IA

La fabrique automatisée des lois

Thibault GRANDJEAN • grandjean.thibault@gmail.com

© sh99 – stock.adobe.com, © auremar – stock.adobe.com, © pla2na – stock.adobe.com, © Sansert – stock.adobe.com, Musée romain de Heerlen

Alors que la production des textes législatifs compte parmi la littérature la plus dense du monde, l’intelligence artificielle pourrait bien devenir un formidable outil pour naviguer sur cet océan de papier. À condition cependant de ne pas faire l’impasse sur de nombreuses questions qui restent en suspens

«Nul n’est censé ignorer la loi. Il y a plus de 200 000 lois.» Cette citation en forme de boutade attribuée à Jules Renard et qui date du 19e siècle illustre une situation qui a toujours cours aujourd’hui: l’immense production documentaire des parlements du monde entier dans le but d’encadrer légalement nos existences. Ainsi, en Belgique, c’est en moyenne près de 100 000 pages par an qui sont publiées au Moniteur belge.

Or, l’une des plus grandes forces des technologies d’intelligence artificielle consiste précisément à pouvoir tirer parti de grands ensembles de données, comme des corpus de textes, afin d’en dégager des informations, des motifs récurrents, ou de faire le lien entre différentes questions. Il n’est donc guère étonnant qu’un certain nombre de parlements, à l’échelle internationale, aient commencé à expérimenter l’IA, afin de déterminer quel potentiel ils pouvaient en tirer.

«Un rapport de l’Union Interparlementaire, l’organisation mondiale des parlements des États souverains, estime que 29% des parlements du monde entier utilisent des technologies d’IA, rapporte Aline Nardi, qui réalise actuellement une thèse de doctorat au CRIDS de l’UNamur, sur l’irruption des intelligences artificielles au sein du processus législatif. Mais la plupart de ces usages concernent des tâches périphériques à la fabrication d’une loi proprement dite. On y retrouve par exemple des applications de retranscription et de traduction automatiques, notamment dans des parlements où cohabitent plusieurs langues, comme le Canada.»

Ainsi, le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a, lui aussi, débuté une expérimentation quant à la transcription automatique des rapports de commission. Et selon l’Union Interparlementaire, qui répertorie les différents cas d’usage à travers le monde, des systèmes d’IA similaires sont par exemple utilisés en Italie, que ce soit pour sous-titrer automatiquement la chaîne parlementaire diffusée sur Internet ou pour transcrire les allocutions des parlementaires, ou encore en Finlande pour créer des synthèses des documents parlementaires et les transformer en podcasts.

Améliorer le processus législatif

En la matière, l’organe législatif le plus en avance sur ce sujet est sans nul doute celui de l’Union européenne, qui s’est doté il y a de nombreuses années d’un système open source, dénommé LEOS (pour Legislative Editing Open Source), qui permet aux différentes institutions que sont la Commission, le Parlement et le Conseil européens de suivre les différentes étapes du parcours législatif. Et depuis quelques années, différentes fonctions intelligentes ont commencé à y être implémentées. «On y retrouve un certain nombre de modules de rédaction automatisée, mais aussi de systèmes de vérification pour traquer d’éventuelles incohérences entre plusieurs textes législatifs», dévoile Aline Nardi.

Le but de ces systèmes est d’améliorer la rédaction des textes législatifs et, selon la juriste, les gains de qualité et de productivité ne sont pas à négliger. «Quelques études exploratoires menées sur le sujet relèvent plusieurs bénéfices potentiels, notamment en terme de qualité des lois, indique-t-elle. Parmi les avantages cités, on retrouve l’identification de législations susceptibles d’entrer en conflit, mais aussi des connexions entre les différents textes de loi, grâce à des connexions sémantiques. L’IA peut également permettre de mieux rédiger les lois, via un langage moins alambiqué que celui qui est utilisé actuellement, et donc potentiellement plus compréhensible par le citoyen.»

À terme, l’utilisation de l’IA dans le domaine législatif doit également améliorer la transparence de la loi, grâce à des systèmes de recherche «intelligents». Certains parlements travaillent ainsi à la création de chatbots ou de moteurs de recherche permettant de trouver des textes de loi via une requête en langage naturel, à la manière dont on questionne ChatGPT.

Pour autant, si ces fonctionnalités sont indéniablement utiles, Aline Nardi estime qu’une utilisation plus poussée de l’IA, via par l’exemple l’intégration de Grands Modèles de Langages (LLM), susceptibles de manipuler de grands ensembles de textes et de rédiger automatiquement certains documents, ferait poser de trop grands risques. «Afin d’estimer l’impact des législations, les services parlementaires procèdent à des consultations publiques auprès de toutes les parties prenantes en amont, c’est-à-dire avant que la loi ne soit créée, ou en aval, pour en évaluer l’effet, révèle la juriste. Et la tentation est évidemment grande d’utiliser des outils d’IA pour synthétiser ces consultations, et produire des documents sur lesquels les parlementaires vont pouvoir s’appuyer. Mais il faut bien comprendre que, si les LLM sont effectivement très efficaces pour synthétiser une grande masse d’information, ils risquent ainsi d’occulter les avis minoritaires. Or, les consultations publiques sont justement là pour faire ressortir les avis des minorités qui sont potentiellement négativement affectées par une loi. En utilisant l’IA, les parlementaires risquent donc de passer à côté de la pluralité des avis, et de juger, à tort, une loi plus adéquate qu’elle ne l’est.»

Et à terme, si les systèmes d’IA, et notamment ceux liés à la rédaction automatisée des textes de loi, venaient à se généraliser, la juriste craint, non pas une amélioration, mais en réalité un appauvrissement des lois. «Sous le couvert de la technologie, les systèmes d’IA posent quand même beaucoup de choix normatifs, estime-t-elle. Cela signifie qu’il s’agit de la machine, et surtout des humains à son origine, qui déterminent ce qui est décidable, et donc ce qui relève de la norme et ce qui se situe en dehors. Et il s’agit d’une influence à mon sens indue.»

 
Perdre au jeu de loi ?

À mesure que l’influence de l’IA grandit dans notre société, ses répercussions se font de plus en plus sentir, de nombreux travailleurs pointent une réalité guère reluisante, où l’humain devient une sorte de superviseur du travail réalisé par une machine, et non l’inverse. Une situation à laquelle le système législatif n’est pas immunisé. «On touche là un point important, relève Aline Nardi. J’écris ainsi dans ma thèse qu’il existe une profonde tension entre les promesses de gains d’efficacité et le contrôle effectif de ces outils. En effet, si l’on introduit ces outils avec l’objectif de gagner du temps, mais qu’on demande par la suite à un parlementaire de se replonger dans le dossier pour se faire sa propre opinion et vérifier les résultats de l’IA, la logique d’efficacité disparaît largement !»

Et selon la juriste, il s’agit de l’esprit même de la conception des lois qui se retrouve perturbé par ces outils. «Le droit belge est un héritage des Lumières, qui postule la rationalité des sujets, retrace-t-elle. Or, ces technologies font peser sur nos inconscients quantité de biais qui limitent notre capacité de contrôle.»

«Nous avons indéniablement plusieurs biais face à ces IA, continue la chercheuse. Un biais d’automatisation tout d’abord: nous avons tendance à nous fier à la machine, au détriment de nos propres conclusions. De plus, nous avons également un biais d’autorité algorithmique, qui nous fait lui accorder une grande objectivité. Et enfin, les personnes qui utilisent les IA ne disposent pas de toutes les informations nécessaires pour contrôler ce que propose la machine. Dès lors, on ne peut guère qualifier ce comportement de rationnel.»

Ce manque d’informations, pointé par Aline Nardi, touche à un domaine important: celui de l’explicabilité de l’IA, c’est-à-dire la capacité pour la machine d’expliciter son «raisonnement» et ses sources. «En théorie, le législateur se doit de se fonder sur des données de bonne qualité pour motiver le choix d’une mesure législative, rappelle Aline Nardi. Or, d’après mes recherches, l’explicabilité des IA n’est pas entièrement convaincante, et ces dernières restent des boîtes noires. Dès lors, si la machine est utilisée pour la rédaction d’une loi, toute une partie de la motivation échappe aux citoyens, ce qui est évidemment un problème important en démocratie.»

D’autant que, si la loi est bancale, ou lèse une partie de la population, et qu’une machine a été utilisée pour sa création, quelle est la part de responsabilité des différents acteurs ? «Dans ce cas, on ne sait pas si le Parlement sera objectivement tenu pour responsable de cette négligence, regrette Aline Nardi. Et si tel n’est pas le cas, à qui sera attribué la faute ? Aux données utilisées, aux concepteurs de la machine, à ses utilisateurs ? Face à autant d’acteurs potentiels, il y a le risque d’une dilution de la responsabilité, ce qui est inacceptable dans une démocratie, car il faut rappeler que les choix législatifs sont en principe posés par des personnes élues, et donc qui bénéficient de la confiance du peuple.»

L’IA est un pur produit de son époque: une technologie qui nous promet de combler nos attentes de rapidité et d’efficacité face à l’accélération du monde. Si ses apports sont indéniables, certains pans de notre société fonctionnent peut-être mieux avec une certaine lenteur. 
 

UN PEU DE CULTURE

En 1961, la philosophe Hannah Arendt propose au New Yorker de devenir l’envoyée spéciale du journal à Jérusalem, afin de couvrir le procès d’Adolf Eichman, dignitaire nazi du 3e Reich, et jugé alors pour crimes de guerre. Elle pensait y voir une bête sanguinaire, elle n’y a trouvé qu’un homme «insignifiant», un fonctionnaire somme toute banal. Elle formule alors une hypothèse qui a créé quantité de polémiques: cet homme n’est pas un monstre. Il a simplement cessé de penser, et délégué son jugement moral à l’appareil bureaucratique. C’est à la suite de ce procès que Hannah Arendt a forgé l’expression: «la banalité du mal». Derrière cette histoire repose la question de ce qui se passe lorsque l’on délègue collectivement notre capacité de penser à une entité extérieure, devenue seule décisionnaire de ce qui est la norme, et de ce qui se situe en dehors. Dès lors, plutôt que de nous demander si une IA peut accomplir telle ou telle chose, nous devrions plutôt nous demander ce que nous perdons lorsque nous cessons de le faire nous-mêmes ?

Ci-contre: Hannah Arendt à Jérusalem pendant le procès d’Adolf Eichmann.

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Un IA Score pour évaluer la fiabilité des chatbots

Les scores sont des outils à la mode pour permettre aux citoyens de juger de la qualité d’un produit en un coup d’œil. PEB, Nutriscore, Ecoscore… Et désormais le AI Score ! Établi par des chercheurs de l’UNamur, cet outil mis gratuitement à disposition en ligne doit permettre aux utilisateurs d’évaluer la fiabilité des différents chatbots qui existent sur le marché, tels ChatGPT, Mistral, Grok ou encore Gemini. Ce score mesure 4 paramètres clés, comme la performance initiale, la robustesse des réponses, la capacité d’auto-correction ou encore le manque de fiabilité à mesure que la conversation se poursuit. Les chatbots sont soumis à un ensemble de 10 questions à choix multiple soigneusement sélectionnées. Malheureusement, ce calcul ne prend pas en compte divers paramètres importants comme la confidentialité ou la réutilisation des données de l’utilisateur, ou encore la consommation énergétique de chaque chatbot. L’AI Score est disponible gratuitement pour le grand public, les enseignants, les journalistes, les institutions et toute personne souhaitant comparer objectivement les performances des chatbots. 

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De l’IA et des jeux

C’est l’histoire d’un petit galet de pierre, strié de lignes formant un octogone enfermé dans un rectangle, qui trônait dans une vitrine d’un musée aux Pays-Bas sans que l’on ne connaisse vraiment son utilité. Découvert lors de fouilles menées à Heerlen, dans le sud-est des Pays-Bas, sur l’ancienne colonie romaine de Coriovallum, les archéologues ont bien songé au fait qu’il s’agissait d’un jeu, mais sans en connaître les règles. C’est alors que des chercheurs de l’UCLouvain ont eu l’idée d’utiliser 2 agents IA, et de leur fournir ce plateau en suivant les règles de plus de 100 jeux différents, et de simuler des milliers de parties. En comparant ces derniers avec les traces d’usures, les scientifiques ont identifié 9 variantes d’un jeu de blocage, un peu comme le morpion, où l’on place des petits pions pour empêcher l’adversaire de progresser. Alors que l’on pensait jusqu’ici que ce genre de jeu était apparu au Moyen-Âge, cette découverte fait non seulement progresser notre connaissance de l’histoire, mais elle lève un voile supplémentaire sur la culture romaine. En effet, le jeu est un puissant vecteur de transmission culturelle et sociale. Comprendre comment on jouait, c’est aussi mieux comprendre comment les sociétés échangeaient, apprenaient et interagissaient.

   W. Crist et al. Antiquities, 2026

    https://www.uclouvain.be/fr/presse/news/quand-l-ia-fait-parler-des-jeux-de-l-antiquite

   https://www.lemonde.fr/sciences/article/2026/02/19/la-regle-d-un-jeu-romain-debloquee-par-l-ia_6667331_1650684.html

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Les patients potentiellement lésés par l’IA

Dans une note de position, le Conseil Supérieur National des Personnes Handicapées (CSNPH) s’inquiète de l’influence trop grande de l’IA dans le domaine des soins de santé, et du manque de garde‑fous. En effet, alors que la décision médicale doit rester sous la responsabilité du médecin, le conseil s’inquiète d’un déplacement du standard de soin, et des conséquences sur la responsabilité des soignants en cas d’erreur, ainsi que de la détérioration du lien de confiance entre soigné et soignant. En effet, l’introduction de l’IA dans l’exercice de la médecine rend «plus difficile encore la compréhension des choix médicaux proposés», mettant en danger «le libre exercice des droits du patient». De plus, alors que la gestion des informations des données des patients interpelle, notamment en termes de cybersécurité ou d’anonymisation, le CSNPH rappelle qu’il s’agit bien des patients qui financent l’utilisation de l’IA, via l’utilisation de leurs données personnelles, et les infrastructures publiques. Dès lors, le Conseil plaide pour l’ajout de contraintes sectorielles spécifiques au secteur de la santé dans la législation actuelle (AI Act), afin de renforcer les droits des patients. 

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