Technologie

La face cachée des métiers tech

Virginie CHANTRY • virginie@pixielightdigital.com

© Tierney – stock.adobe.com, © Rawpixel.com – stock.adobe.com, © TIBEKA Protections, HER-LAB

“Les femmes ne sont pas assez représentées dans les métiers liés à la tech et au numérique.” Voici une phrase qui, sous une forme ou une autre, nous est devenue familière. C’est un fait avéré: les femmes restent moins nombreuses que les hommes dans ces secteurs, malgré des lustres de sensibilisation et d’initiatives visant à encourager les jeunes filles vers les filières STEM. Comment y remédier ? La solution semble, à première vue, évidente: il suffirait de former davantage de jeunes femmes aux sciences et aux technologies. Pourtant, la réalité est plus complexe

 
Dans un secteur en pénurie de talents et qui continue malgré tout à voir partir de nombreuses femmes au fil de leur carrière, il devient nécessaire de regarder au-delà des chiffres. Car derrière l’image d’un univers technologique supposé objectif se cachent des mécanismes souvent invisibles: biais sociétaux, remise en question de la légitimité, obstacles organisationnels ou encore outils numériques reproduisant certains stéréotypes humains.

Avant même d’examiner ces différents obstacles, une question mérite d’être posée: pourquoi une meilleure représentation dans ces secteurs est‑elle si importante ? Certains invoqueront des arguments liés au féminisme ou à la réduction d’inégalités historiques. Mais les enjeux dépassent largement ces considérations sociétales. Des études soulignent par exemple qu’un minimum de 30% de femmes dans une organisation a des effets positifs sur l’innovation, la résilience, mais aussi les performances économiques de l’entreprise. La question ne relève donc pas uniquement du principe idéologique: les entreprises ont tout intérêt à ne pas se priver de la moitié de la population, ni à perdre des talents expérimentés après 10 ou 15 ans de carrière.

Des mécanismes bien réels

Si les bénéfices semblent aujourd’hui relativement bien identifiés, pourquoi les déséquilibres persistent-ils encore autant ? Parce que les freins sont nombreux, souvent imbriqués, et parfois beaucoup moins évidents qu’on ne l’imagine. Ils peuvent être individuels, organisationnels, structurels ou encore culturels et sociétaux. Au niveau individuel, certaines femmes évoquent par exemple un sentiment récurrent de devoir constamment prouver leur légitimité dans des environnements encore largement masculins. Celui-ci ne naît pas toujours de comportements ouvertement hostiles. Plusieurs études et témoignages mettent en évidence l’accumulation de micro-agressions au quotidien: interruptions plus fréquentes en réunion, remarques minimisant certaines compétences, tendance à reprendre ou reformuler une idée exprimée par une femme sans lui en attribuer le crédit, ou encore réflexes consistant à confier spontanément certaines responsabilités à un collègue masculin. Pris isolément, ces comportements peuvent sembler anodins. Répétés au quotidien, ils finissent pourtant par fragiliser le sentiment de légitimité et d’appartenance. D’autres femmes évoquent également l’autocensure ou encore l’absence de modèles auxquels s’identifier.

Les obstacles organisationnels sont souvent plus visibles. La difficulté de concilier vie professionnelle et vie familiale reste régulièrement citée, notamment dans des secteurs où les horaires extensibles, les réunions tardives ou la culture de l’hyperdisponibilité demeurent fortement valorisés. Certaines femmes évoquent également des progressions de carrière ralenties après une maternité. Les freins structurels, quant à eux, sont plus difficiles à identifier. Les processus de recrutement, les critères d’évaluation ou encore certaines cultures d’entreprise construites autour de codes masculins peuvent, parfois involontairement, désavantager les femmes.

Enfin, les dimensions culturelles et sociétales restent omniprésentes. Dès l’enfance, les représentations associées aux sciences, aux technologies ou au leadership continuent souvent à orienter différemment les parcours des filles et des garçons. Même lorsque les barrières explicites disparaissent, certains stéréotypes persistent sous des formes plus diffuses mais pas moins influentes. Ces représentations peuvent aussi se retrouver dans la technologie. Cette dernière, comme la science ou l’ingénierie, est souvent perçue comme rationnelle, objective et neutre. Pourtant, les outils numériques héritent fréquemment des biais présents dans les sociétés qui les conçoivent. Cela se manifeste notamment dans certains algorithmes d’IA utilisés pour le recrutement, entraînés sur des données dans lesquelles les femmes restent sous-représentées.

Sur le terrain

Derrière ces questions de représentation se cache également une notion de plus en plus présente dans les entreprises: celle de la diversité cognitive. Des équipes composées de profils aux parcours, expériences et modes de pensée variés tendent à produire des approches plus créatives, plus résilientes et parfois plus innovantes face aux problèmes complexes. Alors, concrètement, comment attirer davantage de femmes dans la tech et leur donner envie d’y rester ? De nombreuses pistes sont aujourd’hui explorées, tant au niveau du recrutement que de l’organisation du travail et des politiques RH. C’est précisément l’objectif de HeR-Lab (Her Empowerment & Resources Lab). 

Encourager les jeunes filles vers les filières STEM ne suffit pas. Encore faut-il leur permettre de se projeter dans les métiers de la tech, d’y rester et d’y progresser.

Cette initiative, portée par le cabinet Adoc Talent Management spécialisé dans le recrutement et l’accompagnement des titulaires de doctorat, se déroule dans le cadre du programme «Women in Digital» avec le soutien du SPF Économie. Le projet part d’un constat bien documenté: en Belgique, les femmes ne représentaient que 18,7% des spécialistes des TIC en 2022. Plutôt que de se limiter à une nouvelle campagne de sensibilisation, HeR-Lab vise à agir sur les freins structurels qui ralentissent l’insertion, l’évolution et le maintien des femmes dans la tech. Lancé début 2026 pour une durée d’un an, le programme se déploie en 4 phases: une enquête de terrain auprès d’entreprises du secteur, des actions de sensibilisation, un hackathon consacré à faire émerger des solutions RH innovantes, suivi d’une phase d’expérimentation de ces solutions sur le terrain. En fin de parcours, un kit méthodologique sera publié en français, néerlandais et anglais afin que d’autres entreprises puissent s’inspirer des solutions développées.

 
Revenons sur le hackathon de 3 jours organisé en mai dernier. Son objectif: mobiliser l’intelligence collective afin de faire émerger des solutions innovantes aux obstacles rencontrés par les femmes dans la tech. Cinq projets sont nés de cette réflexion.

· Label Diversité: Création d’un label destiné à identifier les entreprises qui intègrent la diversité dans leur stratégie RH, afin de rendre plus visibles les organisations engagées et favoriser le partage de bonnes pratiques.

· Aqueria: Développement d’un outil capable d’identifier les biais de genre présents dans les offres d’emploi rédigées à l’aide d’outils d’IA. La solution les détecte et propose des formulations alternatives plus inclusives.

· Solve-IT Mystery: Création d’un jeu d’enquête permettant de découvrir les différents métiers cachés derrière les projets numériques d’une organisation. L’objectif est de mieux faire connaître les métiers de la tech et de favoriser les vocations ou la mobilité interne.

· Women Rise: Recensement et fédération des initiatives existantes en Belgique autour des femmes dans la tech afin de renforcer leur visibilité et les synergies entre acteurs.

· Plasticity Scan: Développement d’un outil d’audit de conduite du changement en entreprise qui aborde la diversité, notamment la neurodivergence, comme un facteur de résilience et d’adaptation des organisations.

Ces 5 projets sont actuellement en phase d’incubation avant leur présentation lors de l’événement de clôture de HeR-Lab prévu le 14 décembre. Ils illustrent une évolution plus profonde: la question de la place des femmes dans la tech ne se limite plus au constat. Elle se traduit désormais par l’expérimentation de solutions concrètes, testées directement avec les acteurs de terrain. Une étape essentielle pour passer des intentions au changement. 

Techno-Zoom

Les biais de genre ne concernent pas uniquement le recrutement ou les carrières STEM. Ils peuvent aussi se retrouver dans la conception de certains équipements, pensés à une époque où leurs utilisateurs étaient presque exclusivement des hommes. Prenons l’exemple des gilets pare‑balles. Composés d’une enveloppe textile munie de scratchs, de poches et de fermetures, dans laquelle vient s’insérer un matériau capable d’arrêter les balles, ils ont longtemps été conçus sur base de standards masculins, laissant aux femmes des zones moins bien protégées, un inconfort parfois important et une liberté de mouvement réduite. Pourtant, adapter le patron d’un gilet n’est pas le plus compliqué. Le véritable défi consiste à mettre en forme le matériau balistique, qui constitue l’insert du gilet, pour qu’il épouse les courbes du corps féminin, notamment au niveau de la poitrine et des hanches. Or, le moindre pli peut créer une zone de faiblesse et réduire les performances de protection. Plusieurs équipes de recherche et acteurs industriels se sont récemment attaqués à ce challenge. Par exemple, la start-up française Tibeka Protections, installée à Tourcoing, a mis au point une technologie de tissage 3D brevetée permettant de fabriquer des inserts balistiques formables, c’est-à-dire capables d’épouser des géométries complexes, sans perte de performance. Cette technologie trouve également des applications dans les équipements sportifs, les protections professionnelles ou encore l’aéronautique. Ce type de recherche rappelle qu’innover ne consiste pas toujours à inventer un nouvel objet, mais aussi à adapter des technologies existantes afin qu’elles répondent à la diversité des personnes qui les utilisent.

   https://youtube.com/shorts/DFT3tOge2d4?si=L9mVcqrnJz8g4fz2

   INTERVIEW de Laurence Theunis

Pour en savoir plus, Athena a donné la parole à Laurence Theunis, cofondatrice et directrice du bureau Benelux d’Adoc Talent Management, ­porteuse du projet HeR-Lab.

Comment est né le projet HeR-Lab ?

En 2023, nous avions obtenu un financement pour développer le projet Digital4All dans le cadre du programme Women in Digital. Basé sur une méthodologie en 4 phases reprise ensuite pour HeR-Lab, ce premier projet nous a permis de tester une approche qui s’est révélée particulièrement efficace. La question abordée était alors assez large: «Comment favoriser la carrière des femmes dans la tech et attirer davantage de jeunes filles vers les études STEM ?» En 2025, un nouvel appel à projets a été lancé dans le cadre du même programme. Il nous a semblé naturel de poursuivre la réflexion, mais en allant plus loin et en nous concentrant davantage sur notre cœur de métier: les ressources humaines. La question est alors devenue: «Quelles actions RH plus inclusives permettraient de favoriser la carrière des femmes dans la tech ?»

Considérez-vous que ce hackathon a atteint ses objectifs ?

Oui. Les retours ont été extrêmement positifs. Humainement, c’est une expérience qui crée des liens et favorise de véritables échanges. Les participantes ont parfois été poussées dans leurs retranchements et ont dû apprendre à se connaître, trouver les bonnes postures, laisser de la place aux autres et composer avec des points de vue et des expertises différents. C’est également une aventure collective qui démontre qu’en quelques jours seulement, il est possible de faire émerger des projets concrets, à valeur ajoutée et à fort potentiel d’impact.

Parmi les projets issus du hackathon, certains vous semblent-ils particulièrement prometteurs pour les entreprises ?

Toutes les solutions me semblent pertinentes car elles agissent sur des leviers différents. Mais s’il fallait en citer une, je mentionnerais le projet Aqueria car il peut être testé rapidement et avoir un impact direct. L’équipe a déjà développé un prototype d’outil agnostique (NDLR: compatible avec toutes les IA), capable d’identifier les biais de genre présents dans les offres d’emploi et de proposer des formulations alternatives plus inclusives. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est la complémentarité de l’équipe porteuse du projet, qui réunit notamment une développeuse, une spécialiste du codage travaillant chez ETNIC (NDLR: organisme public chargé du développement de solutions numériques pour la Fédération Wallonie-Bruxelles) et une docteure en linguistique. Cette diversité d’expertises a permis de construire une solution à la fois technique et fondée sur une réflexion approfondie autour du langage. Leur objectif est de mettre gratuitement à disposition des entreprises francophones une solution open source. À plus long terme, l’outil pourrait également être adapté à d’autres langues et à d’autres types de biais.

Quel constat vous semble aujourd’hui le plus préoccupant concernant la place des femmes dans la tech ?

En démarrant le projet, j’étais convaincue que les choses s’amélioreraient avec les jeunes générations. Pourtant, en analysant les études les plus récentes en Belgique et en France, j’ai été frappée de constater un recul sur certains aspects, comme la confiance accordée aux femmes occupant des fonctions de leadership. Cette évolution me semble étroitement liée à la réapparition de discours masculinistes qui circulent sur les réseaux sociaux et touchent particulièrement les jeunes hommes. C’est un phénomène qui m’inquiète et pour lequel je ne vois pas beaucoup d’actions politiques. Le combat est loin d’être terminé et nous avons besoin que tout le monde y participe. Or, sur les 26 personnes ayant participé au hackathon, un seul était un homme. Je tiens d’ailleurs à le remercier pour sa contribution. Mais cela montre aussi que ces questions sont encore largement portées par les femmes elles-mêmes. Pourtant, elles concernent l’ensemble de la société: hommes et femmes doivent être sensibilisés aux biais de genre et prendre part à cette réflexion.

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Références

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