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LES IA ET LES RELATIONS SOCIALES: MODERN LOVE (2e partie)

Thibault GRANDJEAN • grandjean.thibault@gmail.com

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Jusqu’où les intelligences artificielles conversationnelles viendront-elles s’infiltrer dans notre intimité ? Alors que l’épidémie de solitude s’étend, de plus en plus de gens en manque de connexion se tournent vers des chatbots toujours plus poussés pour entretenir des relations amicales, voire amoureuses. Une quête aux origines anciennes, mais qui n’est pas sans poser de grandes questions sur l’état de notre monde et la nature humaine

 
C’est une histoire qui préfigure peut-être notre réalité de demain. Nous sommes en 2023, et le monde découvre, à la fois fasciné et effrayé, le fameux chatbot ChatGPT. Pourtant, cette technologie alimente depuis un certain temps des chatbots comme Replika, une plateforme créée en 2017, qui permet aux utilisateurs de créer un avatar sur-mesure et de converser avec lui.

Si elle avait au départ pour but de permettre aux gens de continuer à converser avec des proches disparus, «ressuscités» sous forme numérique, Replika est devenue petit à petit un moyen de créer des amitiés synthétiques avec des avatars aux traits et à la personnalité choisis. Aujourd’hui, la plateforme revendique plus de 40 millions d’utilisateurs, et de nombreuses fonctionnalités, comme le mode ERP, pour Erotic Role-Play mode, qui permet d’entretenir des conversations sexuellement explicites avec son avatar. Les chatbots devenant, avec les progrès de l’intelligence artificielle, de plus en plus performants et capables de garder en mémoire les conversations passées, y faisant appel comme autant de souvenirs communs, quantité de personnes à travers le monde ont fini par entretenir avec leur avatar des amitiés, mais aussi des relations romantiques et sexuelles.

Cependant, en mars 2023, sous pression de la GPDP italienne, l’entité garante de l’utilisation des données personnelles, Replika a brutalement désactivé son mode ERP. Du jour au lendemain, les avatars ne répondaient plus aux sollicitations de leurs utilisateurs humains. Nombreux sont ceux qui ont alors expérimenté une forme de deuil envers leurs compagnons virtuels. Et le même phénomène s’est produit en juillet dernier lorsque OpenAI a fait évoluer ChatGPT-4o, apprécié pour sa douceur et sa bienveillance, à ChatGPT-5, beaucoup plus froid et factuel. Un terme a même été créé pour rendre compte de ce sentiment: le «Post Update Blues», à l’image du blues post-rupture.

Si nombre d’entre nous peuvent trouver étrange de vivre la disparition d’une créature virtuelle comme une perte aussi douloureuse, elle est pourtant symptomatique d’une réalité qui prend de plus en plus d’ampleur: l’entretien de relations affectives avec des IA conversationnelles. Selon une enquête de Common Sense Media aux États-Unis, 72% des adolescents ont déjà utilisé un compagnon IA au moins une fois, plus de la moitié échangent avec plusieurs fois par mois, et au moins un tiers les utilisent à des fins de relations sociales, comme du «soutien affectif» et des «interactions romantiques».

 
Passer notre amour à la machine

Mais alors que les IA conversationnelles sont relativement récentes, ces comportements ont en réalité une origine plus ancienne. «L’utilisation de ces IA comme compagnons est simplement la suite d’un continuum beaucoup plus ancien, qu’on a vu apparaître dans les années 1990 avec les Tamagotchi, observe Olivier Servais, anthropologue du numérique et professeur à l’UCLouvain. Et ces IA sont d’autant plus amenées à se développer qu’elles sont aujourd’hui dotées de voix de plus en plus crédibles et émotionnelles, ce qui peut susciter un attachement très fort de la part de l’humain.»

Selon Olivier Servais, la compréhension de ce phénomène et son essor ne peut pas faire l’économie du contexte social dans lequel nous vivons. «Un nombre important d’adultes dorment encore aujourd’hui avec un doudou, révèle-t-il. Cela peut prêter à sourire de prime abord, mais il faut rappeler que beaucoup de gens sont aujourd’hui extrêmement seuls. La première forme d’être en société est aujourd’hui le célibat.»

Aujourd’hui, on préfère se confier à une entité qui donne une illusion d’empathie, afin de ne pas se sentir jugé par l’autre. 

En effet, d’après Statbel, l’Institut national de statistiques en Belgique, 9,3% de la population se sent seule, tout le temps ou la plupart du temps. Un chiffre en forte augmentation, en particulier depuis le Covid. Et d’après les données de l’état civil en 2022, près d’un adulte sur deux en Belgique est célibataire.

«Ensuite, continue Olivier Servais, il est important de se rendre compte que nous vivons une crise économique et sociale, où la peur de l’autre devient un référentiel important. Dès lors, avoir quelqu’un, même virtuel, qui coûte pour l’instant moins cher qu’un chat ou un chien, avec qui on peut discuter à toute heure du jour et de la nuit, peut être vu comme une alternative acceptable.»

Le caractère supposé neutre de la machine est en effet une des caractéristiques clés mise en avant par les utilisateurs. «Pendant longtemps, les théories psychologiques ont considéré qu’avoir partagé une condition humaine était un élément fondamental pour pouvoir être en capacité d’écouter quelqu’un, avance l’anthropologue. Or, on constate aujourd’hui que c’est devenu, pour toute une partie de la population, et en particulier les plus jeunes, un frein. On va alors préférer se confier à une entité qui donne une illusion d’empathie, afin de ne pas se sentir jugé par l’autre. Et c’est là un des premiers critères qui va faire que l’on se tourne vers ces machines aujourd’hui.»

Ces nouveaux usages ne sont cependant pas sans conséquences. Côté face, les IA conversationnelles offrent «un substitut de lien social à des individus très désocialisés», selon Olivier Servais, qui rappelle d’ailleurs que leurs utilisateurs se retrouvent dans l’ensemble des générations:

«La crise du Covid a joué un rôle d’accélérateur dans la pénétration du numérique dans la vie de toute la population», constate-t-il.

De plus, certaines études ont relevé chez certains utilisateurs la possibilité, au moins pour un temps, de baisser un peu la garde et de laisser au vestiaire la personnalité de façade pour ainsi «être soi-même», et «explorer toutes les facettes de leur personnalité ou de leur sexualité».

Mais côté pile, la pénétration de ces IA dans nos sociétés soulève quelques inquiétudes. Plusieurs études constatent en effet aujourd’hui une plus grande difficulté à comprendre l’autre, à se mettre à sa place pour partager ses émotions. «Nous vivons dans un monde où les bulles de filtres des réseaux et médias sociaux nous enferment avec des gens qui pensent comme nous et nous abreuvent de choses que l’on a envie d’entendre, remarque Olivier Servais. Cela a pour conséquence une plus grande difficulté à entendre et ressentir des choses différentes des nôtres, et ce manque d’empathie, constaté par plusieurs chercheurs, est aujourd’hui une préoccupation majeure.»

En isolant un peu plus les gens dans un contact avec la machine au détriment de liens humains, les IA conversationnelles contribueraient alors à ce phénomène. «Les chatbots ont une propension à toujours aller dans le sens de l’utilisateur, ce qui est inhérent à leur mode de fonctionnement, et amplifie ce manque d’empathie, développe l’anthropologue. Et cela va poser des questions très importantes pour le futur.»

Un jeu de miroirs

Enfin, selon Olivier Servais, si la disponibilité permanente des IA conversationnelles est un atout pour les personnes seules, elle n’est pas sans poser également quelques problèmes éthiques. «Les revendications pour plus d’égalité, à la fois raciales et de genre, ont été extrêmement fortes ces dernières années, rappelle le chercheur. Or, il y a, avec ces machines, l’établissement d’une relation de domination, et la création d’un objet de désir, et d’obéissance qui, contrairement à un humain, est disponible uniquement lorsque l’on en a envie. Et cela peut venir nourrir la crise de la masculinité que traversent certaines personnes en réaction à ces revendications égalitaires, avec le recours à une féminité fantasmatique soumise à l’ordre masculin.»

Autant de questions vertigineuses auxquelles la science n’a pas, pour l’instant, la réponse, tant ces outils sont encore nouveaux dans notre quotidien. Mais en faisant un pas de côté, il est tout de même possible d’obtenir quelques perspectives.

Au Japon, et selon l’anthropologue française Agnès Giard qui a longtemps étudié le phénomène, nombre de personnes, en particulier des jeunes femmes, entretiennent des relations affectives avec des personnages virtuels, qu’elles appellent des «amours en 2D». Une situation rendue possible par de nombreux facteurs, comme le vieillissement de la population, et le désir des générations actives de s’affranchir du carcan sociétal qui demande aux femmes de rester à la maison, et aux hommes de travailler énormément pour subvenir aux besoins de la famille.

Mais surtout, l’anthropologue souligne que ces amours virtuels nous sont moins étrangers à nous, Occidentaux, qu’il n’y paraît de prime abord. Dans un article intitulé Peut-on s’éprendre de tout ?, elle souligne en effet l’attachement extrêmement fort, parfois érotique, que certains hommes entretiennent avec leurs voitures, ou certains musiciens avec leur instrument, avant de malicieusement poser la question suivante: «Lorsque nous tombons amoureux-se d’une personne humaine, n’est‑elle pas, finalement, l’équivalent d’un avatar: l’incarnation fugitive d’une figure idéale ou d’un fantasme ? Croyant nous attacher à de l’humain, ne sommes‑nous pas les victimes plus ou moins dupes d’un jeu de réverbération des désirs ?»

Quoique ces nouvelles formes d’attachement disent de nous, il sera en tous les cas très important de les réguler, estime Olivier Servais: «Ces IA peuvent, dans certains cas, être apparentées à une forme de pornographie. A minima, des limites d’âge devront donc être posées. Mais il faudra aussi être vigilant à la collecte de données effectuée par ces chatbots, car l’usage d’informations affectives intimes peut vite devenir très problématique.» Un avertissement qui résonne d’autant plus que Sam Altman, le patron d’OpenAI, vient d’annoncer l’ouverture de ChatGPT aux discussions érotiques.

Dans la chanson Modern Love, sortie en 1981, David Bowie chantait: «Il n’y a aucun signe de vie, juste le pouvoir du charme. Et pourtant je ne dis jamais au revoir.» Vous avez dit prescience ?  
 
 

UN PEU DE CULTURE

En voyant ces humains qui préfèrent parler à des IA plutôt qu’à d’autres gens, impossible de ne pas évoquer le film HER, du réalisateur Spike Jonze. Dans ce film sorti en 2013, un homme incarné par Joaquin Phoenix traverse un divorce douloureux, et en vient à développer une relation sentimentale avec une IA, dont il n’entend que la voix, celle de Scarlett Johansson. Sans dévoiler la fin du film, cette œuvre en avance sur son temps pose quantité de questions actuelles sur les liens que l’on peut entretenir avec un être virtuel, et le regard des autres face à cette relation.

Mais au fond, dans notre monde si clivé, où nous nous méfions de plus en plus les uns des autres, HER donne à penser une question finalement pas si futuriste et même vieille comme l’être humain: qu’importent les différences de culture, de genre, ou d’espèce, tant que les liens tissés sont heureux ?

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Des images artificielles

C’est à se demander ce qu’il restera d’authentique de nos vies numériques à très court terme, tant le nombre d’outils capables de créer des contenus synthétiques s’emballe à une vitesse fulgurante. Si au départ de la course à l’IA, les utilisateurs avaient accès à des générateurs d’images, comme Midjourney et Dall-E, ces derniers étaient difficiles d’accès pour les novices. 

Puis ChatGPT d’OpenAI est arrivé et avec lui une immense vague de textes qu’aucun humain n’a jamais écrit. Mais depuis quelques mois, c’est au tour de la photo et de la vidéo d’être pris d’assaut. D’un côté, il y a Nano Banana, un outil devenu immensément populaire en raison de sa facilité d’utilisation. Intégré à Gemini, l’IA de Google, il est capable de modifier n’importe quelle photo avec une commande vocale, de façon indiscernable pour l’œil humain. 

Côté vidéo, OpenAI a mis en ligne Sora, un modèle de création de vidéos doublé d’un réseau social au contenu exclusivement synthétique. Problème, les vidéos qu’il est possible d’y créer sont si réalistes qu’elles ne sont pas sans conséquences, à l’instar d’un faux reportage de France24 sur un coup d’État en France.

    https://bit.ly/4qrmwlq

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Treefinder, un outil pour plonger dans l’IA

Si les grands modèles de langage (LLM) comme ChatGPT ou Gemini sont impressionnant de puissance, ils sont tout autant critiqués pour leur côté «boîte noire». Impossible en effet de déterminer comment la machine est arrivée à la réponse donnée, en particulier lorsqu’on la questionne sur de longs documents. Or, il s’agit d’un point crucial dans des domaines comme la médecine, le droit ou la finance, où la confiance dans la machine est impérative. Une équipe de chercheurs de l’ULiège a mis au point un système, dénommé TreeFinder, qui permet de savoir d’où le chatbot tire sa réponse. Ce programme identifie en effet les phrases clés du document source sur lesquelles le chatbot se base pour fournir sa réponse, en les isolant du «bruit» du reste du document. Par exemple, TreeFinder permet de déterminer quels paramètres du dossier d’un patient un chatbot a utilisé afin de produire une synthèse médicale. Cet outil est un pas important dans la nécessité d’auditer les réponses des IA, et d’identifier leurs biais potentiels, afin de fournir des IA qui soient dignes de confiance. Le code de TreeFinder est disponible sur GitHub.

    github.com/Pangasius/TreeFinder

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Les robots-taxis arrivent

Il a fallu attendre longtemps, et dépenser beaucoup d’argent (plus de 100 milliards d’euros en 15 ans), mais la voiture sans chauffeur est désormais une réalité. Les robots-taxis de la firme Waymo, des SUV Jaguar blancs avec une tourelle sur le toit parcourent désormais les rues de San Francisco, mais aussi Los Angeles, Austin, et Atlanta. En Chine, plusieurs opérateurs sillonnent les villes de Pékin, Shanghai ou encore Shenzhen. Et très bientôt, ces voitures arriveront en Europe, comme à Londres en 2026. Le temps est loin où l’on se moquait des véhicules autonomes paralysés à un carrefour. Désormais, ces véhicules roulent à 50 km/h, doublent en souplesse voitures et scooters, anticipent les feux tricolores et s’arrêtent en douceur devant les piétons qui traversent. L’IA est évidemment un élément clé de ces véhicules, qui leur permet d’analyser en temps réel leur environnement, comme la position et la vitesse des autres usagers de la route. L’essor de cette technologie est à double tranchant: alors que certaines études pointent une diminution de 85% des collisions grâce aux systèmes automatisés, le nombre d’emplois supprimés pourrait, lui, augmenter de façon spectaculaire. Or, tout le monde s’accorde à dire que la question concernant un déploiement massif de cette technologie n’est pas si, mais quand. 

Photo ci-dessus: Une voiture autonome Waymo One Jaguar dans les rues de San Francisco en Mars 2025.

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