Technologie

Exosquelettes : la technologie au service du corps

Virginie CHANTRY • virginie@pixielightdigital.com

© Gorodenkoff – stock.adobe.com, © Odu Mazza – stock.adobe.com, Wiki/Fabdu30 CC BY-SA 4.0, © Wandercraft, © ErgoSante, © 2026 Lifeward, Inc. 

Les exosquelettes, ces dispositifs externes dont on peut s’équiper, sont conçus pour assister le mouvement humain. Qu’il s’agisse de redonner de la mobilité à ceux qui l’ont perdue ou de soulager les corps mis à l’épreuve, ils tracent un même horizon: celui d’une autonomie augmentée et d’une assistance ergonomique, où la technologie soutient sans remplacer. Des centres de rééducation aux ateliers de manutention, les exosquelettes esquissent un futur où la liberté de mouvement devient plus accessible – qu’il s’agisse de la retrouver ou de la préserver

Dans le monde du vivant, un exosquelette est une enveloppe dure qui entoure le corps – comme la cuticule des insectes ou la carapace des crustacés – et qui sert à la fois de bouclier protecteur et de support aux muscles. La robotique a repris ce concept pour créer des armatures externes portées par l’être humain: les exosquelettes. Ces dispositifs mécatroniques articulés, à la croisée de la mécanique, de l’électronique et de l’informatique, s’attachent aux membres ou au tronc pour prêter main-forte aux muscles lorsqu’ils faiblissent ou sont trop sollicités. Entre biologie et ingénierie, l’exosquelette est devenu un exemple classique de technologie bio-inspirée (   voir Athena n° 368, pp. 12-15).

Dans un contexte d’accélération du vieillissement démographique et d’augmentation des situations de mobilité réduite, la question de l’autonomie physique occupe une place croissante dans les politiques de santé et dans l’innovation technologique. En 2023, l’OMS estimait qu’une personne sur six vivait avec un handicap significatif, un chiffre en hausse sous l’effet du vieillissement et des maladies chroniques. Ces situations s’accompagnent de limitations fonctionnelles et d’inégalités d’accès aux soins, rendant d’autant plus crucial le développement d’outils abordables capables de soutenir la mobilité au quotidien et de favoriser l’autonomie. En parallèle, de nombreux secteurs professionnels parviennent difficilement à réduire la pénibilité du travail, avec des troubles musculo-squelettiques (TMS) toujours en hausse malgré les efforts de prévention. C’est dans ce contexte que la recherche d’outils pour alléger les efforts ou compenser une perte de mobilité a émergé.

De la fiction à la science

Les exosquelettes ont longtemps été associés à la science-fiction et aux usages militaires. Aujourd’hui, ils couvrent un paysage technologique bien plus varié, allant de dispositifs motorisés capables d’assister la marche ou d’aider à la levée de charge, à des structures passives destinées à soulager le dos ou les épaules dans les tâches répétitives. Dans leur version active, des moteurs électriques (parfois associés à des systèmes hydrauliques ou pneumatiques selon les modèles), des batteries, des capteurs biomécaniques et, de plus en plus souvent, de l’IA travaillent de concert pour synchroniser l’assistance avec le mouvement: analyse de la posture, mesure de la vitesse, estimation de l’intention, stabilisation dynamique. Leur actionnement permet d’augmenter la force disponible. Toutefois, ces systèmes restent souvent plus lourds et dépendants de l’autonomie énergétique, ce qui en limite parfois l’usage prolongé. Les modèles passifs, eux, s’appuient sur des principes purement mécaniques: ressorts, élastiques, vérins et mécanismes de transfert de charge. Ils stockent une partie de l’énergie fournie par l’utilisateur et la restituent afin de réduire l’effort musculaire lors de gestes répétés ou de postures contraignantes. Plus légers, ils sont aussi plus faciles à entretenir. À côté de ces 2 approches classiques, une troisième voie se développe: les exosquelettes souples, ou soft exosuits. Dépourvus d’armature rigide, ils utilisent des textiles légers et résistants, des câbles de traction et des actionnements discrets pour accompagner le mouvement de manière plus naturelle. Ces dispositifs cherchent à fournir une assistance moins intrusive, avec un poids réduit et une meilleure liberté de mouvement. Cette diversité technologique constitue la base des deux principales familles d’usage: l’assistance à la mobilité et l’assistance ergonomique au travail.

Pour combiner légèreté et robustesse, la plupart des exosquelettes s’appuient sur des alliages d’aluminium ou sur des composites en fibre de carbone, appréciés pour leur excellent rapport rigidité-poids. Certains éléments très sollicités, comme les axes articulaires, sont en acier, tandis que les zones de contact utilisent des polymères ou des textiles synthétiques pour améliorer le confort et l’ajustement. Ces choix de matériaux, que l’on retrouve aussi bien dans les modèles actifs que passifs, conditionnent directement le poids, la durabilité et le confort d’utilisation de l’exosquelette.

À la croisée des besoins individuels et des enjeux collectifs, les exosquelettes ont pour vocation de soutenir les capacités du corps humain et non de les remplacer.

Sur le terrain, ces technologies se déploient principalement dans deux domaines, la santé et les métiers physiques, avec un même objectif, soutenir le corps lorsque ses capacités diminuent ou qu’il est mis à rude épreuve. En rééducation, les exosquelettes offrent une assistance structurée pour guider la marche, stabiliser la posture et répéter les mouvements indispensables après un AVC, une atteinte neuromusculaire ou une faiblesse liée à l’âge. Dans le milieu professionnel, ils visent à réduire la charge musculaire et la fatigue associées aux gestes répétitifs, aux postures exigeantes ou au port de charge. Cette double vocation – soigner et protéger – se décline aujourd’hui à travers différentes approches de l’assistance corporelle.

L’exosquelette passif ShivaExo, développé par ErgoSanté en partenariat avec la SNCF, allège  les efforts des épaules, du dos et des coudes en  redirigeant les contraintes vers les hanches.

Expertise bruxelloise

En Belgique, le centre BruBotics – un consortium multidisciplinaire réunissant 8 groupes de recherche de la Vrije Universiteit Brussel – étudie depuis plus d’une décennie les interactions entre êtres humains et dispositifs d’assistance robotique. Leur démarche est centrée sur l’utilisateur: comprendre comment un exosquelette influence la posture, l’activité musculaire, la perception de l’effort ou l’acceptation sociale est aussi important pour eux que les aspects purement techniques.

Dans le domaine des exosquelettes professionnels, les équipes de BruBotics explorent notamment comment ces dispositifs modifient la biomécanique du travail: quelles tâches bénéficient réellement d’une assistance, dans quelles conditions la charge musculaire diminue, et comment éviter les effets indésirables comme la compensation ou la surcharge d’un autre segment du corps. Pour cela, plusieurs outils de mesure issus de la biomécanique sont utilisés: des capteurs inertiels (IMU, Inertial Measurement Unit) qui enregistrent orientation, accélérations et rotations des membres pour reconstruire le mouvement; des capteurs de force intégrés aux articulations des exosquelettes, qui mesurent les charges réellement transférées; et de l’électromyographie (EMG) de surface, une technique qui détecte, via des électrodes posées sur la peau, l’activité électrique des muscles pour quantifier leur implication. En laboratoire, ces données peuvent être complétées par de la motion capture optique, un système de suivi tridimensionnel du corps humain utilisant des caméras et des marqueurs pour analyser finement la cinématique articulaire. L’ensemble alimente des modèles musculo-squelettiques permettant d’estimer objectivement l’effet d’un exosquelette – réduction de charge sur le bas du dos, diminution de l’effort de rotation des épaules, ou redistribution involontaire de l’effort vers d’autres parties du corps.

En parallèle, BruBotics développe des prototypes de nouvelle génération qui ajustent automatiquement le niveau d’assistance. Cette démarche s’inspire des approches «assist-as-needed», où l’exosquelette n’aide que lorsque c’est nécessaire et réduit son soutien dès qu’un mouvement volontaire est détecté. L’objectif est de fournir une aide graduée, qui encourage l’activité musculaire plutôt que de se substituer à elle. BruBotics mène également des études sur l’ergonomie, l’ajustement morphologique, le confort d’usage et le ressenti utilisateur, des paramètres qui déterminent souvent, plus que la performance mécanique, l’adoption réelle d’un exosquelette une fois sorti du laboratoire.

1. Kevin Piette, paraplégique depuis un accident  de moto en 2013, a participé au Relais  de la Flamme Olympique de Paris 2024 en  marchant grâce à un prototype d’exosquelette  personnel auto-équilibré développé par  Wandercraft – un moment symbolique  mettant en lumière le potentiel des  technologies d’assistance pour les personnes à  mobilité réduite.

2. Conçu pour les tâches de manutention et les  postures penchées en avant, le HAPO BACK  d’ErgoSanté est un exosquelette passif qui  transfère une partie des contraintes lombaires  vers les cuisses, réduisant la fatigue du dos lors  des flexions répétées.

    Comment fonctionne le HAPO BACK ?

Innovations bleu, blanc, rouge

En France, l’entreprise parisienne Wandercraft a développé Atalante X, présenté comme le premier exosquelette de marche auto-équilibré. Ce dispositif actif repose sur une architecture multi-joints et un contrôle de stabilité dynamique inspiré de la robotique humanoïde: l’exosquelette ajuste en continu la répartition du poids et la trajectoire du centre de gravité du système formé par l’utilisateur et l’exosquelette, permettant ainsi le maintien de l’équilibre. Des capteurs biomécaniques analysent la posture et la vitesse, tandis que les algorithmes de contrôle adaptent les mouvements en temps réel. Conçu pour la rééducation neurologique, Atalante X permet des séances plus longues et plus intensives, essentielles par exemple après un AVC, où la répétition des cycles de marche contribue à favoriser la capacité du cerveau à réorganiser ses circuits moteurs (plasticité cérébrale). Wandercraft développe aussi Eve, le premier prototype d’exosquelette personnel auto-équilibré, destiné aux utilisateurs en fauteuil roulant pour leur permettre de marcher à domicile et dans leur environnement quotidien. Une promesse technologique à suivre de près.

Du côté des dispositifs passifs, l’entreprise ErgoSanté, basée dans le Gard, illustre la puissance de la mécanique pure. Sa gamme Hapo regroupe plusieurs exosquelettes conçus pour la manutention et la prévention des TMS, en particulier au niveau du dos, des épaules et des membres supérieurs. Elle comprend notamment le Hapo back, qui soulage les efforts lombaires, le Hapo FRONT, pensé pour réduire les tensions sur les épaules, le Hapo UP, dédié aux travaux bras en l’air, mais aussi le Hapo NECK, conçu pour soutenir les cervicales dans les positions «tête vers le haut», et le Hapo CS, un modèle spécifiquement adapté à la morphologie féminine. Tous reposent sur le même principe: des systèmes mécaniques qui absorbent une partie de l’effort musculaire sans moteur ni batterie. Cette simplicité mécanique impose pourtant des choix techniques déterminants: un ressort trop rigide gêne le mouvement, un harnais mal équilibré déplace le centre de gravité et fatigue l’utilisateur. L’efficacité repose donc sur un ajustement ergonomique minutieux, un point sur lequel ErgoSanté met en avant une méthodologie structurée d’analyse de poste et d’évaluation de l’assistance fournie. Et ce ne sont là que quelques exemples d’un domaine en pleine évolution.

Assister sans entraver

Ces approches, bien que différentes, montrent comment la technologie d’assistance corporelle s’étend de la mécatronique très avancée à des solutions purement mécaniques mais finement optimisées. Elles font face aux mêmes défis: préserver une liberté de mouvement naturelle, limiter la gêne, ajuster le dispositif aux morphologies et garantir une interaction homme-machine qui ne perturbe ni la posture ni le geste.

Derrière ces avancées demeure pourtant une réalité contrastée: alors que certains exosquelettes gagnent en légèreté, en simplicité et en accessibilité, d’autres restent très spécialisés, coûteux et réservés à un usage clinique. L’utilisation quotidienne progresse encore timidement, freinée par le prix, la nécessité d’un ajustement précis ou l’obligation d’un accompagnement professionnel. Malgré cela, les dispositifs quittent progressivement le laboratoire pour rejoindre les environnements réels – centres de soins, ateliers, entrepôts – et, plus récemment, certains foyers, avec l’apparition de modèles quasi «grand public» conçus pour être enfilés rapidement et utilisés sans expertise technique.

Ce qui est sûr, c’est que les prochaines années nous diront jusqu’où les exosquelettes nous emmèneront. Au-delà de leur sophistication technique, ils semblent vouloir s’affirmer comme des compagnons conçus pour soutenir les gestes du quotidien – domestiques ou professionnels –et permettre à chacun de continuer à bouger, à travailler et à vivre avec un soutien adapté à sa condition et à ses envies. Il reste toutefois de nombreux défis à relever: normes de sécurité, durabilité, acceptation sociale… Leur place dans notre société ne dépendra pas seulement de leurs performances, mais de la manière dont ils sauront s’adapter à nos corps, à nos gestes et à nos vies.
 
 
 

Techno-Zoom

Contrairement aux exosquelettes rigides, le Soft Exosuit développé notamment par le Harvard Biodesign Lab mise sur la souplesse plutôt que sur la structure. Ce dispositif de robotique «molle» est aujourd’hui commercialisé sous le nom ReStore™ par l’entreprise Lifeward, spécialisée dans les technologies de rééducation robotisée. Visuellement, aucune armature: l’Exosuit se présente comme un harnais textile léger ceinturant la taille, relié à un module dorsal d’où partent des câbles discrets longeant les jambes, avec un ancrage fonctionnel au niveau du mollet de la jambe assistée, et qui se mettent en tension au rythme de la marche. Lorsque l’utilisateur amorce un pas, des capteurs détectent les différentes phases du cycle de marche et le système applique une assistance synchronisée pour soutenir la propulsion ou la stabilité. Le résultat est un soutien léger, presque imperceptible, qui respecte la biomécanique naturelle du mouvement.

Conçu pour la rééducation post-AVC, ReStore™ réduit l’effort musculaire associé à la flexion de hanche et améliore la symétrie de la marche, tout en maintenant l’utilisateur pleinement actif – un élément clé pour favoriser la récupération neuromotrice. Son faible poids, son design textile et la liberté de mouvement qu’il offre expliquent son déploiement en centres de rééducation, où il permet des séances plus intensives et fonctionnelles. Il illustre surtout une tendance de fond: celle d’une assistance robotique plus discrète, pensée pour accompagner le mouvement sans le contraindre, et ouvrir la voie à des usages de plus en plus ancrés dans la vie quotidienne.

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