Qui est-ce?

Claire VOISIN

Jacqueline REMITS • jacqueline.remits@skynet.be

© BELGAIMAGE

 
Je suis…

Une mathématicienne française. Je grandis dans une famille de 12 enfants. Très tôt, je m’intéresse aux mathématiques. Mon père, polytechnicien, me donne des cours, d’autant plus quand il se retrouve au chômage. À l’époque, je m’intéresse aussi beaucoup à la poésie. Dès mes 15 ans, je me mets à lire des livres de maths qui traînent à la maison. Un livre d’algèbre laissé par mon frère aîné me passionne particulièrement. Avec mon père, je cherche les différentes implications des théorèmes de base de la géométrie plane, comme ceux de Thalès et de Pythagore. Quand un problème se pose à moi, je m’assieds à un bout de table pour tenter de le résoudre. Pendant 2 ans, j’étudie en classes préparatoires au lycée Louis‑le‑Grand. Là, les maths deviennent assez intrigantes à mon goût. Le fait que mon père soit alors au chômage me vaut de recevoir une bourse d’État pour poursuivre mes études. «J’avais un salaire, c’était formidable ! Ce salaire, je l’ai pris comme un message qui signifiait: on est content que vous fassiez des études, profitez-en !», ainsi que je l’ai dit en 2016 dans un article du Journal du CNRS. En 1981, à 19 ans, j’entre à l’École Normale Supérieure de jeunes filles, en section sciences. J’en sors agrégée en 1983. En 1985, j’obtiens l’habilitation de diriger des recherches. En 1986, je soutiens une thèse à l’université de Paris‑Sud sous la direction du mathématicien Arnaud Beauville. Immédiatement recrutée au CNRS, j’entame mon parcours professionnel à la faculté de mathématiques d’Orsay. Je le poursuis à l’Institut de mathématiques de Jussieu. De 2007 à 2009, je suis détachée à l’Institut des hautes études scientifiques. De 2012 à 2014, je suis professeure à temps partiel à l’École polytechnique et membre du Centre de mathématiques Laurent Schwartz. Nommée professeure au Collège de France en 2016, je suis la première mathématicienne à y être élue. Pendant 5 ans, je suis titulaire de la chaire de géométrie algébrique du Collège de France. Le 1er octobre 2020, je démissionne du corps professoral. 

À cette époque…

Quelques jours avant ma naissance, le 20 février 1962, a lieu le premier vol spatial américain habité autour de la Terre avec à bord l’astronaute John Glenn, les États-Unis égalant ainsi l’Union soviétique. En 1986, année où je soutiens ma thèse de doctorat, le 26 avril en Ukraine, alors en Union soviétique, un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl, au nord de Kiev, explose. Des taux de radioactivité anormalement élevés sont enregistrés dans les pays scandinaves. L’année 2017, où je reçois le prix Shaw, est marquée par des bouleversements politiques majeurs, notamment l’investiture de Donald Trump aux États-Unis, l’élection d’Emmanuel Macron en France, et les premières négociations pour le Brexit.

J’ai découvert…

Mes recherches portent sur la géométrie algébrique, à savoir l’étude des figures géométriques définies par des équations algébriques, notamment à l’aide de la théorie de Hodge, la géométrie complexe kählérienne et la symétrie miroir. «La géométrie algébrique permet à la fois de faire de la géométrie pour comprendre les équations algébriques et de faire de l’algèbre pour comprendre des figures géométriques. Il y a un va-et-vient permanent entre les 2 approches», comme l’a expliqué un de mes anciens doctorants, François Charles, professeur à l‘université Paris-Sud Orsay dans un article du Journal du CNRS.

Mon résultat le plus célèbre est la construction, en 1996, d’un contre-exemple à la conjecture de Kodaira en dimension 4. En géométrie algébrique complexe, un accent est mis sur certaines variétés compactes munies d’une métrique particulière: les variétés de Kähler ou variétés kählériennes. En 1960, le mathématicien Kunihiko Kodaira a prouvé qu’en dimension 2, toute surface kählérienne pouvait être déformée en une surface projective. Mon tour de force a été de construire, en dimension 4 ou plus, une variété kählérienne compacte qui ne pouvait être obtenue par déformation d’une variété projective et donc d’établir que le résultat de Kodaira n’était pas valable en toute dimension. J’ai aussi montré l’impossibilité d’étendre la conjecture de Hodge au cadre kählérien. Davantage en rapport avec la physique, j’ai aussi beaucoup étudié la symétrie miroir, point essentiel de la correspondance entre la géométrie algébrique et la géométrie symplectique. En géométrie plus classique, je me suis aussi intéressée aux propriétés géométriques des courbes dans leur plongement canonique. Le mathématicien Mark Green avait conjecturé qu’il existait des liens entre les syzygies de l’anneau d’une courbe et son indice de Clifford. En 2002, j’ai établi ces résultats pour des courbes générales. Mes travaux ont été présentés à 3 reprises lors du séminaire Bourbaki à Paris.

Saviez-vous que…

Claire Voisin a reçu de nombreux prix pour ses travaux en géométrie algébrique, en particulier pour la résolution de la conjecture de Kodaira sur les variétés de Kähler compactes et celle de la conjecture de Green sur les syzygies. En 1992, elle a reçu le prix de la Société mathématique européenne. En décembre 2016, la médaille d’or du CNRS, la plus haute récompense scientifique française (après le bronze en 1988 et l’argent en 2006). Quelques mois auparavant, elle était devenue la première mathématicienne à entrer au Collège de France. Le 23 mai 2017, elle a reçu, avec le mathématicien hongrois Janos Kollar, le prix Shaw de mathématiques, une récompense prestigieuse considérée comme le prix Nobel asiatique.

En 2010, Claire Voisin a été conférencière plénière au congrès international des mathématiciens à Hyderabad en Inde. La même année, elle a été élue membre de l’Académie des sciences. Depuis 2006, elle est membre étranger de l’Istituto Lombardo, Académie des sciences et des lettres à Milan, depuis 2009 de l’Académie allemande des sciences Leopoldina, depuis 2011 de l’Académie des Lyncéens, la plus ancienne académie scientifique du monde à Rome, depuis 2012 membre honoraire de la London Mathematical Society, depuis 2014 de l’Academia Europaea, depuis 2016, membre étranger de l’Académie des sciences des États-Unis. En 2013, elle est officière de l’Ordre national du Mérite, en 2024 commandeure de la Légion d’honneur.

On l’a compris, Claire Voisin voue une véritable passion aux mathématiques. «Ce sont les mathématiciens qui, dès l’Antiquité, ont calculé le rayon de la Terre. Les développements de la physique ne seraient pas possibles sans les mathématiques.

C’est grâce aux mathématiques que l’on étudie la structure de l’univers. Les puissants outils théoriques que nous développons trouveront tôt ou tard une application.» 

Selon elle, «il faut être créatif pour faire de bonnes mathématiques. D’ailleurs, j’ai beaucoup peint jusqu’à l’âge de 25 ans et puis j’ai arrêté. Notre métier monopolise beaucoup nos facultés de création.»

Son mari Jean-Michel Coron est également mathématicien. Ils sont parents de 5 enfants, dont 2 sont mathématiciens. Ils sont aussi grands-parents.

Claire Voisin consigne chacune de ses réflexions dans un petit carnet et s’y plonge dès qu’elle est au calme.

Elle estime que les maths sont un peu malmenées en secondaires. «On en fait une discipline de sélection, ce qui peut avoir tendance à faire émerger surtout les gens arrogants. Il est aussi regrettable de ne transmettre aux élèves qu’une combinaison de définitions, de propriétés, de théorèmes, qui donne une idée figée de la discipline. Je serais en faveur d’un enseignement plus ouvert, qui donne accès à des maths qui ne soient pas faites à l’avance et pousse les élèves à se poser davantage de questions.»

 

Les citations sont tirées du CNRS – Le Journal, 13.12.2016, Claire Voisin, la conquête de l’algébrique, par Louise Mussat, mis à jour le 23.05.2017.

 
 

Carte d’identité

Naissance 
4 mars 1962, Saint-Leu-la-Forêt
(Val-d’Oise, France)

Nationalité

Française

Situation familiale

Mariée, 5 enfants


Diplôme
Doctorat en mathématiques à l’université de Paris-Sud

Champs de recherche

Géométrie algébrique

Distinctions

Prix du Clay Mathematics Institute (2008), médaille d’or du CNRS (2016), prix Shaw (2017), prix L’Oréal-Unesco (2019), prix Crafoord (2024)

Share This