Société

Apprendre : une prise de risque et beaucoup  d’émotions

Julie LUONG • juluong@yahoo.fr

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Les recherches récentes en psychologie et en neurosciences montrent qu’apprendre n’est pas uniquement une question d’intelligence et de bonne volonté: il faut aussi être en mesure de réguler ses émotions, agréables comme désagréables, pour les mettre au service de ses objectifs. Au lieu de les voir comme des parasites contrevenant aux décisions «rationnelles», les émotions se révèlent ainsi un levier d’action déterminant dans la réussite scolaire et professionnelle

 
À bien y regarder, tout au long de notre vie, nous ne faisons qu’apprendre, qu’il s’agisse d’apprendre à marcher, à parler, à décoder les expressions et les comportements des personnes qui nous entourent, à écrire, à dessiner, à calculer, à se familiariser avec les bases d’une langue étrangère, mais aussi à conduire, à faire la cuisine, à gérer un budget, etc. Même les personnes âgées continuent sans cesse d’apprendre, notamment quand leurs facultés physiques et/ou cognitives diminuent et qu’il leur faut mettre en place de nouvelles stratégies pour affronter le quotidien…

Tout au long de notre vie, nous acquérons aussi des croyances au sujet de nos capacités. Vous êtes peut-être persuadé d’être «nul en maths», de «détester le sport» ou encore d’être «incapable d’aligner 2 phrases sur une carte postale» ? Des croyances en grande partie déterminées par les émotions que nos expériences d’apprentissage ont laissé imprimées en nous: un échec scolaire qui nous a valu d’être privé de vacances, un prof qui nous avait dans le viseur… ou au contraire un enseignant qui a renforcé notre confiance en nous, parfois jusqu’à faire naître une vocation. «Les émotions ne sont pas des parasites mais font partie intégrante du processus d’apprentissage», rappelle à ce propos Line Fischer, psychologue, chargée de cours à l’UNamur et autrice de «Les émotions, carburant secret de nos apprentissages ?». 

L’héritage de Descartes

Cette prise de conscience est pourtant très récente. Longtemps, les émotions ont en effet été perçues comme un obstacle à l’apprentissage, un héritage du philosophe du 17e siècle René Descartes qui estimait que ces dernières étaient «des éléments perturbateurs à l’état normal, des processus irrationnels, qui siègent dans le cœur et empêchent les individus de prendre des décisions logiques et réfléchies», rappelle Line Fischer. Durant des siècles, les chercheurs qui se sont intéressés aux questions d’apprentissage se sont ainsi concentrés principalement sur le processus de cognition, c’est-à-dire sur la manière dont un apprenant traite l’information reçue, sur les stratégies qu’il utilise pour résoudre un exercice, sur sa manière de mobiliser ses connaissances… Mis à part dans certains courants de pédagogie alternative, les émotions – considérées comme relevant strictement du champ «privé» – ont donc été mises à l’écart du monde de l’enseignement, les élèves étant largement encouragés à les minimiser et à les mettre à distance.

On sait pourtant aujourd’hui que les émotions ne siègent pas dans le cœur, mais dans le cerveau: elles sont donc littéralement inséparables des processus cognitifs. C’est notamment ce qu’ont montré les travaux du neuropsychologue portugais Alain Damasio, auteur de «L’erreur de Descartes: la raison des émotions». Un essai qui provoquera «une petite révolution» dans la manière de considérer l’émotion dans les processus cognitifs, et particulièrement dans la prise de décision. «Cet essai a modifié la vision des émotions et des cognitions, en proposant une hypothèse alternative à celle de Descartes, commente Line Fischer: les émotions et les cognitions sont indissociables et complémentaires. Autrement dit, nous ne pouvons bien mémoriser, traiter des informations et prendre des décisions que si nous considérons ce que nos émotions ont à nous dire.» Preuve en est: les patients ayant subi des lésions cérébrales dans les zones liées aux émotions suite à un accident ou une maladie deviennent souvent incapables de prendre des décisions, grandes ou petites… «Si pour le menu de ce soir, vous hésitez entre des pâtes bolognaise ou à la carbonara, il y a fort à parier que vous déciderez en anticipant l’émotion de plaisir que va vous procurer l’un ou l’autre plat, illustre Line Fischer. C’est donc en vous imaginant déguster l’un ou l’autre que vous pourrez trancher. Notons toutefois que si vous êtes au régime, il se pourrait que vous vous raisonniez en choisissant le plat le moins calorique ou le plus digeste avant votre séance de sport du soir. Dans ce cas, votre prise de décision serait davantage fondée sur un critère «objectif» (le nombre de calories, l’aspect digeste de la recette) que sur les émotions anticipées. Toutefois, dans la majorité des situations quotidiennes, c’est bien notre préférence, notre « attrait » émotionnel qui nous indiquera l’option à suivre.»
 
 

LA GESTION DU TEMPS 

Une bonne gestion du temps est à la base d’une bonne régulation émotionnelle. Voici différents éléments à prendre en compte pour ne plus se faire rattraper par le calendrier :

Être très précis dans les tâches à effectuer (quoi apprendre en combien de temps ?).

Être très précis dans la planification des pauses, en choisissant consciemment des activités qui permettent une déconnexion des tâches d’apprentissage, sans accentuer la fatigue cognitive. Les études montrent en effet que les pauses sur le téléphone ou l’ordi nous rendent moins performants sur le plan cognitif et ont tendance à fatiguer. Prendre l’air, faire du sport, écouter de la musique constituent des pauses bien plus ressourçantes.

Prendre en compte la «coloration émotionnelle» des tâches, c’est-à-dire à quel point elles sont appréciées ou pas, de manière à équilibrer son planning entre activités plus ou moins agréables.

Prendre en compte l’énergie cognitive nécessaire pour mener ces tâches à bien, afin d’équilibrer son planning entre tâches simples et tâches plus complexes/fatigantes.

Prendre en compte son niveau d’énergie et d’efficacité dans la répartition des tâches et des pauses sur la plage horaire à planifier: certaines personnes sont plus efficaces le matin que le soir (ou inversement), en début ou en fin de semaine. Certaines sont capables de rester concentrées longtemps d’une traite et d’autres ont besoin de morceler davantage les sessions d’étude. Connaissance de soi et réalisme sont la clef !

 
Régulation émotionnelle

Non seulement les émotions ne sont pas un obstacle à l’apprentissage, mais elles peuvent donc aussi l’enrichir en soutenant des processus comme la prise de décision, mais aussi comme la concentration ou la mémorisation. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce ne sont pas uniquement les émotions agréables qui nous aident à apprendre… «Il y a des émotions a priori désagréables, comme le stress, qui, chez certains apprenants, vont avoir un effet positif, appuie Line Fischer. Certaines personnes sont d’ailleurs vraiment incapables de se mettre au travail sans ressentir les aspects physiologiques du stress et ce rush d’adrénaline qui va les aider à traiter l’information de manière très performante en un temps très court.» À l’inverse, des émotions a priori agréables peuvent nuire dans certains cas: ce sera le cas si votre passion pour une matière vous amène à délaisser entièrement les autres matières, mettant en péril votre cursus. «La question centrale, résume Line Fischer, c’est « qu’est-ce que ces émotions me poussent à faire ou à ne pas faire, et de quelles stratégies je dispose pour en faire quelque chose quand elles arrivent ? » Par exemple, si la culpabilité est une émotion qui me paralyse, il faut que je réfléchisse aux stratégies dont je dispose pour la diminuer. À l’inverse, si elle me stimule, comment pourrais-je la susciter ? En ce sens, il est important de contrer les réponses marketing qui tendent à nous faire croire que « gérer ses émotions », c’est facile. Les émotions sont un domaine complexe et ce qui vaut pour un individu ne vaut pas pour le voisin. L’enjeu est d’apprendre à bien se connaître et à poser des choix en fonction: si le stress me paralyse, ce n’est peut-être pas une bonne idée que je devienne urgentiste…» 

Derrière chaque apprentissage, il y a parfois  cette crainte silencieuse de ne pas être à la  hauteur, la peur ou la honte de l’échec.

Souvent, quand les émotions deviennent une menace pour l’apprentissage, c’est moins en fonction de leur nature que de leur intensité. Une personne très amoureuse a souvent du mal à se concentrer, tout comme une personne qui ressent une profonde anxiété. Le premier critère de réussite est donc d’éviter de se mettre trop souvent dans des situations où l’intensité émotionnelle est trop forte. Bien gérer son temps est ici un facteur central. «Si je gère très mal mon temps, je vais probablement me retrouver avec 500 pages à étudier en 3 jours, dans un état d’intensité émotionnelle avancé, avec un risque de perte de contrôle», commente Line Fischer. Le deuxième critère de réussite concerne la variété des stratégies dont dispose l’apprenant pour réguler ses émotions, c’est-àdire pour les modifier, consciemment ou non, en les augmentant ou en les diminuant, grâce à des comportements ou des pensées. «Si on n’a qu’une stratégie de régulation émotionnelle et que c’est l’alcool, on voit bien qu’à long terme, ce sera délétère sur le plan intellectuel et physique. Si c’est tout simplement de fuir le cours parce que cela nous confronte à une émotion négative, cela ne mène pas non plus à grand‑chose… Alors, oui, bien sûr, le réflexe humain, c’est de fuir ce qui est désagréable. Mais plus on est dans l’évitement, moins on s’offre d’occasions de réussir: à court terme, l’évitement permet de se sentir mieux, mais à long terme, il dessert les objectifs d’apprentissage, mais aussi la dimension sociale, la santé mentale…» En revanche, le sport, les exercices de respiration, la focalisation sur d’autres pensées ou émotions, la faculté de changer de point de vue sur la situation, l’échange avec des camarades sont souvent des stratégies de régulation émotionnelle intéressantes. «La régulation est une compétence qui devrait être apprise et exercée le plus tôt possible en contexte scolaire et dans la vie, d’autant qu’avec l’arrivée de l’IA, on peut être tenté de vouloir minimiser les frottements ressentis dans l’apprentissage en recourant à ces solutions…», commente Line Fischer.

Une vision du monde remodelée

«Apprendre ne se fait pas sans effort !, insiste la chercheuse. Même si nous n’en gardons plus beaucoup de souvenirs, pour apprendre à marcher, nous sommes tombés mille fois et nous avons trouvé le courage de nous remettre debout après avoir été confronté à l’anxiété de chuter à nouveau ou à la peur de ne pas y arriver… Se sentir découragé ou frustré est inhérent au processus: c’est pourquoi il ne faut pas être surpris quand cela arrive, sinon on peut faire une « mésattribution » et penser que cet inconfort vient du fait que l’on est nul !»

Plus fondamentalement, apprendre représente toujours une prise de risques. Qu’il s’agisse de se confronter aux grands textes de la littérature, d’apprendre à danser la salsa ou de confectionner sa première charlotte aux fraises, «apprendre déstabilise et insécurise car cela nous amène à revoir la manière dont nous lisons le monde: mes nouvelles connaissances m’amènent à remodeler cette vision comme une boule d’argile», illustre Line Fischer. La chercheuse compare ainsi le processus d’apprentissage à une plongée vers l’inconnu qui implique à la fois de tolérer la frustration de ne pas tout comprendre immédiatement, tout en étant assez fort pour prendre le risque de se dire «je ne comprends pas pour le moment, mais c’est transitoire: ça va aller !» «Pour apprendre, conclut Line Fischer, il faut oser se confronter à ses limites, aux difficultés et à l’échec.»
 
 
 

LES ÉMOTIONS  ACADÉMIQUES

En 2014, l’équipe munichoise de Pekrun et Perry (1) a établi un classement typologique des émotions ressenties par les apprenants, appelées «émotions académiques» :

LES ÉMOTIONS TOPIQUES OU THÉMATIQUES: ces émotions sont directement liées à la matière ou au contenu étudié. Elles reflètent la manière dont l’apprenant perçoit une discipline ou une thématique. Par exemple, un élève peut ressentir de la peur face à un cours de mathématique ou, au contraire, ressentir de l’enthousiasme à l’idée d’aller en cours de français.

LES ÉMOTIONS ÉPISTÉMIQUES: ce sont les émotions de la connaissance. Elles sont vécues par celui qui apprend lorsqu’il se confronte à des informations nouvelles, complexes et potentiellement contradictoires. « L’apprenant peut alors expérimenter une sorte de « conflit » entre ses connaissances antérieures et les nouvelles connaissances auxquelles il se confronte », explique Line Fischer. Par exemple, un élève peut ressentir de la confusion en découvrant une explication plus détaillée d’un épisode de l’histoire, qui contredit les versions simplifiées qu’il avait apprises auparavant. 

LES ÉMOTIONS D’ACCOMPLISSEMENT: ce sont les émotions associées à la réalisation d’objectifs ou à l’évaluation des performances. Ces émotions sont souvent en lien avec des activités d’apprentissage menant à la réussite ou l’échec, par exemple, lors de la préparation d’un examen. L’apprenant peut alors ressentir «de l’espoir mais aussi une forme d’anxiété à l’idée d’échouer à l’épreuve.»

LES ÉMOTIONS SOCIALES: ces émotions sont ressenties par l’apprenant dans le contexte social de l’apprentissage. «Elles reflètent les interactions de l’élève avec ses enseignants et ses camarades.» Par exemple, un élève peut se sentir honteux lorsqu’il doit faire un exposé ou au contraire ressentir de la fierté à exceller dans une matière.

 
(1)
Pekrun, R., & Perry, R. (2014). Control-value theory of achievement emotions. Dans R. Pekrun & L. Linnenbrink- Garcia (édit.), International handbook of emotions in education (p. 120-141). Routledge.

    POUR EN SAVOIR PLUS

– Line Fischer, Les émotions, carburant secret de nos apprentissages ?, Presses universitaires de Namur, collection Passerelles, 2025.

– Alain Damasio, L’erreur de Descartes: la raison des émotions, Odile Jacobs, 1994.

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