Santé

Psychédéliques et patients virtuels: cap sur la conscience

Texte: Philippe LAMBERT • ph.lambert.ph@skynet.be
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Les drogues psychédéliques sont appelées à jouer un rôle dans les recherches sur la restauration de la conscience chez les patients en état d’éveil non-répondant et en état de conscience minimale. Face aux problèmes éthiques liés à de tels travaux, des chercheurs du Coma Science Group de l’ULiège ont mené une étude d’administration virtuelle de LSD et de psilocybine à des jumeaux numériques de patients en état de conscience altérée

 
L’administration de psychédéliques en psychiatrie constitue une piste de plus en plus explorée à titre expérimental. Dans certains pays, elle a même franchi le seuil d’applications cliniques. Ainsi, depuis 2023, l’Australie autorise des psychiatres agréés à prescrire de la psilocybine dans le cadre de dépressions résistantes aux traitements classiques. Cette molécule, un alcaloïde de la famille des tryptamines présent dans certains champignons hallucinogènes, est actuellement le psychédélique le plus étudié et le plus proche d’une homologation dans un nombre croissant de pays. En Suisse, elle relève, à l’instar du LSD, d’un système d’autorisations exceptionnelles, au cas par cas, dont peuvent bénéficier tant des patients en proie à des troubles psychiatriques hermétiques aux traitements classiques que des patients submergés par l’anxiété et la détresse existentielle face à une maladie grave ou un processus de fin de vie. Autre exemple: en Tchéquie, la psilocybine est légale depuis le 1er janvier 2026 sous conditions strictes pour des patients psychiatriques résistant aux traitements. Aux États-Unis, la situation s’avère relativement floue. Selon leur classification dans la loi fédérale sur les substances contrôlées, les psychédéliques sont exclus de la sphère des «usages médicaux acceptés». Mais la psilocybine s’est vu accorder le statut de thérapie révolutionnaire par la Food and Drug Administration (FDA) en vue d’un usage expérimental centré sur la dépression résistante. En outre, la même agence a été contrainte par un décret d’avril 2026 d’accélérer l’étude des psychédéliques et leur accès pour le traitement des troubles psychiatriques sévères, avec en toile de fond les vétérans du Vietnam, d’Irak et d’Afghanistan comme principales cibles thérapeutiques. Par ailleurs, plusieurs États (Oregon, Colorado, New Jersey, Massachussetts…) ont donné leur feu vert à l’usage supervisé de psilocybine dans des centres agréés.

Dans des pays comme la France et la Belgique, l’interdiction stricte de l’usage des psychédéliques reste la règle en dehors de projets de recherche spécifiques. En France, par exemple, l’étude pilote PAD réalisée au CHU de Nîmes et dont les résultats furent publiés dans Addiction en 2025, avait trait à l’efficacité potentielle d’une psychothérapie assistée par psilocybine chez des sujets souffrant d’alcoolodépendance et de dépression comorbide. En Belgique, le CHU Brugmann a entamé en 2024 une étude axée elle aussi sur le traitement de l’alcoolisme sévère via une psychothérapie associée à l’administration de psilocybine. Autre illustration: l’évaluation, à l’UZ Gent, d’une association similaire dans la prise en charge de la dépression résistante aux traitements. Ce programme expérimental a débuté en 2024.

Drogues sous la loupe

Alors qu’ils étaient les plus en vogue dans les années 1950-60, les projets de recherche impliquant le LSD sont globalement moins nombreux aujourd’hui, et ce, pour différentes raisons: entre autres une durée d’action plus longue que celle de la psilocybine, des protocoles expérimentaux plus onéreux, le poids des stéréotypes liés à sa consommation dans la culture hippie des années 1960, mais également le fait que les preuves de l’efficacité de la psilocybine dans la lutte contre la dépression résistante sont plus évidentes, bien que les 2 molécules agissent sur les mêmes récepteurs 5-HT2A de la sérotonine.

Le statut de la kétamine est particulier, dans la mesure où elle est classée officiellement comme anesthésique dissociatif mais, en parallèle, considérée comme un psychédélique atypique. Sa première attribution, qui en fait une drogue très utilisée dans les blocs opératoires et en médecine d’urgence, autorise son emploi médical et vétérinaire. Dans le champ de la recherche, où l’accent est mis essentiellement sur ses propriétés psychédéliques, les projets expérimentaux en Belgique doivent se plier à la législation sur les substances contrôlées et, partant, être avalisés sur le plan éthique. C’est dans ce contexte qu’en 2024, les neuroscientifiques du Coma Science Group de l’ULiège ont publié un article dans iScience relatif à l’administration de kétamine à 3 patients avec des troubles de la conscience après un coma: un en état d’éveil non-répondant (anciennement qualifié d’état végétatif) et 2 en état de conscience minimale, lequel se caractérise par une conscience fluctuante de l’environnement sans que le sujet puisse communiquer ses pensées. «Chez ces 3 patients placés sous kétamine, nous avons observé un effet au niveau de l’ouverture des yeux – ils paraissaient plus éveillés –, mais aucun signe probant témoignant de l’établissement d’une possible communication. Nous avons également constaté une réduction de leur spasticité ainsi qu’une augmentation de la complexité cérébrale (voir infra) qui nous a amenés à formuler l’hypothèse qu’ils étaient en train d’effectuer un trip et étaient donc déconnectés de l’environnement et incapables d’interagir avec nous», rapporte Olivia Gosseries, chercheuse qualifiée du FNRS et directrice du Coma Science Group.

 
En psychiatrie, l’ibogaïne, qui est classée parmi les psychédéliques, attise un intérêt grandissant, particulièrement dans les domaines des addictions sévères et du stress post-traumatique. À Stanford, par exemple, une réduction, jusqu’à 88%, des symptômes de ce dernier a été obtenue chez des vétérans dont le traitement incluait de l’ibogaïne couplée à du magnésium – publication dans Nature Medicine en janvier 2024. Drogue de synthèse, la MDMA (3,4-méthylènedioxy-N-méthylamphétamine), connue sous le nom d’ecstasy lorsqu’elle est proposée en comprimés, fait aussi l’objet de recherches et d’applications thérapeutiques, spécialement aux États-Unis dans le cadre de la prise en charge du stress post-traumatique. Toutefois, il ne s’agit pas d’un psychédélique à proprement parler mais d’un dérivé des amphétamines aux propriétés stimulantes et hallucinogènes.

Des performances limitées

Un des programmes de recherche du Coma Science Group explore une autre piste, non psychiatrique: l’impact positif que pourrait receler l’administration de drogues psychédéliques chez des individus en état d’éveil non-répondant ou en état de conscience minimale. Actuellement, les options thérapeutiques mises en œuvre au lit de ces patients pour favoriser la restauration d’un état conscient présentent une efficacité limitée. D’où la criante nécessité d’envisager des voies alternatives ou complémentaires.

Pour l’heure, les approches non pharmacologiques comprennent essentiellement la kinésithérapie, l’ergothérapie et la logopédie, l’objectif étant non seulement de prévenir les complications (diminution de l’amplitude articulaire, encombrement bronchique, troubles de la déglutition…), mais également de stimuler la plasticité cérébrale dans le but de favoriser l’émergence de signes de conscience. S’y ajoutent des techniques de stimulation non invasives – la stimulation transcrânienne à courant continu (tDCS) et la stimulation magnétique transcrânienne (TMS) – et d’autres, invasives, dont en particulier la stimulation du nerf vague (VNS), qui peut néanmoins se réaliser aussi de façon non invasive à partir de l’oreille, et la stimulation cérébrale profonde (DBS) au niveau du thalamus. Par ailleurs, une technique non invasive visant une action similaire est en phase d’évaluation: la diffusion d’ultrasons focalisés sur le thalamus.

Sur le plan pharmacologique, l’amantadine est recommandée aux États-Unis, mais pas encore en Europe, chez des patients en état d’éveil non-répondant ou en état de conscience minimale à la suite d’un traumatisme crânien. Selon une étude multicentrique américaine (184 patients) publiée en 2012 dans le New England Journal of Medicine, l’action de l’amantadine accélérerait significativement la récupération fonctionnelle. Le zolpidem, lui, est au cœur d’une action paradoxale. «Cinq à 7% des patients en état de conscience altéré à qui l’on en administre accèdent à un « éveil paradoxal », alors que ce médicament est un puissant hypnotique, indique Olivia Gosseries. Les uns peuvent parler, d’autres marcher, d’autres manger… Nous avons même connaissance du cas d’un homme qui a perdu la vue et qui revoit sous zolpidem. Mais les effets observés ne durent qu’environ 4 heures, le temps durant lequel la molécule est active.» Le phénomène dit de la «dormance neurologique» semble être aujourd’hui une des hypothèses explicatives des épisodes d’éveil paradoxal chez des patients gravement cérébrolésés. En quelque sorte, le zolpidem «endormirait» certaines zones de leur cerveau, en particulier le globus pallidus, et lèverait ainsi l’inhibition active qu’elles exerçaient sur le fonctionnement d’autres régions cérébrales dans un but de protection à la suite des graves lésions subies par le cerveau. D’autres molécules sont utilisées de façon plus marginale, tels le modafinil, le méthylphénidate, la lévodopa ou encore la kétamine.

Récemment, nous l’avons évoqué, le Coma Science Group s’est penché sur le potentiel éventuel de drogues psychédéliques, en l’occurrence le LSD et la psilocybine, comme outils thérapeutiques dans la sphère des états de conscience altérés. Une approche délicate car s’érige devant elle une barrière éthique extrêmement difficile à franchir. En effet, non seulement l’emploi de psychédéliques pour des projets de recherche spécifiques est très réglementé mais, en outre, administrer des drogues susceptibles d’entraîner un vécu négatif ou à coloration mystique chez des patients incapables de donner personnellement leur accord préalable apparaît éthiquement très discutable.

Les lésions cérébrales constituent le facteur limitant d’un potentiel traitement par psychédéliques chez les personnes souffrant de troubles de la conscience. Toutefois, cette hypothèse demeure probabiliste, car, par exemple, certains patients virtuels dont la connectivité structurelle était bien préservée ne répondaient pas au traitement.

Jumeaux numériques

C’est pour contourner ces écueils que Naji Alnagger, chercheur au Coma Science Group, a conduit une étude in silico (1) au cours de laquelle une dose unique de LSD ou de psilocybine fut administrée de façon virtuelle à des patients tout aussi virtuels ou, plus exactement, à des jumeaux numériques de patients réels. Pour ce faire, l’équipe de chercheurs, qui regroupaient des neuroscientifiques des universités de Liège (Naji Alnagger, Olivia Gosseries, Pablo Núñez, Jitka Annen…), de Maastricht, de Londres, d’Exeter, de Paris, de San Francisco et de Barcelone, développa un modèle computationnel bâti sur des algorithmes optimisés par des données d’IRM structurelle et d’IRM fonctionnelle au repos. Recueillies préalablement dans divers centres, ces données de neuroimagerie concernaient 46 patients, dont 20 en état d’éveil non-répondant et 26 en état de conscience minimale, ainsi que des individus en bonne santé qui avaient été scannés avant et après prise de LSD (12) ou de psilocybine (15) afin de quantifier les effets de ces drogues sur la structure et le fonctionnement d’un cerveau sain. Des images de sujets sous anesthésie ont également été prises en considération. L’ensemble de ces données allait permettre d’opérer, pour chaque patient pris individuellement, une simulation de l’administration d’une dose de LSD ou de psilocybine. Le but de l’étude, qui fut publiée dans Advanced Science en février 2026, consistait à déterminer si ces psychédéliques accroissaient la complexité cérébrale des patients virtuels, c’est-à-dire l’organisation et la multiplicité des interactions se manifestant aux différentes échelles (neurones, régions, réseaux…) impliquées dans le fonctionnement de leur cerveau.

Pourquoi cet objectif de recherche ? «Parce que de nombreuses études montrent un lien entre la complexité cérébrale et la conscience, souligne Naji Alnagger. On sait notamment que les patients en état d’éveil non-répondant ou en état de conscience minimale présentent, tout comme des individus sous anesthésie, une diminution de cette complexité et, d’autre part, que la complexité augmente lorsque des sujets sains prennent des psychédéliques.» D’où l’hypothèse que ces drogues puissent élever la complexité cérébrale des patients et l’amener vers le seuil de la criticité, ce «point limite» où le cerveau passe de l’ordre au désordre et juste en dessous duquel l’information est censée être traitée le plus efficacement. Ainsi que le précise Naji Alnagger, le lien entre complexité et conscience est cependant de l’ordre de l’association, sans qu’une relation de cause à effet ait pu être mise en évidence jusqu’à présent. L’étude publiée dans Advanced Science visait par conséquent à évaluer l’impact du LSD et de la psilocybine sur la complexité cérébrale de patients virtuels, mais sans préjuger d’éventuelles retombées positives subséquentes sur le plan comportemental. Autrement dit, l’ambition n’était pas de prouver que les psychédéliques améliorent la conscience des patients. «Il serait même possible que ce soit l’inverse. La question reste ouverte et seuls des essais cliniques réels pourraient permettre de la trancher», fait remarquer Naji Alnagger.

Une clé de voûte du travail préclinique ?

Les résultats de la recherche in silico concluent à un accroissement de la complexité cérébrale chez la plupart des 46 patients virtuels, rapprochant par là même leur dynamique cérébrale de la criticité. Néanmoins, cet effet ne fut pas observé au sein de tout l’échantillon de jumeaux numériques. Et les effets du «traitement simulé» se révélèrent globalement plus importants chez les patients en état de conscience minimale que chez leurs homologues en état d’éveil non-répondant. Enfin, les chercheurs décelèrent que, chez les seconds, la réponse aux psychédéliques était principalement déterminée par la qualité de la connectivité structurelle au sein de leur cerveau – les répondeurs étaient ceux qui disposaient des connexions anatomiques résiduelles les mieux organisées. En revanche, chez les sujets virtuels en état de conscience minimale, l’élément clé était la qualité de la connectivité fonctionnelle, l’intensité des corrélations statistiques permettant de considérer que les régions cérébrales interagissent de manière coordonnée. «Cela suggère que les lésions physiques constituent le facteur limitant d’un potentiel traitement par psychédéliques chez les personnes souffrant de troubles de la conscience, qu’une connectivité structurelle minimale efficace est un prérequis. Toutefois, cette hypothèse demeure probabiliste, car, par exemple, certains patients virtuels dont la connectivité structurelle était bien préservée ne répondaient pas au traitement», commente Naji Alnagger.

Le neuroscientifique précise qu’il existe un rapport de cas, le seul, relatif à l’administration (réelle) de psilocybine à une personne en état de conscience altérée. Une patiente américaine en état de conscience minimale après un accident traumatique. En accord avec les constatations issues des travaux in silico, la psilocybine a engendré chez elle une augmentation de la complexité cérébrale. Par contre, les échelles d’évaluation ont souligné un recul sur le plan comportemental. Évidemment, aucune conclusion générale ne peut être tirée d’un cas unique.

Naji Alnagger soulève une question qui nous ramène sur le terrain de l’éthique. On pourrait imaginer que la complexité cérébrale de patients en état d’éveil non-répondant ou en état de conscience minimale s’accroisse à la suite de l’administration de psychédéliques et que leur conscience s’en trouve améliorée sans qu’ils puissent communiquer avec autrui pour autant. Quel serait le statut d’un tel traitement au niveau éthique ? En effet, il est envisageable que la situation nouvelle du patient, personne consciente mais incapable de s’exprimer, puisse éventuellement lui infliger une souffrance psychologique potentiellement intolérable. «En revanche, dit Naji Alnagger, peut-être pourrait-il estimer qu’un peu de conscience vaut mieux que rien du tout. Mais nous ne sommes pas à même de le savoir.»

L’étude publiée dans Advanced Science doit être appréhendée comme une preuve de principe (proof of principle en anglais), une phase précoce de développement qui valide la faisabilité d’une théorie. «S’ouvre ainsi la possibilité d’utiliser le modèle computationnel personnalisé que nous avons élaboré pour tester différents traitements», indique Naji Alnagger. Une approche qui se joue de plusieurs écueils: d’épineuses questions éthiques, le nombre restreint de patients éligibles pour constituer des échantillons suffisamment vastes ou encore le coût prohibitif de certains essais cliniques dont l’issue est assez incertaine. Comme le mentionne Olivia Gosseries, le modèle computationnel examiné ici pourrait devenir un point de départ pour orienter de futurs essais cliniques. Notamment en facilitant la sélection des patients possédant les meilleurs chances de tirer profit du traitement proposé. A priori les sujets en état de conscience minimale lorsqu’est envisagé le recours à des psychédéliques pour la prise en charge des troubles de la conscience. «Une fois arrivée à maturité, la modélisation computationnelle personnalisée pourrait devenir une des clés de voûte du travail préclinique», conclut Naji Alnagger.

(1) Expérimentation réalisée entièrement sur ordinateur et faisant appel à des modèles mathématiques et à des algorithmes.

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