Société

Analphabétisme,
un tabou persistant

Julie LUONG • juluong@yahoo.fr

© New Africa – stock.adobe.com, © Krievietka – stock.adobe.com

En Belgique, 10 à 15% des adultes rencontrent des difficultés pour lire et écrire. Certains d’entre eux sont issus de l’immigration, mais pas seulement: nombre de personnes nées et scolarisées en Belgique ne maîtrisent pas les compétences de base en lecture et écriture. Reflet des inégalités sociales, l’analphabétisme est le plus souvent caché, malgré ses nombreuses répercussions sur le quotidien

 
Le matin, dès le réveil, vous lisez l’heure sur votre réveille-matin. Vous allumez ensuite votre téléphone et lisez les nouvelles du jour. En prenant votre petit déjeuner, vous lisez peut-être l’arrière de la boîte de céréales ou les informations nutritionnelles indiquées sur le carton de jus d’orange. Vous ouvrez votre courrier et consultez vos dernières factures. En partant de chez vous, vous lisez rapidement le mot que votre voisin a affiché dans l’entrée, pour avertir de la prochaine pendaison de crémaillère. Dans la rue, vous parcourez du regard les slogans publicitaires, les affiches pour les campagnes de prévention, les noms des rues et des magasins… Vous faites un crochet par le distributeur de billets et lisez les instructions sur l’écran. Vous tapez votre code. Vous confirmez que vous ne voulez pas de reçu. À la gare, vous levez les yeux vers le panneau d’affichage pour vérifier que votre train est à l’heure et sur quel quai vous devez vous rendre. Vous achetez une bouteille d’eau au distributeur en tapant le numéro correspondant sur le clavier. Pendant le trajet, vous feuillez votre roman en cours: vous vous interrompez pour répondre au message Whatsapp d’un ami. Vous regardez défiler le nom des gares par la fenêtre. Vous vous décidez à écrire un SMS à votre sœur pour lui proposer de se voir. Une fois au travail, vous vous plongez dans la lecture de vos mails et vous répondez aux plus urgents. Vous complétez votre agenda. Vous visionnez une conférence en anglais et lisez les sous-titres. À la pause de midi, vous consultez le menu au bistro du coin avant de vous décider pour le plat du jour griffonné sur l’ardoise. Vous n’êtes qu’à la moitié de votre journée et vous avez déjà fait appel des dizaines de fois à vos compétences en lecture et écriture…

LES CHIFFRES DE L’ANALPHABÉTISME

En Belgique, il n’existe pas de données chiffrées précises sur l’analphabétisme. Mais à partir des chiffres européens et sur base de diverses enquêtes, on estime que plus ou moins 10 à 15% des adultes sont concernés:

  • • Les données de l’Enquête sur les forces de travail (EFT) (1) indiquent qu’en 2025, 8,5% de la population belge âgée de 15 ans ou plus ne possède aucun diplôme ou est titulaire, tout au plus, d’un diplôme de l’enseignement primaire. Chez les 15-24 ans, cette proportion atteint 6%, 5% chez les 25-49 ans et 12% chez les 50 ans et plus. 
     
  • •  L’enquête PIRLS 2021 (2), qui évalue les compétences en compréhension de l’écrit des élèves de 4e primaire, montre que la Fédération Wallonie-Bruxelles obtient les résultats les plus faibles parmi les 19 systèmes éducatifs européens de référence… 11% des élèves n’atteignent pas le niveau le plus élémentaire de compréhension de l’écrit (niveau 1), soit une augmentation de 3 points par rapport à 2016. 27% des élèves se situent quant à eux au niveau 1, soit des compétences de lecture très limitées. Peu sont donc de «très bons lecteurs».

  • •  Les résultats de l’enquête internationale TIMSS 2023 (Trends in International Mathematics and Science Study) (3), qui se penche sur les compétences en mathématiques des élèves de 4e primaire, montrent des difficultés similaires en mathématiques. Ils indiquent que 30% des élèves maîtrisent des concepts et des procédures élémentaires, mais ont du mal à résoudre des problèmes. 12% des élèves n’atteignent même pas ce niveau minimal.
     
  • •  En Flandre, l’enquête PIAAC 2024 (Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes) de l’OCDE (4) montre que 18% des adultes âgés de 16 à 65 ans éprouvent des difficultés à comprendre un texte suivi. 19% éprouvent des difficultés à résoudre des tâches mathématiques comportant plusieurs étapes (calcul des proportions par exemple).

 
Un déni généralisé

Quand on se trouve dans l’incapacité de déchiffrer les signes graphiques qui pullulent dans notre environnement, les actions en apparence les plus banales peuvent devenir de véritables parcours d’obstacles… En 1958, l’UNESCO a donné une première définition de l’analphabétisme: «une personne est analphabète si elle ne peut à la fois lire et écrire, en le comprenant, un énoncé simple et bref se rapportant à sa vie quotidienne.» En 1978, l’Organisme des Nations-Unis élargit sa définition: «une personne est analphabète du point de vue fonctionnel si elle ne peut se livrer à toutes les activités qui requièrent l’alphabétisme aux fins d’un fonctionnement efficace de son groupe ou de sa communauté et aussi pour lui permettre de continuer d’utiliser la lecture, l’écriture et le calcul pour son propre développement et celui de la communauté.» Le fait de savoir lire et écrire est ainsi considéré aujourd’hui comme un véritable outil d’émancipation.

«Nous sommes dans un monde de plus en plus violent, qui nie de plus en plus ces problématiques, explique à Athena Anne Coppieters, directrice de l’asbl Lire et écrire. Aujourd’hui, avec la généralisation du numérique, une personne qui a des difficultés pour lire et écrire rencontre de plus en plus de difficultés au quotidien. Pourtant, pour les politiques, l’analphabétisme semble quasi inexistant: on suppose que tout le monde s’en sort…» Cette invisibilisation de l’analphabétisme est renforcée par le fait que les personnes concernées déploient elles-mêmes une énergie considérable pour cacher leurs difficultés… «Elles ressentent souvent une très grande honte, poursuit Anne Coppieters. Elles ne sont pas alignées avec elles‑mêmes et considèrent qu’elles ont une sorte de handicap alors que l’analphabétisme est toujours le résultat d’un concours de circonstances mais aussi un phénomène social, lié à une reproduction des inégalités.»

Reproduction des inégalités

En Belgique, on considère que 10 à 15% des adultes sont concernés. L’analphabétisme peut concerner des personnes d’origine étrangère, qui n’ont pas été scolarisées dans leur pays et qui ne savent donc ni lire ni écrire, quelle que soit la langue. Dans une culture essentiellement orale, cette situation peut ne poser aucun problème: beaucoup de ces personnes maîtrisent d’ailleurs plusieurs langues. Mais dans un pays comme la Belgique, cette situation engendre rapidement des difficultés en termes d’intégration sociale, de droit, d’emploi, de logement, de travail…

Contrairement à une idée reçue, on compte aussi parmi les personnes analphabètes de nombreuses personnes nées et scolarisées en Belgique: elles sont souvent issues de milieux défavorisés et/ou ont souffert de troubles de l’apprentissage comme la dyslexie sans avoir été repérées et accompagnées de manière adéquate. Beaucoup ont aussi été confrontées à des ruptures familiales (placement, deuil, séparation…), scolaires (redoublement, changement d’école…) sociales (harcèlement, difficultés d’intégration…), culturelles (rapport aux savoirs, aux codes de l’école… ) Ainsi, en dépit du fait que l’enseignement soit obligatoire jusqu’à 18 ans en Belgique, 13% des jeunes sortent de l’enseignement primaire normal sans avoir obtenu le Certificat d’études de base (CEB): des lacunes qui, pour la plupart d’entre eux, ne seront pas rattrapées au cours de leur scolarité secondaire. «Le problème, c’est que l’école est discriminante dès le départ, estime Anne Coppieters. On met ensemble les enfants issus de milieux économiques défavorisés, qui vont ensuite rencontrer des difficultés. Parfois, ce sont des personnes qui finissent par se convaincre qu’elles n’ont pas besoin de ces compétences parce qu’au fond, elles pensent qu’elles n’en sont pas capables… Il y a donc un véritable enjeu autour de la visibilisation de ces problématiques: savoir qu’on n’est pas seul, qu’il existe des soutiens et qu’on peut y arriver.» 

L’ALPHABÉTISATION
À TRAVERS LE MONDE

Selon l’UNESCO, entre 1975 et 2024, le taux d’alphabétisation à travers le monde a considérablement progressé: le taux mondial d’alphabétisation des adultes (âgés de 15 ans et plus) est ainsi passé de 65% à 88%, et celui des jeunes (âgés de 18 à 24 ans) de 75% à 93%. Malgré cela, en 2025, au moins 739 millions d’adultes dans le monde ne savaient toujours ni lire ni écrire. Cela représente 13% d’analphabètes dans la population mondiale. Deux tiers d’entre eux sont des femmes. Ce phénomène touche essentiellement les pays pauvres: on compte 359 millions de personnes dans ce cas en Asie centrale et du Sud (23% des plus de 15 ans) et 217 millions en Afrique subsaharienne (32% des plus de 15 ans).

Or l’alphabétisation est considérée comme un facteur fondamental d’émancipation. «L’alphabétisation émancipe et libère les individus, estime l’UNESCO. Par-delà l’importance qu’elle revêt dans le cadre du droit à l’éducation, l’alphabétisation améliore les vies en élargissant des capacités qui, à leur tour, réduisent la pauvreté, accroissent la participation au marché du travail et ont des effets positifs sur la santé et le développement durable.» Ces enjeux sont particulièrement vrais pour les femmes, encore souvent dépendantes des hommes d’un point de vue économique et parfois exposées à des «pratiques traditionnelles néfastes» mais aussi à des «formes de marginalisation et de privation». «Les femmes autonomisées par l’alphabétisation ont un effet d’entraînement positif sur tous les aspects du développement, estime l’UNESCO. Elles acquièrent une plus grande liberté de choix de vie pour elles-mêmes et il en découle un impact immédiat sur la santé et l’éducation de leurs familles, et en particulier sur l’éducation des filles.»

Source: UNESCO

    www.unesco.org/fr/literacy

 
L’alphabétisation pour s’autonomiser

En Belgique, il existe des cours d’alphabétisation depuis les années 60. Ceux-ci ont d’abord été mis en place par diverses structures associatives (paroisses, syndicats, associations d’immigrés) pour répondre aux besoins d’une nouvelle main-d’œuvre immigrée, notamment marocaine. Dans les années 80, plusieurs associations prennent conscience que l’analphabétisme concerne aussi une part importante de la population belge: l’asbl Lire et Écrire est fondée en 1983. Aujourd’hui, il existe en FWB un Comité de pilotage permanent ainsi qu’une Conférence InterMinistérielle sur l’alphabétisation des adultes afin de permettre le développement de politiques concertées dans un contexte où l’alphabétisation des adultes n’est pas régie par un décret unique, mais relève à la fois des compétences de l’Éducation permanente, de l’Insertion socioprofessionnelle, de la Cohésion sociale, de l’Action sociale ou encore de l’Enseignement pour Adultes… Depuis 2023, l’ensemble des opérateurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont par ailleurs défini précisément le périmètre des cours d’alphabétisation: ceux-ci s’adressent aux personnes qui ne maîtrisent pas les langages fondamentaux (oral, lecture, écriture, calcul) et savoirs de base équivalents au CEB dans aucune langue. On distingue ainsi l’alpha pour francophones et l’alpha pour non-francophone (où le public bénéficiaire est non francophone).

«Suivre une formation en alphabétisation est une vraie démarche, qui vient aussi d’une prise de conscience, commente Anne Coppieters. Notre public est ainsi composé d’une majorité de femmes entre 40 et 50 ans qui, par exemple suite à une séparation, sont dans une volonté d’autonomie. Les enfants jouent souvent un rôle décisif: elles veulent pouvoir les aider à l’école, se faire comprendre par le médecin, etc.» Pour ces personnes qui se sont souvent isolées au fil des années, la formation en alphabétisation est aussi l’occasion d’entretenir de nouvelles relations sociales, avec les formateur·ices et les autres apprenant·es. «Il est impossible de dire combien de temps prend une formation en alphabétisation. Mais à un moment, les personnes sont assez autonomes pour aller vers d’autres lieux. Le point fondamental, c’est la confiance en soi, ajoute encore Anne Coppieters. Dépasser ses traumatismes, comprendre que ce n’est pas notre faute et pouvoir s’ouvrir à nouveau vers l’extérieur.»
 
 

COMMENT REPÉRER UNE SITUATION D’ANALPHABÉTISME ?

Cela peut être n’importe qui: votre voisin, votre collègue, la mère d’un copain de votre fils… L’analphabétisme ne se voit pas: comme il s’accompagne souvent d’un grand sentiment de honte, il est aussi le plus souvent caché, dissimulé. Différents signes peuvent pourtant alerter l’entourage sur les difficultés rencontrées:

· un parcours scolaire marqué par les échecs, les ruptures, les changements d’établissements…

· une absence de diplôme

·  des difficultés à s’exprimer et à produire un récit cohérent à l’oral (emploi des temps, syntaxe approximative, vocabulaire imprécis…)

·  un refus de remplir ou de consulter des documents sous divers prétexte («J’ai oublié mes lunettes», «Je les remplirai à la maison», «Je suis dyslexique», etc.)

·  un refus d’une formation professionnelle, d’un poste de travail, de davantage de responsabilités dans son travail ou dans une association…

·  des difficultés pour écrire des renseignements simples comme son nom et son adresse

· une multiplication des malentendus: un voisin qui ne semble jamais lire les avis concernant la vie de l’immeuble, la mère d’un élève qui n’est pas au courant des communications de l’école aux parents… 

VOUS PENSEZ QU’UNE PERSONNE DE VOTRE ENTOURAGE EST  CONCERNÉE ?

Pour apporter votre aide et faciliter la discussion, l’asbl Lire et écrire propose plusieurs pistes:

· parler de la problématique le plus naturellement possible, ne pas dramatiser

· rappeler que beaucoup de personnes rencontrent le même problème: 10 à 15% de la population !

· rappeler à la personne qu’elle n’est pas responsable de cette situation, qui relève d’un parcours de vie et d’inégalités sociales

· valoriser les autres savoirs et compétences de la personne

·  rappeler qu’il est tout à fait possible de faire quelque chose, notamment suivre une formation alpha pour adultes… ce qui ne veut pas dire «retourner à l’école» (dont les personnes en difficultés de lecture et d’écriture ont souvent un mauvais souvenir)

· proposer d’aider à établir le premier contact avec une association d’alphabétisation


(1)     https://statbel.fgov.be/fr/themes/emploi-formation/marche-du-travail/emploi-et-chomage#figures

(2)     https://www.enseignement.be/fileadmin/portail_age/uploads/Systeme_educatif/Chiffres-cles/Enquetes-internationales/PIRLS/2021/EI_PIRLS2021_syntheselongue.pdf

(3)     https://www.timss-fwb.uliege.be/cms/c_7339298/fr/timssfwb

(4) OCDE (2024), Les adultes possèdent-ils les compétences nécessaires pour s’épanouir dans un monde en mutation ? : Évaluation des compétences des adultes 2023, Études de l’OCDE sur les compétences, Éditions OCDE, Paris, 
    https://doi.org/10.1787/e8d52c02-fr

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