La technique de Merrifield en inspira une autre, en l’occurrence la synthèse combinatoire. Dans l’industrie pharmaceutique, l’obstacle majeur qui limite la découverte de nouveaux médicaments est bien souvent le temps requis pour synthétiser et purifier les molécules organiques destinées au criblage pharmacologique. De surcroît, le nombre de composés différents (mais souvent apparentés) qui doivent être testés pour découvrir une seule molécule intéressante s’avère souvent énorme. C’est pourquoi les chimistes ont cherché à remplacer les stratégies de synthèse au coup par coup par des procédés automatisés et rapides où diverses réactions sont réalisées simultanément. Comme dans le cas de la synthèse peptidique, les substrats appelés à réagir sont fixés par covalence à des billes de résine (un polymère insoluble), lesquelles sont disposées dans de petits récipients. Un appareil robotisé, commandé par un ordinateur, distribue alors les réactifs voulus là où il sied. Le substrat est ainsi transformé en une série de produits qui, à ce stade, sont toujours ancrés au polymère. À la fin de chaque étape, un simple filtrage automatisé permet d’écarter les substances non liées au polymère solide. Après l’achèvement des séquences programmées de transformations chimiques, on rompt la liaison qui unit chacun des produits au polymère, de sorte que l’on obtient ainsi un ensemble de substances – une échantillothèque – qui pourront être testées quant à leurs propriétés pharmacologiques. Ce procédé a été appelé «synthèse combinatoire» car les produits dérivent en définitive de combinaisons multiples résultant des diverses permutations possibles entre les substrats et les réactifs (1). Imaginons que nous désirions synthétiser tous les produits de condensation possibles entre 5 substrats
(S1 à S5, par exemple des cétones) et 5 réactifs (R1 à R5, des amines). On peut ainsi obtenir 25 imines différentes. En chimie organique classique, 25 manipulations séparées devraient être réalisées les unes après les autres. Par contre, si les 5 substrats différents sont fixés séparément à des billes en polymère, il sera possible d’obtenir bien plus aisément ces mêmes 25 produits. Il suffit en effet de mélanger lesdites billes dans un même récipient et d’y ajouter le premier réactif R1: de la sorte, on obtiendrait, en une seule manipulation, un mélange de 5 parmi les 25 produits à synthétiser, soit S1–R1, S2–R1, S3–R1, S4–R1 et S5–R1. En répétant ce procédé 4 fois, c’est-à-dire en ajoutant successivement les réactifs R2 à R5, on obtiendra finalement les 25 produits. Ces 5 mélanges distincts seront alors soumis au criblage pharmacologique. Si un résultat intéressant émerge pour l’un d’eux, les recherches se focaliseront sur l’identification du produit responsable de l’activité (2). Dans l’exemple précité, 25 produits ont été synthétisés sous forme de 5 mélanges. Actuellement, grâce à l’automatisation, il est possible de créer des milliers de molécules différentes en un temps relativement court.
Les échantillothèques ainsi obtenues sont donc essentiellement mises à profit pour découvrir des molécules têtes de série (aussi appellées «touches») dans des domaines thérapeutiques peu exploités. Dans certains cas, elles servent simplement à optimiser le profil pharmacologique de principes actifs déjà connus. Quoi qu’il en soit, la chimie combinatoire semble peu à peu délaisser ces techniques de synthèse menant à des mélanges de produits. Grâce à une automatisation plus poussée, il est actuellement possible de synthétiser, en parallèle, près d’une centaine de molécules organiques différentes à la fois, lesquelles se présentent cette fois à l’état individuel dans de petits puits séparés.