Dans la vie, il y a des moments de plaisir et de bonheur mais aussi d’angoisse, des interactions plus difficiles. Les films nous renvoient à nous-mêmes, à ce qu’est notre vie. La culture est essentielle, elle nous permet de développer un esprit critique. Elle est capitale par rapport à notre condition humaine. Elle est un vecteur puissant nous permettant de nous connaître, elle nous prépare à la socialisation, et donc à l’agressivité et à la mort, qui sont impliquées et interdépendantes. Il est nécessaire de préparer l’enfant à ces conditions humaines. On ne peut pas construire une vie sans angoisse, sans stress. Je ne dis pas qu’il faut protéger les enfants et les mettre sous cloche. Au contraire. Mais il faut prendre attention à l’âge développemental de l’enfant. Et lui proposer un accompagnement de qualité.» En d’autres termes: lui donner les clés pour qu’il comprenne mieux ce qu’il voit et apprenne à devenir maître de ses émotions.

Éduquer, prévenir et accompagner seraient donc essentiels pour appréhender avec recul et sérénité les codes de la société actuelle. Mais, selon Claire Gavray, «On n’arrivera pas à faire changer les choses en claquant des doigts. Il y a une éducation à faire sur ces questions centrales, le vivre-ensemble, les valeurs d’égalité et de respect. Il est fondamental de donner des cours de citoyenneté, d’éduquer les enfants dès le plus jeune âge et dans la durée. Il faut donner des occasions aux jeunes d’incorporer ces attitudes d’ouverture à l’autre, notamment à l’école. Quand on mène des projets qui leur donnent l’occasion d’expérimenter l’exclusion et l’inclusion, la confiance en soi, l’ouverture aux autres, on constate qu’ils voient rapidement dans quelles situations ils se sentent le mieux, par eux-mêmes. Ce sont donc des notions à approfondir

Et la chercheuse va plus loin en suggérant que l’éducation ne devrait pas s’arrêter aux plus jeunes. Il serait en effet intéressant de former aussi les enseignants à ces mécanismes qui hiérarchisent les rapports sociaux, les professionnels de l’enfance et de la jeunesse, mais aussi les citoyens en général.

 

Ouvrir le débat

 

Blanche-Neige, victime d’un baiser non consenti, a-t-elle été abusée par le Prince charmant qui l’a réveillée ? Il y a quelques semaines, le sujet a fait polémique dans certains médias. S’il se révèle que le sujet avait été monté en épingle, déformé, amplifié pour faire du buzz, les mots censure et boycott ont néanmoins été lancés.

Mais qu’il s’agisse d’un vrai baiser d’amour ou d’un baiser volé, rien n’empêche de saisir l’opportunité pour expliquer les choses, recontextualiser et débattre de la question. C’est l’option prise par des parents, soucieux de profiter du visionnage de certains films d’animation aujourd’hui jugés sexistes, racistes ou dégradants pour certaines communautés pour amener leurs enfants à réfléchir et à se faire leur propre opinion. À grandir.

Julie, maman d’une fille de 10 ans et d’un garçon de 5 ans est de ceux-là. «Certains parents ne voient pas où est le mal, constate-t-elle. Mais nous ne voulions pas que nos enfants s’imprègnent de certains clichés racistes ou sexistes qui vont à l’encontre de nos valeurs et qu’ils trouvent cela normal. Nous ne leur interdisons pas de regarder des dessins animés ou des films d’animation, mais ils ne le font jamais seuls dans un premier temps. Nous voulons les accompagner, nous faire une idée de ce qu’ils ont compris et éventuellement les amener à réfléchir sur ce qu’ils ont vu. Finalement, on en prend le positif: on passe un bon moment en famille et cela nous permet de discuter de certains phénomènes de société.» Relativiser, transposer les situations dans la vraie vie et en discuter seraient donc crucial.

«Oui, un garçon peut aimer le rose, et une fille peut avoir d’autres ambitions dans la vie que de trouver le prince charmant !, martèle Julie. On n’empêche pas nos enfants de rêver… Mais les rêves moins clichés et moins clivants sont tout aussi beaux et à leur portée. D’autant qu’ils ouvrent d’ailleurs plus de perspectives…»