Société

Le choix d’une vie sans
enfant

Anne-catherine De Bast •
annecatherinedebast@yahoo.fr 

© Stockbroker, © Design Pics RF

De plus en plus, les femmes qui ne veulent pas d’enfant assument leur décision. Elles la revendiquent, même malgré la pression sociale qu’elles peuvent subir ! Elles n’hésitent pas à rejeter le destin maternel traditionnellement assigné à la gent féminine, sans culpabiliser de vivre par et pour elles-mêmes

 

Niet. Nee. Nada, never ! Et elles ne changeront pas d’avis. Entre leurs 20 et leurs 40 ans, on leur pose la question toutes les semaines. «Et toi, c’est pour quand ?». Leur réponse ne varie pas: jamais ! Leur choix n’est pas lié à leurs capacités de reproduction. Elles ne veulent pas être mère, c’est tout. Les enfants, ce n’est pas leur truc. Ou alors, ceux des autres, à petites doses. Elles l’affirment: ce qu’il se passe dans leur utérus ne regarde qu’elles. Et pourtant, la «question qui fâche» revient régulièrement… C’est paradoxal: alors que la discussion est monnaie courante, la non-maternité désirée est taboue. Ne pas vouloir d’enfants reste un choix incompris.

«Dans notre société, le bonheur de la maternité devrait passer avant tout !, constate Anne-Sophie Crosetti, chercheuse en sociologie à l’ULB et coéditrice du numéro de la revue Sextant consacrée à la non-maternité, No children no cry (1). Or ce n’est pas le cas, et les femmes qui ne veulent pas d’enfant commencent à l’assumer. En 2015, la publication du livre d’Orna Donath sur le regret d’être mère a libéré une parole. On assiste à un phénomène comparable à «Me Too», mais dans une moindre ampleur. Les femmes se rendent compte qu’elles peuvent ne pas avoir d’enfant, qu’elles ne sont pas par essence des mères. Des femmes, des mères s’expriment. Elles ne disent pas qu’elles n’aiment pas leurs enfants, mais elles regrettent certaines conséquences de la maternité sur leur vie.»

  

Bio express

Anne-Sophie Crosetti est aspirante FNRS à l’Université Libre de Bruxelles, où elle réalise une thèse en sociologie sur la prise en charge de la planification familiale par des groupes catholiques en Belgique. Elle fait partie du Centre METICES et travaille dans le cadre de la recherche collective et interdisciplinaire «Sex & Pil», orientée sur la révolution sexuelle et la pilarisation en Belgique.

Elle est diplômée en sciences sociales de l’École Normale Supérieure de Paris et en sciences politiques spécialité en études de genre de l’Université de Paris VIII. Elle a également étudié en tant que research graduate student à l’Université de Cambridge. 

Si le choix de la non-maternité est aujourd’hui de plus en plus assumé, la situation n’est pas nouvelle. «Par le passé, les femmes qui ne voulaient pas d’enfant utilisaient les mécanismes qui étaient alors possibles pour vivre cette expérience de la non-maternité. Par exemple, elles rentraient dans les ordres, ce qui était de surcroit une expérience valorisée et respectée. Mais le choix de la non-maternité n’était pas une revendication comme il peut l’être à l’heure actuelle. Le bonheur maternel est censé être quelque chose d’évident, alors qu’il s’agit d’un travail. Encore aujourd’hui, des femmes suivent des thérapies qui visent à les remettre sur le « droit chemin«  sans que le côté « naturel«  de la chose soit jamais remis en question

Plus globalement, la question de la non-maternité voulue renvoie à celle des normes reproductives. Dans les années 70, l’accès à la contraception se démocratise, permettant la liberté sexuelle, le choix d’espacer les naissances et de la maternité. À l’époque, les femmes le revendiquent et le slogan est connu: «Un enfant si je veux !». «Mais ce n’est pas pour autant que la question du choix de ne pas être mère est devenue une norme, précise la chercheuse. Car dans les faits, on n’en est pas là… Les centres de planning familial orientent leurs arguments sur les valeurs familiales. On prône une contraception responsable pour espacer les naissances et éviter les avortements. On veut responsabiliser les femmes, mais on ne remet jamais en cause l’idée de la maternité. La pilule est au service de la famille, d’une bonne famille. La pilule permet de prendre le pouvoir sur son corps. Elle change les normes reproductives, mais les normes de la maternité ne sont pas questionnées, à part par des groupes féministes. Et cela perdure encore aujourd’hui

 
«Égoïstes, lesbiennes et déviantes»

Celles qui proscrivent leur destin maternel sont souvent incomprises. Elles sont taxées d’égoïsme ou de déviances, interrogées, parfois malmenées. On leur reproche d’avoir choisi de vivre par et pour elles-mêmes. De s’écouter. Mais c’est assumé. Certaines ne veulent pas changer leurs habitudes de vie. Elles rejettent la responsabilité d’élever un enfant. D’autres ne s’imaginent pas enceintes, même si on peut aujourd’hui devenir mère sans l’être, ou refusent totalement l’expérience de la parentalité. Elles évoquent aussi des arguments démographiques, politiques, écologiques.

«Le reproche d’être égoïste est un stigmate qu’elles retournent régulièrement en évoquant un argument écologique, constate Anne-Sophie Crosetti. Elles n’ont pas envie de donner naissance à un enfant dans un monde qui court à sa perte. Avoir un enfant, c’est consommer plus. Cet enfant devient un individu, et un individu, c’est polluant. La plupart du temps, les femmes qui ne veulent pas d’enfant évoquent un somme d’explications. Certains n’en ont simplement pas envie, et trouvent même des arguments a posteriori, car c’est quelque chose qu’on peut ressentir sans pouvoir l’expliquer. Elles ne devraient pas avoir à se justifier, mais la société leur demande de le faire en continu.»

Le bonheur maternel est censé être évident. Des femmes suivent des thérapies pour être remises sur le «droit chemin» sans que le côté naturel de la chose soit remis en question.

La question de l’identité sexuelle n’est pas liée à celle de la reproduction. Les lesbiennes ont une stérilité sociale, l’accès à la maternité est plus difficile pour elles, mais leur sexualité ne les empêche pas de devenir mère.

On les interroge sur leur santé, sur leur sexualité, sur leurs croyances. La question de l’identité sexuelle revient régulièrement sur le tapis. «Mais elle n’est pas liée à la reproduction. La PMA (procréation médicalement assistée) est accessible à toutes. Les femmes lesbiennes ont une stérilité sociale, la structure de leur couple rend l’accès à la maternité plus difficile, mais il reste possible. L’accès aux techniques de reproduction modifie ce rapport. La pilule sépare les notions de sexualité et de reproduction. La PMA le fait aussi. L’identité sexuelle n’est pas du tout liée à la reproduction, mais on va moins questionner le refus de la maternité chez les lesbiennes. La parentalité est un travail biologique mais surtout social. On peut ne pas avoir connu cette expérience biologique pour être parents. C’est ce que connaissent aussi les beaux-parents, d’ailleurs».

 
Repenser l’éducation sexuelle et affective

Si les raisons de ne pas avoir d’enfants sont nombreuses et propres à chacune, bien souvent, leurs arguments ne suffisent pas à faire taire les curieux. On leur dit qu’elles changeront d’avis, qu’un jour elles regretteront leur décision. «La famille est quelque chose de très normatif, constate la chercheuse. Très souvent, les gens posent la question « et toi, c’est pour quand ?« , c’est une manière d’observer un contrôle diffus

Pour mieux vivre ces intrusions dans leur intimité, l’expérience collective est quelque chose de libérateur. «La non-maternité n’est pas une expérience qu’on voit souvent. Elle est inhabituelle dans les films, elle n’est jamais assumée. Voir cette expérience-là chez l’autre peut aider, partager peut ouvrir la réflexion.  Le rôle de la représentation et des mots est très important. Ce qu’on constate, maintenant que les femmes parlent, c’est un regret des conséquences de la maternité plus que de la maternité en elle-même. Cela nécessite d’aller plus loin dans l’analyse de ces conséquences et d’y donner une réponse politique. Si la cause est due à une mauvaise répartition du travail parental, par exemple, il faut mettre des choses en place pour y remédier. On pourrait repenser l’éducation sexuelle et affective. Elle existe depuis les années 30, d’abord dans le but d’informer les jeunes. Par la suite est venue la notion de responsabilisation. Mais quand on s’interroge d’un point de vue historique, la trame narrative est très hétéronormée. Cette éducation est très normative. Il est important de questionner les normes qu’on a envie de véhiculer à travers cette éducation-là. La repenser pourrait être utile pour mieux correspondre aux besoins de la société.»

 
Le rôle du père

Se pose ainsi la question du rôle du père dans l’éducation des enfants, primordiale dans la répartition des rôles au sein de la famille. «La maternité est une expérience structurante, qui change une vie. Quand un enfant naît dans une famille, c’est essentiellement la femme qui s’en occupe. C’est elle qui en subit les conséquences, au niveau de la vie familiale, mais aussi de son travail.»

La question de la parentalité n’est-elle qu’une affaire de femmes ? Elle questionne en tout cas davantage leur identité. Car historiquement, le refus d’avoir des enfants n’a pas les mêmes conséquences sur l’identité des hommes et des femmes. «La féminité s’est construite dans la maternité. Tandis que la paternité et la virilité sont 2 choses différentes. Les femmes ont des doubles, voire des triples journées, elles cumulent des identités. Quand on lance un sondage sur les réseaux sociaux sur la question de la non-maternité, on constate que la grande majorité des répondants sont des femmes. Est-ce dû au fait que les hommes ne se sentent pas concernés par la question ? Ou que les femmes se sentent hyper investies par cette expérience considérée comme anormale ? La non-paternité doit être questionnée aussi, mais cela montre que les 2 expériences ne sont pas similaires

Il existe peu de chiffres qui pourraient permettre d’objectiver la question de la non-maternité. En Europe, 18% des femmes n’ont pas d’enfant, mais pas seulement par choix. En France, des données plus précises révèlent que 4,3% des femmes auraient décidé de ne pas devenir mère. Et en Belgique ? Statbel, l’office belge de statistiques relève une baisse de la natalité depuis 7 ans consécutifs. «En 2017, le nombre de naissances vivantes issues de mères résidant en Belgique est descendu sous la barre des 120 000», précise l’office sur son site Internet. La fécondité belge s’établirait ainsi à 1,64 enfant par femme en moyenne en 2017.