Depuis 20 ans, des feux ravagent, crescendo, la planète. Le tournant traumatique est probablement à dater de 2018, quand la ville de Paradise, en Californie, fut entièrement détruite par les flammes de Camp Fire, un mégafeu ayant causé 88 décès, l’évacuation de 250 000 personnes, la destruction de 20 000 maisons et la disparition de 620 km2 de forêts. «Selon les pompiers, il s’est propagé à une allure phénoménale, jusqu’à conquérir l’étendue d’un terrain de football par seconde», raconte la philosophe française Joëlle Zask dans son essai Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique (1). Ce que les témoins ont vu cette année-là ? Des flammes hautes de 30 m, des «ouragans» de flammes, des feux fantômes capables de revenir sur leurs pas: des feux détruisant non seulement les maisons et décimant les humains mais carbonisant le dehors, le paysage, la faune et la flore.
Plus intenses, plus rapides, plus étendus, plus récurrents, plus ravageurs que les feux de forêts «ordinaires», les «mégafeux» ne sont donc pas seulement de «très grands feux», comme pourrait le laisser entendre le nom qui leur a été donné en 2013 («megafire»). «Il s’agit d’une différence de nature et non de degré car les mégafeux ne se comportent pas de la même manière que les feux connus: ils sont capables de “sauter″, de reprendre», commente Nathalie Frogneux, philosophe à l’UCLouvain et qui a consacré avec ses collègues un cours interdisciplinaire – à destination, des étudiants du master en sciences et gestion de l’environnement – aux mégafeux. C’est pourquoi les pompiers, en dépit d’effectifs et de moyens adaptés – canadairs, hélicoptères, camions ou lances à incendie – demeurent impuissants. Même si certains gouvernements s’entêtent dans une rhétorique de «guerre contre le feu», cette guerre est perdue d’avance. Seulement peut-on la prévenir: 30 minutes après leur départ, les mégafeux ne peuvent déjà plus être éteints. Il n’y a plus alors qu’à attendre une pluie providentielle, qu’ils finissent de consumer les combustibles ou que les flammes atteignent la mer.