Société

La robustesse contre la performance

Julie LUONG • juluong@yahoo.fr

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Et s’il était temps de tourner le dos à la performance comme valeur cardinale de nos vies ? Dans un monde fluctuant, confronté à de nombreuses crises, le biologiste français Olivier Hamant propose de lui opposer la robustesse, soit la capacité à se maintenir stable (sur le court terme) et viable (sur le long terme) malgré les fluctuations. Pour y parvenir, une seule méthode: s’inspirer du vivant, qui fonctionne depuis toujours sur les principes de coopération, de circularité et d’adaptabilité

 
C’est en observant les fleurs qu’Olivier Hamant, biologiste, s’est rendu compte que le monde vivant se construisait à l’encontre de la performance. Dans le vivant, tous les systèmes fonctionnent en effet de manière «sous-optimale», ce qui leur permet de parer aux aléas et d’être durables, malgré les fluctuations de leur environnement. Exactement le contraire de la manière dont fonctionnent aujourd’hui nos vies et nos organisations: à flux tendu. L’avenir étant devenu plus que jamais imprévisible, nous aussi avons désormais besoin de fonctionner «en sous-optimalité» afin de rester adaptable, estime le chercheur. «Dans un monde turbulent, il nous faudra basculer de l’adaptation vers l’adaptabilité, explique-t-il dans Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant (Tracts Gallimard n°50, 2023). Si ces mots se ressemblent, ils demandent pourtant des compétences inverses: dans le cas de l’adaptation, il faut renforcer ses points forts, optimiser les solutions pour être mieux à même d’atteindre l’objectif prévu et le plus vite possible; dans le cas de l’adaptabilité, il faut au contraire se construire sur ses multiples points faibles, c’est-à-dire profiter du jeu dans les rouages pour augmenter les marges de manœuvre, créer de nombreux liens et finalement nourrir la diversité des solutions afin de faire face à un monde imprévisible.»

Le vivant, adepte du «sous-régime»

«La loi du plus fort» n’est absolument pas celle qui prévaut dans le monde vivant, rappelle Olivier Hamant qui estime que cette «fable du vivant efficace» a nourri une «pensée toxique» pour nos sociétés, devenues adeptes de la compétition dérégulée entre les individus. «Quand on vous montre la nature, on vous montre la performance, On vous montre le guépard qui attaque à 112 km/heure. Mais on ne vous dit pas que pendant 99,5% de son temps, il fait autre chose, il dort…», explique Gatien Bataille, coordinateur du centre d’éducation à l’environnement (CRIE) de Mouscron et membre du réseau Robustesse.org fondé par Olivier Hamant. «Disons-le très clairement: le vivant n’est pas performant. Il n’est ni efficace (il n’a pas d’objectif ), ni efficient (il gâche énormément d’énergie et de ressources). Darwin lui-même disait que sont sélectionnés au cours de l’évolution les êtres avec des caractères satisfaisants. Autant dire qu’un 10/20, mention passable, est bien suffisant pour traverser les millions d’années», détaille le chercheur. En effet, dans les écosystèmes, les réseaux de neurones ou encore dans la génétique, on trouve une «myriade de contre-performances»: de l’hétérogénéité, des processus aléatoires, des lenteurs, des délais, des redondances, des incohérences, des erreurs, de l’inachèvement…

La photosynthèse, qui permet de convertir le CO2 en fibre de carbone pour nourrir les écosystèmes terrestres, en est un excellent exemple: ce processus affiche un rendement inferieur à 1% ! «Dit autrement, les plantes gâchent 99% de l’énergie solaire !, résume Olivier Hamant. On est bien loin des panneaux solaires et de leur rendement autour de 15%. Aucune trace d’optimisation en 3,8 milliards d’années, voilà qui devrait nous interroger.» Le constat est le même quand on remonte la chaîne alimentaire: les animaux herbivores gâchent en réalité 90% de l’énergie fournie par les plantes consommées, tandis que les animaux carnivores gaspillent à leur tour 90% de l’énergie fournie par les animaux consommés. «La chaîne alimentaire est avant tout une chaîne du gâchis, un carnage de ressources énergétiques.» Et pourtant ce gaspillage fonctionne ! «Aujourd’hui, nous savons que ce gaspillage est absolument nécessaire à la photosynthèse pour gérer les fluctuations lumineuses et biologiques, et de même, l’énergie dilapidée le long de la chaîne alimentaire permet aux services écosystémiques de fonctionner, notamment pour amortir les fluctuations environnementales, détaille Olivier Hamant. Pensez par exemple aux décomposeurs du sol qui ont besoin de cet excès de biomasse pour maintenir la fertilité et l’hygrométrie (taux d’humidité) des sols.» Si la photosynthèse était optimisée, les plantes ne seraient en réalité plus en mesure de gérer des fluctuations lumineuses, tandis que les sols ne pourraient plus affronter les fluctuations de fertilité et de sècheresse. «L’optimisation peut avoir du sens quand les contraintes sont connues et prévisibles. Dans le cas contraire, il faut éviter l’optimisation, totalement», résume Olivier Hamant.

Autre exemple ? Celui de la température corporelle. «La plupart de nos enzymes sont à leur optimum d’activité à une température de 40 °C. Les 3 °C de différence qui les séparent de la température de croisière sont énormes: certaines enzymes sont un million de fois plus actives à 40 °C qu’à 37 °C.» Cela signifie qu’en temps normal, notre corps fonctionne de façon satisfaisante, «ni plus ni moins». En revanche, quand nous avons de la fièvre, notre métabolisme et notre système immunitaire deviennent extrêmement performants: être «sous-optimal» en temps normal nous laisse donc une marge de manœuvre pour gérer une fluctuation imprévisible comme une infection par un virus ou une bactérie. Mais cette «performance» doit rester exceptionnelle: une température de 40 °C au-delà de 3 jours devient menaçante pour la vie même.

 
Viser l’absence d’objectifs

Le problème est qu’aujourd’hui, les individus et les sociétés fonctionnent en surrégime permanent. Au moindre imprévu, c’est le burn‑out. Professionnel, parental… et planétaire, si l’on applique cette réflexion à la crise écologique. Le sentiment répandu que la performance est devenue aujourd’hui une voie sans issue explique pourquoi la notion de robustesse développée par Olivier Hamant rencontre depuis quelques années un si grand écho, en particulier en Wallonie et dans son milieu associatif, riche en initiatives coopératives, sociales et solidaires. «Il ne faut pas oublier qu’au 19e siècle, la Wallonie était la troisième force économique au monde, avant de connaître de très fortes crises, explique Jean-Luc Pening, coach professionnel et membre du réseau Robustesse.org. Or, toute crise amène autre chose, oblige à un moment d’arrêt. Par ailleurs, en Wallonie, on a l’autodérision ! Et ne pas se prendre au sérieux est un excellent facteur de robustesse…»

«Quand je coache un chef d’entreprise, c’est justement pour lui proposer un moment d’arrêt, de respiration. L’idée est d’être à l’aise avec le fait de ne pas avoir d’objectifs (…)»

Après avoir travaillé pour les Nations-Unies, Jean‑Luc Pening, bioingénieur de formation, a évolué dans le secteur de la coopération au développement au Burundi. Mais dans un contexte de guerre civile, il se retrouve un jour «au mauvais endroit au mauvais moment».
«À 35 ans, j’ai reçu une balle dans la tête. Je suis devenu aveugle, raconte-t-il. Ce que j’ai fait après ça ? Je suis retourné au Burundi, j’y ai créé des ONG, j’ai écrit un court-métrage qui a été nominé aux Oscars, et puis je me suis reconverti en coach professionnel. Donc mon parcours je ne l’ai pas choisi, mais en effet, il parle robustesse. Quand on se retrouve aveugle du jour au lendemain, il faut tout recommencer à zéro et on ne sait plus du tout où l’on va. Or la robustesse, c’est ça: je ne sais pas où je vais mais j’y vais.»

Aujourd’hui, Jean-Luc Pening applique cette valeur à son métier, traditionnellement très axé sur la performance. «Le coaching a longtemps reposé sur l’idée qu’il fallait atteindre plus rapidement et plus efficacement ses objectifs. Et je n’ai jamais été très à l’aise avec ça… Quand je coache un chef d’entreprise, c’est justement pour lui proposer un moment d’arrêt, de respiration. L’idée est d’être à l’aise avec le fait de ne pas avoir d’objectifs, de savoir que quelque chose de bien va en sortir, même si je ne sais pas encore ce que c’est.» Et aussi de réhabiliter le droit à l’erreur, à l’expérimentation, aux voies de traverse, aux «déraillements» pour reprendre une notion chère à Olivier Hamant. Exactement à la manière de l’artiste, ce «fabricant de questions» qui, à force de travail, finit par identifier son obsession. «C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche», disait Pierre Soulages. «En alliant démarche scientifique et artistique, une approche plus lente par nature, nous faisons passer un test de robustesse à nos questions», estime Olivier Hamant, qui encourage à sortir de la méthode scientifique pure et dure pour affronter les fluctuations de notre temps.

Robustesse partout

Au cœur du vivant, la robustesse semble particulièrement pertinente pour affronter les enjeux environnementaux et ne pas se laisser dévorer par l’écoanxiété. «Dans le monde stable de la performance, nous exploitions les écosystèmes pour augmenter les rendements agricoles, rappelle Olivier Hamant. Cette stratégie s’est couronnée de succès si l’on ne considère que la réduction extraordinaire des famines au cours des dernières décennies. Mais elle a aussi généré des dégradations plurielles: effondrement de la biodiversité (naturelle et cultivée), pollutions (nitrates et pesticides notamment), imperméabilisation et désertification des sols, dépendance forte aux énergies fossiles, désertification des campagnes, suicide des paysans.» Dans le monde robuste, l’agroécologie doit donc s’imposer puisqu’elle consiste à s’appuyer sur l’hétérogénéité des variétés de cultures pour rendre la production plus stable, au prix d’un rendement un peu plus faible: un champ où plusieurs variétés de blé sont cultivées est en effet moins rentable à court terme mais plus résistant à la sécheresse et aux pathogènes. «Mieux, en agroécologie, le paysan ne fait plus seulement du rendement en grain, il entretient aussi des sols vivants (notamment via la permaculture), l’hygrométrie de ses cultures (notamment via l’agroforesterie), la présence d’insectes auxiliaires (notamment via le bio ou l’agriculture raisonnée), et la coopération entre paysans par l’échange de semences et de savoir-faire.» Une logique qui permet de basculer des «extractions» aux «interactions». «Dans le monde de la robustesse, on n’exploite plus les écosystèmes pour augmenter la production; c’est la production qui nourrit les écosystèmes», résume le chercheur.

Exemple de culture de blé en agroforesterie,  associée à des noyers et des merisiers en  Charente-Maritime.

La logique s’applique aussi bien au monde du travail, de l’enseignement ou de la culture… «La transformation doit avoir lieu avec tout le monde. Il faut essayer d’être dans le partage et la réflexion collective car nous n’avons pas les réponses ! Nous sommes tous des apprentis sorciers, estime David Gabriel, enseignant en économie sociale à la Haute école l’HELMo (Liège), coordinateur des projets de transition environnementale et également membre du réseau Robustesse.org. Mais il y a quand même quelque chose de l’ordre de l’intuition. On sent bien qu’on travaille trop, qu’au niveau de l’alimentation on se fout de nous… La grille de lecture de la robustesse nous aide à sortir du déni, à comprendre que le chemin qu’on a pris n’est peut-être pas le meilleur. Elle nous encourage à oser, à essayer.»

De son côté, Gatien Bataille encourage à rester attentif à l’esprit de la robustesse, dans un contexte où le terme est en passe d’être récupéré par des acteurs peu soucieux de transformation durable. «Il est clair qu’aujourd’hui, le « robustesse washing », ça existe ! Beaucoup l’utilisent pour désigner la capacité à passer les fluctuations. Mais ça, c’est seulement la première partie de la définition. La deuxième partie rappelle que pour être robuste, il faut être viable à long terme et donc préparer un futur où les fluctuations seront moins fortes et moins fréquentes. Ce qui veut aussi dire activer la santé commune. Sinon, vous êtes simplement dans la gestion des risques.» Pour qu’un projet soit robuste, il doit donc alimenter à la fois la santé humaine, la santé sociale et la santé des milieux naturels. Dans cette vison one health, un projet qui alimenterait la santé sociale sans alimenter la santé des milieux naturels n’est donc pas robuste. En revanche, un habitat participatif où des citoyens conçoivent et gèrent leur logement en mettant l’accent sur la santé physique et mentale des habitants, tout en entretenant un potager partagé, est un modèle robuste. Dans cette vision, ce qui est bon pour soi est forcément bon pour les autres et bon pour la planète. Bien loin de la loi du plus fort…

 

ROBUSTESSE
VERSUS RÉSILIENCE

Les termes de robustesse et de résilience sont parfois utilisés indifféremment. Pourtant, ils ne sont pas synonymes. Olivier Hamant rappelle ainsi que la résilience est, au sens premier, la capacité d’un matériau à se déformer et à revenir à sa forme initiale. Cette idée d’élasticité a été déclinée en psychologie: aujourd’hui, dans son acception la plus courante, la résilience désigne la capacité d’un individu à rebondir après une crise ou un traumatisme. Or, comme le dit le chercheur en économie Thierry Ribault, auteur de Contre la résilience, à Fukushima et ailleurs (Éditions de l’Échappée, 2021), cette notion présente le risque de normaliser la «double peine»: exiger d’être capable de tomber, mais aussi de remonter la pente. «Inutile de dire que cette définition très responsabilisante s’aligne parfaitement avec la main invisible du marché, l’absence d’État et le néolibéralisme», commente Olivier Hamant. La notion de résilience présente donc le désavantage de sonner comme une «injonction d’agilité et de consentement, parfaitement alignée avec l’idéologie performante.» Au contraire, la robustesse vise à créer les conditions grâce auxquelles «on ne tombe pas», en ménageant des marges de manœuvre incompatibles avec la recherche de performance.

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