Société

Sexisme
en ligne: des violences bien réelles

Anne-catherine DE BAST • annecatherinedebast@yahoo.fr 

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Avec l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux, les harceleurs ont à disposition de nouveaux canaux pour atteindre leurs proies. Si les agressions en ligne sont parfois minimisées, elles n’en sont pourtant pas moins traumatisantes pour les victimes. Des femmes, le plus souvent. Car dans ce type de violences, le sexisme est prédominant

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Un message privé, un mail, une photo. Si les premiers contacts sont parfois «simplement» interpellants, ils ne manqueront pas de monter en puissance. Le message devient dénigrant. Le mail, insultant. La photo, sexuellement explicite. Le harcèlement en ligne a beau être virtuel, il n’en est pas moins réel. Des agressions répétitives, intrusives, violentes, qui pourrissent la vie de celles et ceux qui les subissent. Des femmes, le plus souvent, victimes d’agressions commises par des hommes, car le sexisme y est prédominant.

Ces violences ont beau être perpétrées en ligne, elles font tout aussi peur que les contacts «directs». L’anonymat est en plus beaucoup plus facile pour ceux qui les commettent, et le sentiment d’impunité plus grand. D’autant que celles qui franchissent la porte d’un commissariat pour porter plainte ne sont pas toujours bien reçues, par manque de formation des agents.

Les victimes ? Des femmes politiques, des journalistes, des influenceuses, des personnalités publiques. Des femmes qui s’exposent, oui. Mais pas seulement: le phénomène concerne toutes les femmes, quel que soit leur âge, le milieu ­culturel, économique et social dont elles proviennent. Car si les auteurs de ces agressions peuvent être des anonymes, il n’est pas rare que ce soit le fait de proches. Des soupirants éconduits, des ex revanchards, des hommes frustrés, haineux. 

  
Trollage et meute

Depuis l’avènement des réseaux sociaux, le ­harcèlement en ligne ne fait que s’accentuer. Autrefois «limité» aux mails et aux messages privés, il a tendance aujourd’hui à s’immiscer par tous les fils de la toile. Les publications, les ­commentaires sous les photos, les faux profils,… tous les moyens sont bons pour traquer sa proie. Et il semblerait que le confinement ait encore amplifié le phénomène: les comptes «fishas», spécialement créés et dédiés à la diffusion de photos volées, se sont multipliés durant cette période… d’ennui.

«Il y a plusieurs formes de violences sur les réseaux sociaux, constate Bruno Humbeek, ­docteur en sciences de l’éducation et professeur à l’Université de Mons. Le trollage est le fait d’être poursuivi, au point qu’on a l’impression qu’il n’y a plus de zone de repli. Ce sont des agressions très proches de la prédation: on cherche à user l’autre en lui montrant des images qu’il ne veut pas voir de manière répétée.» Exemple: des dickpics, soit des photos de sexes masculins, de préférence en érection, envoyées sans pudeur pour affirmer sa domination. «Dans la vie réelle, le prédateur cherche à immobiliser sa victime pour s’en ­nourrir. C’est le même mécanisme dans la prédation ­virtuelle.»

Autre type de violence en ligne: les agressions de meute. «On attaque en groupe, on attaque la personne publiquement devant ce qu’on appelle des « spectacteurs », des personnes qui figent les positions de chacun, et notamment la posture du dominant-dominé», précise le psychopédagogue, qui cite le cas particulièrement parlant des ­blagues sur les blondes. «Je ne vais pas raconter cette blague en face-à-face car si la personne ne rit pas, elle annule instantanément ma tentative de prise de pouvoir. Je vais balancer ma vanne sexiste devant d’autres hommes qui vont se mettre à rire. La victime va être coupable 3 fois: d’être blonde, d’être supposée bête puisqu’elle est blonde et de ne pas avoir d’humour. Elle ne peut pas ­réagir. C’est ce qu’il se passe dans des situations de harcèlement. Il y a une forme d’agressivité hiérarchique: soit le nombre nous écrase, soit l’autorité de l’autre nous écrase. Dans les 2 cas, on ne peut pas réagir.»

  

Vous avez dit «harcèlement» ?

Le cyber-harcèlement n’est rien d’autre que du harcèlement… Les dégâts qu’il peut causer sur les personnes sont bien réels, même si les agressions se déroulent sur un espace virtuel. Concrètement, il s’agit d’agissements répétés, nuisibles et intentionnels commis par une ou plusieurs personnes ayant pour objet d’affaiblir l’individu qui en est ­victime et de dégrader ses conditions de vie, provoquant une impuissance à réagir. Ces violences peuvent être verbales, non verbales, psychologiques ou physiques.

Le cyber-harcèlement sexiste peut prendre plusieurs formes:

Le revenge porn: divulgation publique d’un contenu sexuellement explicite sur Internet sans le consentement de la personne apparaissant sur ce contenu. Il s’agit le plus souvent de photos ou vidéos de la victime dénudée, publiées sur les réseaux sociaux ou des sites pornographiques par un (ancien) proche.

L’envoi de messages sexuellement explicites et non sollicités par mail, messages privés ou publications: slutshaming (dénigrement de femmes sexuellement actives ou supposées l’être), avances déplacées, chantages destinés à obtenir des images à caractère sexuel, menaces, propos dénigrant, insultant et haineux, dickpics (photos de sexes masculins non sollicitées).

L’usurpation d’identité par le piratage de la messagerie ou des profils sur les réseaux sociaux de la victime

La diffusion d’informations privées, telles que le numéro de téléphone, l’adresse ou l’orientation sexuelle de la victime.

Fuir ou s’exprimer ? 

Sur les réseaux sociaux, le public est tout trouvé… L’adhésion est facile et une fois la machine à dénigrement lancée, il devient difficile de l’arrêter. Faut-il pour autant fermer sa boîte mail, s’éloigner des réseaux sociaux ? Faire profil bas ? Effacer toute trace, toute photo «compromettante», tout texte publié parfois plusieurs années avant l’agression ? Cela parait censé… Surtout si le harceleur est un troll, un agresseur qui poursuit sa victime de manière à la fragiliser et se plonge dans les moindres traces de son parcours numérique.

Mais est-ce pour autant la solution ? Lauranne Wattecamps est journaliste indépendante. Victime de trollage et d’une usurpation d’identité, son premier réflexe a été de s’imposer une autocensure. «M’afficher, c’était risquer encore plus de recevoir des menaces, des appels», expliquait-elle à l’occasion du débat Femmes et violences virtuelles, la peur en ligne, organisé par l’Université de Mons et Soroptimist International. «J’ai fait un double check de tous mes réseaux, de mes profils. Cela m’a amenée à supprimer des articles que j’ai écrits par le passé. J’écrivais beaucoup de coups de gueule au début de ma carrière, j’ai eu peur que cela me revienne. Cette autocensure me choque. C’est grave car cela touche à mon travail. C’est l’un des gros problème avec les violences virtuelles: on laisse à des anonymes l’opportunité de nous atteindre dans la vraie vie. Ce n’est pas normal, ces tentatives d’évitement, ces suppressions de profils sur les réseaux sociaux.»

Si cette autocensure est interpellante, elle est aussi inquiétante pour la liberté d’expression. «Quand une partie des journalistes ne s’exprime plus, il y a un problème au niveau de la représentation de la société, embrayait Pamela Morinière, de la Fédération Internationale des Journalistes, à l’occasion du même débat. Les femmes sont mal représentées dans les médias, moins vues. Si on leur retire cette tribune que constituent les réseaux sociaux, cela envoie aussi le message qu’une femme qui s’exprime risque de se faire agresser, qu’elle soit journaliste ou pas. C’est intimidant pour les autres. Faire taire une partie de la profession, c’est un donc un problème qui concerne tout le monde !»

Après avoir sécurisé ses données, Laurane Wattecamps a décidé d’aller plus loin. En portant plainte et en témoignant publiquement, elle a d’ailleurs incité d’autres victimes à suivre son exemple car elle refuse d’avoir peur des personnes derrière ces actes malveillants.

73% des femmes ont déclaré avoir été victimes de violences en ligne, selon un rapport de l’ONU publié en 2015.

La Fédération Internationale des Journalistes a lancé une enquête en 2017, à laquelle ont répondu 500 femmes journalistes de par le monde. 48% d’entre elles ont rapporté avoir subi des violences dans le cadre de leur travail. 44% ont subi du harcèlement en ligne.

Une étude rapporte que suite à du harcèlement sexiste en ligne, 1 femme sur 5 a fermé son compte en ligne pour se protéger.

  
Garder des traces

Il y a tout de même, dans cette problématique, un côté positif. C’est la solidarité entre victimes, constate Bruno Humbeek. «Pour les femmes qui subissent une agression publique sur les réseaux sociaux, le mauvais réflexe est de répondre car elles s’exposent alors à un déchainement de violence. Il faut faire des captures d’écrans et porter plainte, même si le système légal est lent. Il est important d’avoir des traces. En parallèle, on voit les femmes réagir de manière intelligente en se regroupant. Elles produisent ainsi un effet de contre-pouvoir. Les commentaires sexistes sont isolés, publiés sur un espace approprié, soumis à une indignation de groupe

Il ne s’agit pas là de tomber dans un système de type #MeToo ou #BalanceTonPorc, qui a mené à des dérives. «Né d’une forme d’indignation en essayant de fédérer, il a eu un effet pervers, en menant à des dénonciations parfois sans fondement, insiste le psychopédagogue. Dans ce système à cheval entre le juridique et le convivial, le pire côtoie le meilleur. Quand un nom a été dénoncé, la personne se retrouve coupable de figurer dans la liste. Elle est condamnée à la suspicion à perpétuité sans moyen de se défendre. Ce système ne peut pas être le seul mécanisme de défense. Il y a d’ailleurs eu un retour de bâton au mouvement #MeToo, une augmentation des violences en ligne.»

D’où l’importance de garder des traces, des captures d’écran, pour affirmer la réalité de l’agression. Et de porter plainte, même si les chances d’aboutir sont loin d’être garanties, et que le risque existe de s’exposer à davantage de harcèlement.

  

  

CyberHelp:
une application pour donner l’alerte

Les établissements scolaires sont régulièrement confrontés à des cas de harcèlement en ligne. Pour tenter de remédier à l’absence de mesures efficaces, l’application CyberHelp a vu le jour il y a quelques mois. Développée par l’Université de Mons et la Ville de Mons, avec la Fédération Wallonie-Bruxelles, le CREAS (UMons) et la Police fédérale (Computer Crime Unit), elle permet de dénoncer les cas de cyber-harcèlement.

  

Concrètement, chaque élève est invité à installer l’application sur son smartphone. En cas d’agression, il peut cliquer sur une icône qui enclenche automatiquement une capture d’écran, enregistrée dans un dossier. S’il estime avoir été victime d’abus, l’élève concerné peut choisir de l’envoyer aux membres de l’équipe éducative de son école, qui a adhéré à ce dispositif de prévention. Cette alerte sera suivie par un dispositif et une prise en charge adaptée. La situation sera analysée et la victime, contactée pour mettre sur pied des solutions. En parallèle, l’émetteur du message sera également prévenu, ce qui peut déjà le décourager à poursuivre ses agressions.

CyberHelp est particulièrement adapté pour la prévention du cyber-harcèlement dans les institutions scolaires, mais d’autres structures telles que des associations, des communautés sociales,… peuvent aussi y adhérer.

  
Parler, recadrer

Si la justice n’a pas encore de réponse rapide et appropriée à apporter au cyber-harcèlement, la société civile commence à mettre en place des dispositifs pour permettre aux victimes de faire part de leurs émotions, en évoquant des comportements qu’elles estiment inappropriés ou inconvenants. Des écoles, des entreprises proposent des espaces de parole de manière à proposer aux personnes qui s’estiment victimes d’abus d’exprimer leurs émotions dans un lieu où elles sont protégées. «Ce sont des espaces où les souffrances peuvent s’exprimer sans qu’on accuse quelqu’un, indique Bruno Humbeek. Cela mène à un recadrage souple, qui suffit dans 80% des cas. Puis à un recadrage ferme si cela ne suffit pas

Car le plus souvent, l’agresseur n’a pas conscience des dégâts qu’il cause. Et sans frein, il a tendance à accentuer la violence de ses envois. Une photo de pénis en érection, envoyée «pour la blague», est perçue comme une gifle par la personne qui la reçoit. Une remise en contexte et une concertation permettent souvent de stopper le phénomène avant qu’il prenne de l’ampleur. «Il y a un travail d’éducation, mais aussi de mise en place de procédures institutionnelles. Le but n’est pas de diaboliser les réseaux sociaux. Ce sont des espaces qui correspondent aux mêmes réalités légales que la vie de tous les jours. Mais tout usage asocial des réseaux sociaux doit être soumis à une sanction. Il faut équiper les écoles, les entreprises, outiller le monde judiciaire de manière à mettre en place des procédures adaptées et compatibles avec le système légal