Alors quid de l’«après-ISS» ? Les agences spatiales explorent leurs options. Le patron de Roscosmos indiquait en avril 2021 qu’un premier module destiné à une «nouvelle station orbitale russe» était d’ores et déjà en construction. Toutefois, depuis cette déclaration, c’est le silence radio. «Les Russes ont raté leurs dernières missions: ils sont très en retard au niveau technologique et ont peu de moyens financiers, souligne Emmanuël Jehin. Avec leur industrie vieillissante, ils sont largement derrière les États-Unis, la Chine ou même l’Inde. C’est pour cela qu’ils essayent de s’impliquer dans des projets comme celui de la station lunaire chinoise ou de la station orbitale chinoise Tiangong en construction, car ils savent qu’ils ne pourront pas y arriver tout seuls». Cette stratégie de Moscou vise également à dire «bye bye» aux Américains, leur collaboration étant de plus en plus restreinte depuis que le Soyouz russe est fréquemment remplacé par la capsule de SpaceX pour acheminer vivres et astronautes vers l’ISS. En outre, au vu du conflit qui oppose la Russie à l’Ukraine, la conquête spatiale n’est sans doute pas ce début 2022 la priorité du gouvernement russe…
Côté Nasa, construire une autre station spatiale en orbite terrestre n’est pour l’instant pas à l’ordre du jour. «Les États-Unis sont plutôt tournés vers la Lune avec leur programme lunaire Artemis (voir Athena n° 355, pp. 56-58) et le développement du « Lunar Gateway », une nouvelle station spatiale autour de notre satellite naturel. La course avec la Chine pour la conquête de notre satellite naturel est réellement l’enjeu de la décennie», affirme Emmanuël Jehin. L’Esa, quant à elle, s’est focalisée sur les missions robotisées d’exploration du Système solaire: cela coûte moins cher et donne aujourd’hui de «magnifiques résultats scientifiques».
Pékin, en revanche, multiplie les projets. «La Chine est aujourd’hui la 2e puissance mondiale en matière de conquête spatiale. Elle s’est posée sur la face cachée de la Lune et en a même ramené des échantillons. Elle s’est posée sur Mars avec un rover et a envoyé des hommes dans l’espace dans sa propre station spatiale construite en un temps record. L’empire du Milieu devrait rattraper les États-Unis à l’horizon 2030, avance le scientifique. La Chine impressionne donc déjà et pourtant, je pense qu’ils n’ont rendu publiques qu’une petite partie de leurs ambitions liées à l’espace, le volet militaire étant secret».
Le 29 avril 2021, la Chine a envoyé dans l’espace le premier des 3 éléments de sa future station spatiale Tiangong. «Elle sera 3 fois plus petite que la Station spatiale internationale, mais c’est un pied de nez aux Américains qui n’ont jamais souhaité inclure Pékin dans le développement et l’exploitation de l’ISS, poursuit Emmanuël Jehin. Jusqu’à présent, sa cadence de construction est impressionnante». Longue de 18 m, Tianhe est la pièce maîtresse de l’édifice qui comprendra de part et d’autre 2 autres modules Wentian et Mengtian, dans une configuration en forme de «T». L’assemblage doit être finalisé courant 2022 via pas moins de 6 missions successives, ce qui porterait le temps de construction total de l’édifice à 18 mois seulement… contre 10 ans pour l’ISS ! Tiangong devrait être habitée en continu avec des relèves d’équipage, et particularité, un télescope spatial de la taille de Hubble orbitera tout proche. Nommé XunTian, son lancement est prévu en 2024. Il observera en lumière visible et proche ultraviolet et aura la possibilité de s’amarrer au module principal Tianhe, pour des opérations de ravitaillement, de maintenance et de remplacement d’instruments.
«La Chine a invité les autres pays à collaborer dans le cadre de Tiangong. Mais cette « collaboration » n’en serait en fait pas vraiment une, analyse Emmanuël Jehin. Cette invitation sert avant tout à montrer que Pékin est capable. Ensuite, les chinois sont en retard au niveau scientifique, et accueillir des expériences d’autres pays leur permettrait de s’inspirer de ce qui se fait ailleurs – même si ces retards devraient être rapidement rattrapés».
Les européens ont déjà exprimé leur intérêt pour aller travailler dans une station spatiale neuve et moderne. Les Américains quant à eux, ne sont pas du tout dans la même optique, puisqu’ils évitent le partage d’informations scientifiques et technologiques avec la Chine. Finalement, l’ère «post ISS» demeure encore bien mystérieuse, mais ce qui est sûr, c’est que la course à l’espace est bel et bien relancée.