Après tout, quand on va au cinéma, on se projette, on parle de ce qu’on a aimé ou pas, on refait le film après la séance. Pourquoi ne pas le faire en famille par rapport à un dessin animé ? Comme le souligne le professeur de Becker, quand on voit l’évolution des techniques cinématographiques, elles sont très puissantes en termes d’impact sur le cerveau. L’enfant peut être dérouté, avoir du mal à prendre de la distance. Plus le cinéma améliore ses qualités graphiques et scénaristiques, plus il demande de l’attention de la part de l’adulte.
Pas question pour autant de tout contrôler, de faire des arrêts sur images, de débriefer ou d’expliquer chaque séquence pour s’assurer qu’elle ne génère aucune inquiétude: un film doit avant tout rester un moment de détente. «Mais quand on voit un enfant se cacher les yeux, c’est qu’il y a un impact, insiste Emmanuel de Becker. Il est important de prendre le temps d’en discuter, de dire qu’on a eu peur aussi. Mais il ne faut pas en supprimer des passages… Le but d’un film, c’est de faire rire, mais aussi d’inquiéter, cela fait partie de l’humain. Dans la vie, il y a des moments de plaisir et de bonheur mais aussi d’angoisse, des interactions plus difficiles. Les films nous renvoient à nous-mêmes, à ce qu’est notre vie. La culture est essentielle, elle nous permet de développer un esprit critique. Elle est capitale par rapport à notre condition humaine. Elle est un vecteur puissant nous permettant de nous connaître, elle nous prépare à la socialisation, et donc à l’agressivité et à la mort, qui sont impliquées et interdépendantes. Il est nécessaire de préparer l’enfant à ces conditions humaines. On ne peut pas construire une vie sans angoisse, sans stress. Je ne dis pas qu’il faut protéger les enfants et les mettre sous cloche. Au contraire. Mais il faut prendre attention à l’âge développemental de l’enfant. Et lui proposer un accompagnement de qualité.» En d’autres termes: lui donner les clés pour qu’il comprenne mieux ce qu’il voit et apprenne à devenir maître de ses émotions.
Éduquer, prévenir et accompagner seraient donc essentiels pour appréhender avec recul et sérénité les codes de la société actuelle. Mais, selon Claire Gavray, «On n’arrivera pas à faire changer les choses en claquant des doigts. Il y a une éducation à faire sur ces questions centrales, le vivre-ensemble, les valeurs d’égalité et de respect. Il est fondamental de donner des cours de citoyenneté, d’éduquer les enfants dès le plus jeune âge et dans la durée. Il faut donner des occasions aux jeunes d’incorporer ces attitudes d’ouverture à l’autre, notamment à l’école. Quand on mène des projets qui leur donnent l’occasion d’expérimenter l’exclusion et l’inclusion, la confiance en soi, l’ouverture aux autres, on constate qu’ils voient rapidement dans quelles situations ils se sentent le mieux, par eux-mêmes. Ce sont donc des notions à approfondir.»
Et la chercheuse va plus loin en suggérant que l’éducation ne devrait pas s’arrêter aux plus jeunes. Il serait en effet intéressant de former aussi les enseignants à ces mécanismes qui hiérarchisent les rapports sociaux, les professionnels de l’enfance et de la jeunesse, mais aussi les citoyens en général.