Qui est-ce?

Rosalind Franklin

Jacqueline REMITS• jacqueline.remits@skynet.be

Laboratoire de biologie moléculaire du MRC/carte d’identité , ESA/ATG Medialab

 
Je suis…

Pionnière de la biologie moléculaire. Je vois le jour dans une famille juive de la bourgeoisie anglaise, à Notting Hill, un quartier de Londres, 2e d’une fratrie de 5 enfants. Mon père est un banquier marchand, ma mère femme au foyer. Curieuse et passionnée par les sciences dès mon enfance, j’ai la chance d’intégrer, à 11 ans, le St Paul’s Girls’ School, l’un des seuls établissements de Londres où la physique et la chimie sont enseignées aux filles. À 15 ans, je décide de devenir une scientifique. À cette époque, la science est un domaine réservé aux hommes. Il est alors très difficile pour une femme d’y faire carrière. Mon père tente de me décourager, persuadé que l’enseignement supérieur n’est pas accessible aux filles. Mes parents, très actifs socialement, s’impliquent dans l’accueil de jeunes réfugiés juifs fuyant l’Allemagne et l’Europe de l’Est. En 1938, suite à mes brillants résultats scolaires, j’obtiens une bourse universitaire. Mon père m’oblige à la céder à un réfugié. Cela ne m’empêche pas d’entrer au Newnham College, à l’université de Cambridge, pour étudier la chimie. J’y obtiens ma licence en 1941. J’entre à l’université de Cambridge sous la supervision d’un professeur de chimie. Mais il ne montre aucun enthousiasme envers l’éducation des filles. Même s’il reconnaît mon potentiel, il n’est pas encourageant. Déçue de cette expérience, en 1942, je rejoins l’Association britannique de recherche sur l’utilisation du charbon pour y poursuivre mes travaux. Trois ans plus tard, j’obtiens mon doctorat à Cambridge pour mes recherches sur la porosité du charbon qui permettent de les classifier et de déterminer leur intérêt industriel, notamment pour la production de carburants et de masques à gaz. Après la Guerre, en 1947, j’ai l’opportunité d’entrer au Laboratoire central des services chimiques à Paris où je me forme à la cristallographie (ou diffractométrie) aux rayons X. Je me sers de ces nouvelles connaissances pour poursuivre mes recherches sur le charbon. De retour à Londres, j’intègre le King’s College en 1951, dans le département de biophysique. C’est là que je commence à consacrer mon temps aux recherches sur la structure de l’ADN. Je travaille avec un doctorant, Raymond Gosling, et le physicien Maurice Wilkins. Au fil du temps, mes travaux me permettent de réfuter les modèles d’ADN déjà établis par Maurice Wilkins et de les améliorer. Mais nos relations sont difficiles.

À cette époque…

L’année où j’obtiens mon doctorat en physique-chimie, en 1945, le 11 février, une conférence réunit le Président américain Franklin Roosevelt, le Premier ministre britannique Winston Churchill et le Président du Conseil des ministres de l’URSS Joseph Staline, à Yalta en Crimée. La victoire des Alliés semblant alors acquise en Europe, l’objectif est de se mettre d’accord sur les projets de restructuration de l’Europe après la Guerre. Mais elle n’est pas finie dans le Pacifique. Le 9 août, le Président américain Harry Truman (Roosevelt est décédé en avril) ordonne de lancer une bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki, au Japon. En 1952, l’année où je découvre la structure de l’ADN, le roi d’Angleterre Georges VI décède. Sa fille aînée Elizabeth est appelée à lui succéder. Le 2 juin 1953, à 27 ans, Elizabeth II est couronnée à Westminster.

J’ai découvert…

La structure à double hélice de l’ADN (acide désoxyribonucléique). J’ai été la première à prendre une photo de sa structure par cristallographie. En 1952, au terme d’une centaine d’heures d’expositions aux rayons X, Raymond Gosling et moi avons vu apparaître, sur le cliché 51, les 2 hélices de la molécule de l’ADN, que j’ai nommées A et B. Ainsi, en 1953, je suis arrivée à la conclusion que les 2 conformations de l’ADN présentaient cette structure. Je les ai décrites dans des articles scientifiques. J’ai formulé cette découverte dans un rapport qui n’a pas été publié. En parallèle de mes travaux, Maurice Wilkins a poursuivi ses recherches, de même que James Watson et Francis Crick à l’université de Cambridge. Ces derniers se sont largement appuyés sur mes découvertes et celles de Wilkins pour construire un modèle moléculaire de l’ADN.

En mars 1953, à cause de la mésentente avec mes collaborateurs, j’ai été contrainte de quitter le King’s College et d’y laisser mes travaux sur l’ADN, désormais aboutis, pour le Birckbeck College. Là, je me suis servie de la technique de la cristallographie sur les virus, principalement sur le virus de la mosaïque du tabac. J’ai découvert la structure en hélice de ce virus à ARN (acide ribonucléique). En 1957, suite à une demande de fonds de recherche que j’ai faite à l’Institut national de la santé aux États-Unis, j’ai reçu une subvention de 10 000 livres pour une période de 3 ans, soit la plus grosse somme jamais reçue au Birckbeck College à cette époque. J’ai entamé des collaborations avec des laboratoires aux États-Unis qui ont permis d’entreprendre des travaux sur le virus de la poliomyélite. De leur côté, en avril de la même année, James Watson et Francis Crick publient dans la revue Nature leur modèle de la structure de l’ADN. Ni Maurice Wilkins ni moi ne sommes mentionnés parmi les auteurs, seulement dans les remerciements.

Saviez-vous que…

En 1956, Rosalind Franklin est diagnostiquée atteinte d’un cancer de l’ovaire, conséquence probable de ses expositions aux rayons X. En 1958, elle est sollicitée pour monter un modèle en 3 dimensions de la structure du virus de la mosaïque du tabac destiné à être exposé au pavillon des sciences de l‘Exposition universelle de Bruxelles. Le modèle, constitué de balles de ping-pong et de poignées de bicyclettes en plastique, y sera présenté à partir du 17 avril 1958, soit le lendemain du décès de la scientifique, à moins de 38 ans. Entièrement dévouée à son travail, elle ne s’est jamais mariée et n’a pas eu d’enfants.

En 5 ans, elle a publié 17 articles scientifiques sur la structure des virus et son groupe de recherche a établi les bases de la virologie structurelle. Un de ses collègues, Aaron Klug, a reçu le prix Nobel en 1982 pour son travail sur la structure des virus qu’il avait réalisé en partie avec elle.

Elle est morte sans savoir que le fruit de ses recherches vaudra à James Watson, Francis Crick et Maurice Wilkins, de recevoir le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1962 pour « leur découverte » de la structure de l’ADN. Elle reste la grande oubliée de ce prix. Seul Maurice Wilkins la cite dans son discours, soulignant que sa collaboration avec la chimiste fut précieuse. Un prix Nobel ne pouvant alors être attribué à titre posthume (la mesure sera instaurée en 1974), ni à plus de 3 personnes, elle n’a pas fait partie des lauréats. Des années plus tard, Francis Crick a admis qu’elle avait été très proche de résoudre, seule, le problème de la structure de l’ADN.

Plus tard, des voix se sont élevées pour clamer que Rosalind Franklin avait manqué de reconnaissance pour ses recherches inlassables et sa contribution scientifique importante parce qu’elle était une femme. Ces 40 dernières années, elle a reçu de nombreux hommages posthumes. Des pavillons d’universités, des instituts de recherche et des prix portent son nom, de nombreuses statues à son effigie ont été érigées.

En 2008, elle a reçu, à titre honorifique posthume, le prix Louisa Gross-Horwitz, remis depuis 1967 par l’université Columbia, à un chercheur ayant apporté une contribution remarquable à la recherche fondamentale dans les domaines de la biologie et de la biochimie.

Un prix Rosalind-Franklin a été créé en 2003 par la Royal Society.

Le rover martien Rosalind-Franklin, de conception européenne, qui devait s’envoler en septembre 2022 vers Mars, reste sur Terre pour une durée indéterminée, l’Agence spatiale européenne ayant décidé de suspendre sa collaboration avec la Russie en charge du lancement et de l’atterrissage sur la Planète rouge de l’astromobile.