Qui est-ce?

Ada Yonath

Jacqueline Remits • jacqueline.remits@skynet.be

© BELGAIMAGE, © REUTERS 

 

Je suis…

Biologiste moléculaire, pionnière de la recherche sur les ribosomes et de l’étude des protéines. Je suis née Ada Lifshitz à Jérusalem, où j’ai grandi, mes parents ayant émigré de leur Pologne natale pour rejoindre la Palestine. Mon père, rabbin, et ma mère travaillent dans leur petite épicerie de quartier. Mon goût pour la science remonte à mon enfance. Comme je l’ai dit lors d’une interview pour Le Courrier de l’Unesco en 2018, j’ai toujours été curieuse. J’ai fait une de mes premières expériences scientifiques à l’âge de 5 ans. Nous vivions alors dans un appartement de 4 pièces partagé par 3 familles. Nous étions très pauvres. Je voulais mesurer la hauteur sous plafond. Sur le balcon, j’ai empilé meubles, table, chaises… Escaladant cette pile, je suis tombée dans la cour et me suis cassé le bras. Je connais donc le prix de la curiosité ! Pour autant, cet accident ne m’a pas découragée. Ma curiosité est restée intacte. Apprendre ne m’a jamais posé de problème, j’ai une excellente mémoire et je suis très bonne élève. Les difficultés sont plutôt venues de notre situation financière. J’ai 11 ans quand mon père meurt. Ma mère, ma petite sœur et moi partons vivre à Tel Aviv où notre mère a trouvé du travail à l’administration des impôts. Comme nous avons très peu d’argent pour vivre, je dois travailler. Je connais tous les petits boulots: faire le ménage, donner des cours particuliers, surveiller des enfants… Au lycée, chargée de nettoyer le labo de chimie, j’en profite pour faire mes propres expériences ! Levée à 5h30, je donne mon premier cours particulier de mathématiques et de chimie à 6h. Mes journées sont longues et mes nuits courtes mais cela ne me gêne pas. Après mon service militaire, je décide de reprendre des études de chimie et de biochimie à l’Université hébraïque de Jérusalem. En 1968, je passe ma thèse de doctorat en cristallographie à l’Institut Weizmann. Je traverse ensuite l’Atlantique pour effectuer un post-doctorat à la Carnegie Mellon University de Pittsburgh et au fameux MIT (Massachussetts Institute of Technology) de Boston. En 1970, je commence à travailler sur la structure des protéines à l’Université de Harvard. Puis, je retourne en Israël pour fonder, à l’Institut Weizmann, le premier laboratoire de cristallographie du pays. En parallèle, je dirige une unité du Max Planck Institute à Hambourg en Allemagne. Je le ferai pendant 17 ans.

 
À cette époque…

En 1939, l’année de ma naissance, les nazis forcent les Juifs à quitter l’Allemagne. Heureusement, à cette époque, mes parents vivent déjà à Jérusalem. Le 14 mai 1948, j’ai alors 9 ans, voit la naissance de l’État juif d’Israël. La Palestine est désormais scindée en 2 États, l’un juif et l’autre arabe. En 1949, alors que nous déménageons à Tel Aviv suite au décès de mon père, les femmes belges sont appelées aux urnes pour des élections pour la première fois. En 1952, Eisenhower devient président des États-Unis, tandis que l’année suivante, Elizabeth II, 27 ans, monte sur le trône de Grande-Bretagne. En 1968, quand je passe ma thèse de doctorat, 3 astronautes américains font pour la première fois le tour de la Lune à bord d’Apollo 8.

 
J’ai découvert…

La structure et la fonction des ribosomes, ces synthétiseurs des protéines de nos cellules. J’ai commencé à étudier la structure des ribosomes en 1980. Il a fallu 6 mois avant de détecter pour la première fois l’existence des cristaux qui les constituent. Puis encore 4 ans avant d’en déceler les premières potentialités. Deux ans plus tard, mon équipe et moi avons découvert l’absence de résistance des cristaux aux rayons X (alors qu’il s’agissait de la méthode utilisée classiquement pour mesurer la diffraction). Cette découverte nous a conduits à développer notre principale contribution aux sciences du vivant, la cryo-bio-cristallographie. Nos recherches ont aussi révolutionné la compréhension du mode d’action des antibiotiques. La résistance des bactéries pathogènes étant de plus en plus grande, nous devons développer une nouvelle génération d’antibiotiques. Nous y travaillons actuellement. En étudiant la structure des ribosomes de certaines bactéries pathogènes, nous avons identifié un nouveau type de sites de fixation des antibiotiques qui pourrait inhiber la biosynthèse des protéines dans les cellules. Lorsque j’ai découvert le fonctionnement du ribosome, j’ai sauté de joie ! Plus encore qu’en recevant le prix Nobel de chimie en 2009, en tant que co-lauréate avec Thomas Steitz et Venkatraman Ramakrishnan, 2 biologistes moléculaires américains. Ces travaux sur l’identification de la structure moléculaire du ribosome par cristallographie ont permis d’ouvrir, selon le comité Nobel, «de nouvelles perspectives concernant l’élaboration de nouveaux antibiotiques». Et j’ai été contente que ceux qui me traitaient de folle, d’idiote ou de rêveuse se rangent de mon côté parce que je suis un être humain et que c’est agréable d’être reconnu. Pour moi, la vie de chercheur est un luxe. Pouvoir poser les questions qui m’intéressaient telles que «comment les protéines sont-elles produites dans les cellules ?» et pour cela, recevoir un salaire: la belle vie !

 

Saviez-vous que…

Parmi les femmes qui l’ont inspirée, Ada Yonath cite aussi bien Marie Curie, première femme lauréate du prix Nobel de chimie, que sa propre mère qui l’a encouragée à nourrir la curiosité qu’elle estime déterminante dans son parcours scientifique. Selon elle, 3 qualités sont nécessaires pour être un bon scientifique: «D’abord, la curiosité. Ensuite, la curiosité. Et enfin, la curiosité !»

Si, tout au long de sa carrière scientifique, elle ne s’est jamais sentie discriminée en tant que femme, en revanche, «pendant des années, on m’a traitée de folle parce que je me lançais dans des recherches que d’autres jugeaient impossibles. Mais je ne me laissais pas faire. Ce qui comptait pour moi, c’était de voir nos travaux progresser, même à tout petits pas, et non de convaincre des scientifiques persuadés que nous n’avions aucune chance.» Ada Yonath compare souvent le défi de la recherche à l’ascension de l’Everest. «L’arrivée au sommet est extraordinaire, mais l’escalade est aussi une sacrée aventure.»

Selon elle, une scientifique peut avoir une existence gratifiante dans sa vie privée et dans son laboratoire. «Cessons d’avertir les adolescentes qu’un métier exigeant empêche d’être une bonne mère. Moi, si j’en crois ma petite-fille, je suis la meilleure grand-mère du monde. C’est donc qu’on peut être une bonne grand-mère et une bonne scientifique ! Quand une adolescente de 15 ans entend ces propos, cela la marque. Et dans 5 ans, peut-être choisira-t-elle des études scientifiques. La recherche est exigeante pour les femmes comme pour les hommes. C’est une question de priorités. Personnellement, je n’ai rien planifié, j’ai pris les choses comme elles venaient, au jour le jour. J’ai choisi la profession que j’aimais et j’ai eu la famille que j’aimais. L’important, c’est d’aimer.»

L’une des missions favorites d’Ada Yonath est de transmettre aux jeunes la joie de la recherche scientifique. Dès qu’elle en a la possibilité, elle part à la rencontre d’élèves du secondaire partout dans le monde, en Israël, en Espagne, en Australie, en Inde, au Japon… et leur fait part de l’émotion qu’elle a ressentie la première fois qu’elle a vu la structure d’un ribosome ! «Je leur dis que c’est une joie d’être chercheur, que c’est très amusant. Vous posez une question qui vous passionne et vous cherchez à y répondre. C’est la meilleure façon de travailler. Si vous convainquez les organismes de financement que cette question est importante, ils vous paient pour que vous trouviez la réponse.»

Le conseil qu’Ada donne aux professeurs ? «L’enseignement, ce n’est pas seulement préparer les jeunes aux examens. C’est développer l’esprit critique.» Et aux jeunes ? «Ne vous comparez pas. Demandez-vous ce que vous aimez le mieux: étudier l’économie, jouer de la flûte… Faites ce qui vous passionne et faites-le du mieux possible.»

 

 

Naissance 

22 juin 1939, Jérusalem (Israël)

Nationalité

Israélienne

Situation familiale 

Mariée, 1 fille