Dossier

Un chaos d’émotions indéchiffrables

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Pour un pourcentage non négligeable des humains, les émotions qu’ils ressentent sont difficilement identifiables, voire incompréhensibles, de même que celles d’autrui. Ils se noient sous un magma émotionnel qui les submerge. Pour eux, la verbalisation des émotions se révèlent également ardue, parfois impossible. Leur trouble porte un nom: alexithymie. Il n’est pas sans conséquences délétères potentielles sur leur santé psychologique et physique.

Alexithymie, le terme est largement méconnu. Pourtant, il recouvre une réalité qui touche, à des degrés divers, de 5 à 15% de la population. De quoi s’agit-il ? D’un trait de personnalité multidimensionnel impliqué dans le traitement des émotions. L’alexithymie est néanmoins souvent décrite également – et à juste titre – comme un trouble, dans la mesure où elle est de nature à entraîner des conséquences dommageables pour la santé tant psychologique que physique.

L’alexithymie ne figure pas dans le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM) de l’Association américaine de psychiatrie. Aussi sa définition est-elle le fruit d’un consensus entre chercheurs. Le terme «alexithymie» fut proposé en 1973 par le psychiatre Peter Sifneos, de l’Université Harvard. Dans les années 1990, ce concept clinique bénéficia des travaux de Graeme Taylor, Michael Bagby et James Parker, de l’Université de Toronto. Ils contribuèrent à le doter d’une définition rigoureuse en mettant en évidence ses principaux éléments constitutifs, au nombre de 3. En outre, ils validèrent scientifiquement une échelle (la Toronto Alexithymia Scale – TAS-20) destinée à détecter la présence éventuelle d’une alexithymie. Cet outil demeure encore le plus prisé en clinique.

Une forme de dissociation

Qualifiée régulièrement de «cécité émotionnelle», l’alexithymie comporte donc 3 caractéristiques essentielles. La première est la difficulté à identifier ses émotions, à décrypter les signaux corporels (intéroception), tels l’accroissement du rythme cardiaque, la sudation ou la température du corps, qui nous renseignent sur la qualité et l’intensité de ce que nous éprouvons. Dans un article publié en 2019 dans le magazine Sciences Humaines, Olivier Luminet, professeur de psychologie de la santé et des émotions à l’UCLouvain ainsi qu’à l’ULB, directeur de recherches au FNRS, écrivait: «Les données les plus récentes indiquent une forme de dissociation, une coupure plus ou moins nette, entre l’activité physiologique réelle, les signaux corporels liés à la présence d’une émotion, et le ressenti subjectif qui devrait correspondre.» Des travaux en IRM fonctionnelle ont d’ailleurs montré une activation moins importante du cortex cingulaire antérieur chez les personnes alexithymiques. Or, cette structure cérébrale appartenant au système limbique, communément appelé le «cerveau des émotions», est notamment impliquée dans la traduction des sensations corporelles en ressentis conscients émotionnels.

En clair, les personnes alexithymiques ont bel et bien des émotions mais peinent par exemple à distinguer les sensations qui accompagnent la peur, la colère ou la tristesse. Chez elles se manifeste une détresse indifférenciée plus ou moins profonde résultant d’une confusion émotionnelle d’intensité variable selon les cas. À cela se greffe un corrélat naturel: la difficulté à discriminer ses propres émotions déteint sur l’identification de celles d’autrui.

Deuxième caractéristique de l’alexithymie: la personne alexithymique parvient difficilement à verbaliser ses émotions. On peut y voir une conséquence des problèmes qu’elle rencontre pour les discriminer, mais pas exclusivement. «Les différents déficits ne sont pas nécessairement de sévérité analogue chez un même individu, commente Olivier Luminet. C’est pourquoi certains sujets peuvent reconnaître plus ou moins bien leurs émotions tout en se trouvant confrontés à un obstacle majeur au moment de les communiquer.»

Le recours à la «pensée opératoire» constitue la troisième composante fondamentale de l’alexithymie. Autrement dit, les individus concernés tendent à privilégier un style cognitif pragmatique, hyperconcret, où les événements extérieurs, même majeurs (deuil, perte d’emploi…), sont évoqués et traités comme des faits dépourvus de coloration émotionnelle.

 
Une ou des alexithymies ?

Si l’on prend en considération la théorie des marqueurs somatiques développée par le neuroscientifique Antonio Damasio, de l’Université de Californie du Sud à Los Angeles, les émotions sont fonctionnelles et contribuent à la prise de décisions rationnelles. Selon Olivier Luminet, il n’existe pourtant pas, pour l’heure, d’évidences attestant que les sujets alexithymiques présentent des déficits cognitifs importants ou problématiques. «Si des recherches dans le cadre de l’alexithymie commencent à étudier les fonctions exécutives, comme celles qui président à la flexibilité mentale, à l’inhibition d’informations non pertinentes ou encore à la mise à jour de la mémoire de travail ou aux prises de décision, elles sont encore embryonnaires et peu nombreuses», précise le directeur de recherches du FNRS.

Parmi les dimensions cognitives de l’alexithymie, on observe par ailleurs, en lien avec le mode de pensée opératoire, un accès à l’imaginaire très réduit, une vie fantasmatique très pauvre. L’activité onirique est également affectée: les rêves comportent très peu d’aspects émotionnels si l’on se fie aux quelques études disponibles sur ce thème. «De façon générale, les aspects touchant à la vie imaginaire sont peu étudiés dans les travaux scientifiques relatifs à l’alexithymie, car il est extrêmement ardu de les évaluer», dit le psychologue de l’UCLouvain et de l’ULB. En effet, les personnes qui les présentent ne sont habituellement guère enclines à en faire état. Pourquoi ? Principalement pour des raisons de désirabilité sociale: à l’instar de la plupart d’entre nous, elles souhaitent être perçues sous un jour favorable en conformité avec les normes et attentes sociales.

La prévalence de l’alexithymie serait de 5 à 15% de la population. Son diagnostic repose, nous l’avons évoqué, sur un score clinique émanant traditionnellement de l’échelle Toronto Alexithymia Scale (TAS-20), un questionnaire d’auto-évaluation prenant en compte les 3 dimensions cardinales du trouble à travers 20 questions. Les réponses des sujets sont cotées de 1 (je ne suis absolument pas d’accord) à 5 (je suis tout à fait d’accord). Le questionnaire comprend des propositions telles que «Je suis souvent confus(e) par rapport aux sentiments que je ressens» (difficulté à identifier ses émotions), «Il m’est difficile de trouver les mots justes pour exprimer mes sentiments» (difficulté de verbalisation) ou encore «Je préfère parler aux gens de leurs activités quotidiennes que de leurs sentiments» (pensée opératoire). Dans la TAS-20, un score total inférieur ou égal à 44 traduit l’absence d’alexithymie, un score compris entre 45 et 60, une zone grise (doute) et un score égal ou supérieur à 61, la présence probable du trouble, 61 étant appréhendé dans nombre d’études cliniques comme le seuil strict à partir duquel l’alexithymie est établie.

L’échelle TAS-20 est avant tout un outil clinique. Elle véhicule une approche catégorielle qui établit une scission diagnostique «au couteau» entre les personnes alexithymiques et celles qui ne le sont pas. Mais la réalité est plus complexe que celle proposée par un chiffre-seuil. Quelqu’un qui obtient un score de 59 à la TAS-20 pourra être vu comme non-alexithymique alors qu’avec un score de 61, un autre sera réputé tel. «Cette frontière est finalement assez arbitraire, juge le professeur Luminet. De surcroît, la Toronto Alexithymia Scale ne différencie pas, par exemple, un score de 61 d’un score de 80. Elle fait donc fi de toute gradation. Dès lors, les chercheurs en psychologie, pour lesquels la notion de continuum est essentielle, optent préférentiellement pour une approche dimensionnelle plutôt que catégorielle.» Ainsi qu’il le souligne, il existe plusieurs profils d’alexithymiques, les uns marqués principalement par des carences dans l’identification des émotions, d’autres par des déficits dans leur verbalisation, d’autres encore par un recours à la pensée opératoire ou par un faible accès à l’imaginaire, et ce, sans compter les cas extrêmes où toutes les composantes du trouble sont fortement impactées. Aussi un même score à la TAS-20 peut-il cacher des profils très différents et amène nombre de chercheurs à se demander légitimement s’il y a une alexithymie ou des alexithymies.
 
 

UN TROP-PLEIN D’IMAGES ?

Le professeur Luminet s’interroge sur le flux incessant d’informations très visuelles de nature hautement émotionnelle que déversent aujourd’hui les médias. «Il s’agit d’émotions brutes face auxquelles les individus n’ont plus le temps de prendre du recul par l’entremise du langage, fait-il remarquer. De la sorte, un processus essentiel en matière de régulation émotionnelle est entravé. Rester dans l’émotion de base équivaut à rester sous la coupe d’une activation physiologique intense telle qu’on l’observe chez les personnes alexithymiques.» Dès lors, selon lui, on pourrait émettre l’hypothèse suivante: «l’évolution sociétale actuelle en matière de présentation de l’information ne pourrait-elle être à l’origine d’une élévation de la prévalence de l’alexithymie ?»

 
Effets délétères

Les niveaux les plus sévères du continuum de l’alexithymie concernent une proportion de cas assez restreinte. Mais, a contrario, peut-être ne nous rendons-nous pas suffisamment compte qu’il y a dans notre entourage une fraction non négligeable de gens qui manifestent des signes cliniques d’alexithymie, fussent-ils légers ou occultés. En effet, certains individus en déconnexion avec leur monde intérieur paraissent néanmoins parfaitement fonctionner dans la société. Comment parviennent-ils à donner le change ? Ils cachent leur souffrance derrière un écran de fumée. Soubassement d’une focalisation sur les faits, sur les réalités du quotidien, la pensée opératoire y contribue beaucoup. Notre interlocuteur illustre le propos par une anecdote: «Alors que je travaillais à l’Université de Toronto, mon collègue Graeme Taylor m’a expliqué qu’un de ses patients, qui était dentiste, avait appris à raconter des blagues pout détendre l’atmosphère dans son cabinet, mais qu’il ne les trouvait absolument pas drôles lui-même. Il avait mémorisé des « scripts » qui n’avaient aucune résonance émotionnelle pour lui.»

Les études mettent en exergue que plus le score d’alexithymie est élevé, plus l’est également le risque de développer des pathologies mentales ou physiques. Les premiers chercheurs dans le domaine de la psychosomatique avaient observé que des caractéristiques psychologiques semblaient liées à un accroissement de la prévalences de maladies physiques qu’ils croyaient spécifiques. Aujourd’hui, on estime au contraire que le spectre doit être élargi vers une vulnérabilité plus globale et que la nature de l’affection (cardiovasculaire, respiratoire, intestinale, mentale…) qui s’exprime est fonction de la vulnérabilité individuelle des sujets. Ainsi, des études épidémiologiques finlandaises ont confirmé que le score d’alexithymie constitue un facteur de risque cardiovasculaire additionnel à côté de la sédentarité, du surpoids, du manque d’heures de sommeil, etc.

Le mal-être de la personne sévèrement alexithymique est indifférencié dans la mesure où elle se débat dans une sorte de magma émotionnel qui la submerge et l’empêche de comprendre ce qu’elle vit, surtout lorsqu’elle est envahie par des émotions négatives. Relativement peu étudiées jusqu’à présent, les émotions positives n’échapperaient cependant pas totalement à la règle. Du moins est-ce la conclusion de publications assez récentes. On a pu documenter que des dissociations entre les composantes physiologiques et subjectives des émotions peuvent induire à terme des effets néfastes sur le plan somatique. Par ailleurs, il est bien connu, entre autres à travers les contributions du professeur Bernard Rimé (UCLouvain) à la théorie du partage social des émotions, que la verbalisation de ces dernières exerce un effet avéré de réduction de la réactivité physiologique. Ne pas les exprimer est susceptible de maintenir les vécus émotionnels à des niveaux d’activation physiologique intenses, germe d’effets délétères à long terme. Les conséquences d’un accès problématique à l’imaginaire en lien avec la pensée opératoire ont été moins étudiées. En revanche, il apparaît qu’appréhendée dans l’ensemble de ses composantes, l’alexithymie est associée à une augmentation à long terme du risque d’hypertension, d’infections respiratoires et digestives, de problèmes cardiovasculaires, de troubles des comportements alimentaires, d’addictions ou encore de dépression.

AUTISME ET ALEXITHYMIE

Les études épidémiologiques révèlent qu’environ 50% de la population autiste connaît des niveaux cliniques d’alexithymie, à telle enseigne que l’on peut classer l’autisme en 2 sous-groupes de taille similaire: avec ou sans alexithymie. Les troubles du spectre autistique et l’alexithymie ont en commun la difficulté, voire l’incapacité à identifier les émotions des autres et à entrer en interaction avec eux, mais, contrairement aux sujets alexithymiques, les personnes autistes n’ont pas de risque avéré de rencontrer des problèmes somatiques associés ou d’avoir un accès restreint à l’imaginaire. 

Elles sont d’ailleurs généralement dotées d’une hypersensibilité sensorielle. «En première analyse, on pourrait avoir tendance à confondre les 2 états. La prudence est donc de mise. Chez les autistes qui cumulent les 2 troubles, l’un et l’autre doivent être traités», insiste le professeur Luminet.

 
Retour aux sources

Chez les personnes dont l’alexithymie est caractérisée principalement par des problèmes d’identification ou d’expression des émotions se produit une surréactivité physiologique productrice de signaux corporels d’une intensité anormalement élevée, qui demeurent inaccessibles à la mentalisation et à la description. Ce bouillonnement émotionnel incontrôlable peut faire le lit de comportements impulsifs qui accroissent le risque d’actes violents envers soi-même et envers autrui ou se manifestent, par exemple, par des pleurs abondants dont le sujet ignore la cause. On note également des conduites à risque, entre autres au volant ou au niveau sexuel. Lorsque prévaut la pensée opératoire en tant que facette principale de l’alexithymie, c’est à l’inverse à des réponses physiologiques et cognitives déficitaires que l’on assiste.

Les individus alexithymiques sont habituellement perçus par les autres comme des êtres froids, distants, peu empathiques, ce qui n’encourage pas les interactions sociales. Cette situation appauvrit leur vie familiale, sociale et professionnelle. Très souvent, ils vont connaître la solitude.

On peut s’interroger, par exemple, sur la naissance d’un sentiment amoureux chez une femme ou un homme en proie à un haut degré d’alexithymie. «Le sujet alexithymique se place au niveau normatif: il pense, sans éprouver vraiment de sentiments pour son ou sa partenaire, qu’il est important de vivre avec quelqu’un. Par la suite, les choses se compliquent en raison du fossé qui sépare les 2 membres du couple sur le plan affectif», rapporte le professeur Luminet.

Abstraction faite de l’existence probable d’une palette d’alexithymies, on en distingue classiquement 2 grandes formes fondées sur leurs origines respectives. La première, dite primaire, trouve sa source dans un développement émotionnel contrarié par un dysfonctionnement du processus d’apprentissage des émotions. C’est typiquement le cas dans les familles où les modes d’interactions durant l’enfance et l’adolescence découragent l’exploration des émotions et leur verbalisation. L’alexithymie secondaire, elle, résulte d’un traumatisme, qu’il soit crânien (des connexions cérébrales peuvent être endommagées) ou psychologique (deuil, abus sexuels…).

Quelques études ont identifié certains gènes potentiellement associés à des aspects importants de l’alexithymie. «Et d’autres travaux, menés sur des cohortes de plusieurs milliers de personnes, montrent la probable existence de facteurs de prédisposition génétique», précise Olivier Luminet. Il y a donc de fortes chances que l’alexithymie primaire se situe au carrefour de facteurs prédisposants et d’un environnement peu favorable à l’expression des émotions durant l’enfance. Toutefois, selon notre interlocuteur, on assiste de nos jours, au niveau sociétal, à une évolution en faveur de l’expression des émotions, dont il faudra mesurer l’impact. Parallèlement, il subsiste néanmoins des univers familiaux où cette ouverture demeure obstruée.

Des souvenirs moins riches

Une autre question mérite d’être posée. Des facteurs culturels profondément ancrés dans certaines sociétés influent-ils sur l’épidémiologie et le profil des alexithymies ? Par exemple, existe-t-il en Europe des différences entre les pays du Nord et du Sud ? Il apparaît que même si l’expressivité émotionnelle est plus affirmée dans le Sud que dans le Nord, le ressenti des individus est identique. «En d’autres termes, souligne le professeur Luminet, il n’y a pratiquement aucune différence au niveau personnel, individuel.» Par contre, en Orient, les concepts abstraits, psychologiques, s’effacent habituellement au profit d’«un langage centré sur le corps». Ainsi, pour faire part de son anxiété, un Chinois ne dira pas «Je suis anxieux», mais «Mon cœur est agité», ce qui est jugé socialement plus acceptable. D’où cette question: les échelles utilisées en Occident pour évaluer la présence d’une alexithymie sont-elles pertinentes dans un tout autre contexte ?

Les niveaux les plus sévères du continuum de l’alexithymie concernent une proportion de cas assez restreinte. Mais, a contrario, peut-être ne nous rendons-nous pas suffisamment compte qu’il y a dans notre entourage une fraction non négligeable de gens qui manifestent des signes cliniques d’alexithymie, fussent-ils légers ou occultés.

Au cours de leurs recherches, Olivier Luminet et son équipe ont pu mettre en évidence que l’accès à la mémoire des émotions positives et négatives était sensiblement affecté dans l’alexithymie. Dans une étude reposant sur le paradigme appelé «de niveau de traitement», des mots tantôt neutres, tantôt chargés d’une émotion positive ou négative furent soumis visuellement à des volontaires dont certains souffraient d’alexithymie et d’autres pas. Ensuite, les participants reçurent la consigne de traiter sur le plan perceptif les mots qu’ils avaient visionnés préalablement – étaient‑ils écrits en petit ou en grand ? comportaient-ils plus de voyelles que de consonnes ?… Au cours d’une seconde étape, les participants furent interrogés sur le sens des mots (la sémantique). En particulier, ils devaient se prononcer sur leur teneur émotionnelle – exemple: tel mot était-il agréable ou désagréable ? Classiquement, la capacité de mémoire est très supérieure dans le cas des traitements sémantiques. «Nous nous sommes aperçus qu’il en était de même chez les personnes alexithymiques, mais à un niveau nettement inférieur», relate le professeur Luminet.

«Ce qui touche le cœur se grave dans la mémoire», affirmait Voltaire. Dans une phase expérimentale ultérieure, les chercheurs découvrirent que les souvenirs des sujets alexithymiques étaient nettement moins riches, moins détaillés, que ceux des autres participants. Ainsi, les premiers étaient incapables de se rappeler le moment où un mot donné leur avait été présenté, ils éprouvaient simplement un sentiment de familiarité à son égard. «Or, commente le directeur de recherche du FNRS, la littérature scientifique indique que la probabilité que la mémoire d’un événement s’estompe totalement à long terme est beaucoup plus grande quand les souvenirs renferment peu de détails.»

Une piste intéressante

Justement, en quoi consiste la prise en charge de l’alexithymie ? Une remarque préliminaire s’impose: ce trouble relevant d’un trait de personnalité, il peut être atténué, mais non éradiqué. Autre élément: les personnes qui en souffrent ne viennent pas consulter spontanément, elles doivent y être incitées. De surcroît, elles sont méfiantes à l’égard des approches psychologiques classiques. Et par ailleurs, le thérapeute est confronté à une difficulté particulière: comment aider psychologiquement quelqu’un qui a certes conscience de ses problèmes de santé physique, mais qui ne peut communiquer ses émotions ?

«En consultation, on voit venir des gens qui ont souvent des postures très rigides, explique Olivier Luminet. Une voie d’entrée thérapeutique consiste à prescrire une approche corporelle comme le yoga ou la relaxation, afin d’induire une détente du corps qui, elle-même, entraînera des effets positifs sur l’humeur et favorisera l’établissement d’un lien entre sensations corporelles et émotions.» Dans un deuxième temps sont traditionnellement proposées des thérapies classiques d’orientation cognitivo-comportementale, dont en particulier des thérapies qualifiées de dialectiques, construites autour d’échanges relatifs à différents modes de réponse aux émotions ressenties. «Cette approche s’avère efficace, mais nous manquons cependant d’études randomisées centrées sur des comparaisons systématiques entre les différents types d’interventions thérapeutiques existants», souligne le psychologue. En outre, les bénéfices à long terme des prises en charge demeurent largement coiffés d’un point d’interrogation. Enfin, l’hypnose semble constituer une piste intéressante pour émettre des suggestions sur l’analyse de situations émotionnelles simples ainsi que sur les bienfaits de la verbalisation émotionnelle. Une étude menée en 2008 par les chercheurs de l’UCLouvain a conclu à l’impact très positif, en termes de diminution des scores d’alexithymie, de 8 séances psychothérapeutiques sous hypnose.

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