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Les conséquences d’un Web synthétique

Thibault GRANDJEAN • grandjean.thibault@gmail.com

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L’utilisation des chatbots basés sur des Larges Modèles de Langage (LLM), tout comme les contenus créés par ces IA dites génératives, progressent inexorablement. Un changement profond, qui est sans doute sur le point de modifier durablement non seulement notre expérience du Web, mais également nos sociétés dans leur ensemble

 
Il y a longtemps que le trafic Internet s’est, pour une large part, robotisé. Les bots, ces petits programmes qui indexent les pages Web ou qui mesurent les performances des sites, ont surpassé le trafic humain voilà une dizaine d’années. Mais depuis peu, il semblerait que la part humaine de l’utilisation d’Internet soit également en train de s’automatiser.

En juin 2026, la firme Cloudflare, qui gère une grande partie du trafic Internet en demandant de s’identifier comme humain, a publié un communiqué indiquant que désormais, 57,4% du trafic Internet était l’œuvre d’agents IA, la part humaine tombant à 42,6%. Soit plusieurs mois d’avance sur les prédictions.

Ceci est l’œuvre de l’utilisation grandissante des IA génératives comme outil de navigation sur Internet, pour chercher des informations, faire son shopping ou travailler. Ainsi, d’après le Reuters Institute, «54% des utilisateurs s’informent désormais au moins une fois par semaine via les plateformes d’IA, contre 51% par les sites et applications médias.»

Les chatbots comme ChatGPT ou Gemini sont désormais connectés à Internet. Lorsqu’on leur pose une question, ces derniers parcourent le Web avant de revenir avec une réponse. Les Google Overviews, ces petits résumés que fournit Google pour chaque recherche, tout comme le mode IA, désormais disponible et peut-être bientôt unique point d’accès du célèbre moteur de recherche, sont autant de requêtes comptabilisées comme du trafic.

Mais cela va encore plus loin. En réalité, le contenu d’Internet est aujourd’hui de plus en plus artificiel. Plusieurs études affirment que 40% des posts Facebook (et jusqu’à 80% des images) sont générés synthétiquement. Deezer, le service de streaming de musique, a annoncé en avril que 44% de la musique de leur catalogue était produite par des IA. Enfin, selon le média américain Axios, en 2025, la majorité de la totalité des articles présents sur Internet ont été générés par IA. Sans parler du code Internet, que de plus en plus de développeurs délèguent à des IA comme Claude d’Anthropic, ou encore des podcasts, dont plus du tiers est désormais entièrement synthétique.

 
Une certaine vision du monde

Tout cela n’est pas sans conséquence pour nos sociétés, à commencer par notre capacité à nous informer. Tout d’abord parce que les IA génératives, en servant d’intermédiaire entre l’internaute et l’information qu’il recherche, ajoutent une couche d’opacité. En effet, il faut rappeler que ces IA sont des boîtes noires, dont on ne sait pas réellement comment elles sélectionnent les sources qui leur permettent de fournir une réponse. Elles les choisissent, les hiérarchisent, en extraient telle ou telle information de façon totalement opaque. Un processus d’éditorialisation, autrefois réservé aux humains, et en particulier aux journalistes, qui suivaient pour cela une certaine déontologie. Or, comme l’écrit le maître de conférences en sciences de l’information et de la communication Olivier Ertzscheid: «L’éditorialisation est l’ensemble des dispositifs qui permettent la structuration et la circulation du savoir. En ce sens, l’éditorialisation est une production de visions du monde, ou mieux, un acte de production du réel.»

Bien sûr, désormais, de nombreux chatbots affichent les sources (en tout petit) qui ont servi à élaborer une réponse. Mais en réalité, bien peu de gens vérifient les informations fournies par les IA. Ainsi, selon une étude du Pew Research Center, un centre de recherche américain indépendant, seuls 8% des utilisateurs visitent les liens lorsque l’IA leur a déjà fourni une synthèse.

Ensuite, il faut rappeler qu’alors que toutes les sources ne se valent pas, les chatbots, quant à eux, mélangent volontiers des articles de presse de grands médias à des communiqués d’entreprises ou d’ONG. Il arrive même, selon une étude de l’Université de Columbia en 2025, que certains liens soient créés de toute pièce par l’IA, et ne renvoient donc… vers aucune page.

D’après une étude, menée en septembre 2025 par Olivier Koch, maître de conférences à la Sorbonne en France, sur l’utilisation de chatGPT (l’IA générative la plus utilisée) dans un contexte d’information, en l’occurrence le conflit à Gaza, le chatbot présente 5 à 10 sources issues de la presse d’information, quand Google Actualités renvoyait vers 45 sources, issues de 29 médias différents. Ce qui fait écrire au chercheur que «[bien que] l’IA générative [ait] accès à une multitude des médias en ligne provenant de toutes les parties du globe, avec la capacité de les traduire pour les traiter, la sélection est faite sur un ensemble assez concentré de sources».

De plus, d’après une autre étude menée en mai 2026 par ce même chercheur, le chatbot utilise de façon prédominante des sources internationales, comme CNN, ou l’agence de presse Reuters. Côté francophone, le journal français Le Monde est le plus cité. Ainsi, 9 médias totalisent la moitié du trafic. La presse indépendante, tout comme le service public, sont globalement absents des recommandations. En Belgique, si vous interrogez chatGPT sur l’actualité du jour, il y a également fort à parier que la RTBF, par exemple, soit absente des sources utilisées.

Des médias asphyxiés

Cette évolution profonde du Web a des conséquences importantes, notamment sur le modèle économique des médias. En effet, comme les internautes ne cliquent pas sur les sources présentées par les IA génératives, l’audience des médias diminue sensiblement. Ainsi, d’après la société d’analyse Chartbeat, depuis l’apparition des Google Overviews en novembre 2024 et jusqu’en novembre 2025, le nombre de visites, en provenance de Google, sur 2 500 sites d’actualité, a diminué de 33%. Ce qui se traduit, entre autres, par une baisse des recettes publicitaires.

Bien sûr, les journaux ne sont pas restés inactifs contre ce qu’ils perçoivent comme une violation du droit d’auteur, et un pillage de leur travail sans aucune compensation. Suite à diverses attaques en justice, plusieurs médias ont ainsi passé des accords avec les grandes plateformes d’IA, permettant à ces dernières d’accéder à leurs contenus en échange d’une contrepartie financière. Malheureusement, de nombreux titres indépendants n’ont pas nécessairement de tels moyens.

Mais en réalité, c’est tout l’écosystème du Web qui se trouve profondément modifié. Le succès des moteurs de recherche, et en particulier celui de Google, a eu comme conséquence une discipline dénommée le SEO, pour Search Engine Optimization. Cela consistait à faire en sorte qu’une page Web soit la mieux référencée par l’algorithme de la firme californienne, et ce au gré des variations dudit algorithme. Mais avec l’utilisation des chatbots comme porte d’entrée du Web, les contenus doivent s’adapter. On parle alors de GEO, pour Generative Engine Optimization. De nombreuses marques travaillent ainsi à rendre les pages Internet de leurs produits plus susceptibles d’apparaître dans les réponses des IA génératives, sans que le côté publicitaire ou commercial du contenu généré ne soit clairement défini. Or, les IA génératives ont une préférence nette pour les contenus générés artificiellement, ou qui y ressemblent fortement. Tout cela participe d’une dégradation des contenus pour les utilisateurs.

Il est par ailleurs important de rappeler que les IA génératives ne sont pas fiables ! Ainsi, plusieurs expériences ont montré qu’une modification même minime du contenu d’entraînement d’une IA générative pouvait les faire dérailler complètement. On appelle cela le LLM grooming, ou l’empoisonnement des IA. En créant d’un seul coup de nombreux sites Web truffés d’informations erronées, des expériences ont montré que cela avait pour conséquence de présenter de fausses informations, avec toutes les conséquences que cela entraîne pour la démocratie et l’information de la population. 

Qui croire ?

Bien sûr, la propagande de fausses informations susceptibles de tromper le public n’est pas un phénomène nouveau, apparu avec les IA. Il était déjà possible de créer des sites d’informations contrefaits, remplis de contenus complètement faux, afin qu’ils soient massivement repris par les algorithmes des réseaux sociaux. L’élection de Donald Trump en 2016, avec les fermes à contenus en provenance de Macédoine du Nord ou de Russie, en sont un parfait exemple.

Cependant, la situation est quelque peu différente. Tout d’abord, pour une question d’échelle. Il est aujourd’hui possible de créer, via les IA génératives, des quantités astronomiques d’articles, de vidéos et podcasts de plus en plus réalistes, et donc indiscernables du vrai, avec très peu de moyens.

Enfin, et c’est sans doute le plus grave, dans un Web médié par des IA génératives, les réponses sont générées à la volée, taillées sur mesure pour chacun d’entre nous, et différentes d’une personne à l’autre, et même d’un instant à l’autre.

En conséquence de cela, le socle des faits s’érode, et la confiance de la population dans les informations avec. Ainsi que l’a énoncé Hannah Arendt, grande philosophe et penseuse du totalitarisme: «Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et, avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qu’il vous plaît.»
 
 

UN PEU DE CULTURE

En 1985, soit 4 ans avant la naissance d’Internet, le présentateur Michel Drucker posait à l’écrivaine Marguerite Duras la question suivante: En l’an 2000, «où seront les réponses» dont les humains ont «toujours eu besoin» ? Elle a alors eu cette réponse lumineuse, et à l’heure où les IA deviennent des moteurs de réponses, totalement visionnaire : «Il n’y aura plus que ça. La demande sera telle qu’il n’y aura plus que des réponses. Tous les textes seront des réponses, en somme. Je crois que l’homme sera littéralement noyé dans une information constante: sur son corps, sur son devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur ses loisirs. Ce n’est pas loin du cauchemar. Il n’y aura plus personne pour lire. Ils [regarderont] la télévision. On aura des postes partout: dans la cuisine, dans les WC, dans les bureaux, dans les rues. Où sera-t-on, tandis qu’on regarde la télévision ? On n’est pas seul. Tout sera bouché. Tout sera investi. Il restera quand même la mer, les océans. Et puis la lecture. Les gens vont redécouvrir ça. Un jour, un homme lira. Et tout recommencera. On repassera par la gratuité. À ce moment-là, les réponses seront moins écoutées. Cela commencera comme ça, par une indiscipline. Un risque pris par l’homme, envers lui-même.»

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Le Pape appelle à  protéger la dignité  humaine face à  l’intelligence artificielle

Le 15 mai 1891, le Pape Léon XIII signait l’encyclique Rerum novarum («Des choses nouvelles»), destinée à guider les chrétiens face à la révolution industrielle de l’époque. Plus de 100 ans plus tard, à la même date, c’est le Pape Léon XIV qui signe un document pensé pour guider l’humanité face à la révolution de notre temps: l’intelligence artificielle. Ce long document réaffirme la dignité de l’être humain comme valeur centrale, et comme un critère fondamental pour orienter le progrès technique et en évaluer les répercussions sociales, culturelles et morales. Il appelle ainsi à «désarmer l’IA», afin de la soustraire à la «logique de la compétition armée». Au milieu de tous les impacts de l’IA sur la vie des gens, le Pape s’inquiète de celui sur «la vérité», estimant que cette technologie sert de «puissant démultiplicateur» à la désinformation, et craignant que ses concepteurs imposent à «un nombre important de personnes ce qu’est la vérité sur l’être humain, sur le monde, sur le sens de l’existence, sur la famille, voire sur Dieu.» Ce texte est un appel important à la justice sociale, alors que les grandes figures de la Tech, Elon Musk et Peter Thiel en tête, se positionnent ouvertement pour une logique raciste et eugéniste. 

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Des badges numériques  pour identifier les  contenus générés par IA

Depuis le 2 août, et en application de l’article 50 de l’AI Act, les gens doivent être clairement informés du fait que les systèmes d’IA avec lesquels ils interagissent sont synthétiques. Cela signifie que les contenus générés par ces machines doivent également être clairement identifiés comme tels, à la fois de manière visible par les humains, via par exemple un macaron, mais aussi par les machines, grâce à un filigrane qui puisse résister à une modification du document. En cas de non-respect, les amendes peuvent aller jusqu’à 15 millions d’euros, ou 3% du chiffre d’affaires mondial. Les entreprises dont les produits d’IA sont déjà sur le marché disposent d’un délai supplémentaire jusqu’au 2 décembre 2026. Pour accompagner cette obligation, la Commission européenne a créé un «code de bonnes pratiques sur le marquage et l’étiquetage des contenus générés par l’intelligence artificielle», dont la signature est, là, facultative. Ce document présente ainsi les cas où l’étiquetage est obligatoire. Les Deepfakes (images, sons ou vidéos truqués par IA qui peuvent passer pour authentiques), les conversations avec un chatbot, et les textes générés ou modifiés par IA sur des sujets d’intérêt public doivent l’être. Mais, les œuvres artistiques, satiriques et fictionnelles, tout comme les textes relus et validés par une personne identifiée en sont exemptés.  

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Des machines qui  piratent des machines

Le 16 juillet 2026, lors d’un test interne, 2 modèles d’OpenAI s’étaient extraits de l’environnement cloisonné censé les couper d’Internet, avant de pénétrer dans les serveurs de Hugging Face, une des plus grandes bibliothèques ouvertes de modèles et d’outils IA. L’affaire avait ému la presse du monde entier, tant elle ressemblait à un scénario de science-fiction: les IA, s’échappant d’un environnement confiné, pour ensuite pirater d’autres machines. En réalité, il semblerait qu’un ensemble d’erreurs humaines soient à l’origine de la fuite. Les IA, non conscientes et cherchant le chemin le plus rapide, se sont alors engouffrées dans la brèche. S’il ne faut pas leur donner une intention qu’elles n’ont pas, cet épisode a toutefois le mérite de jeter une lumière crue sur les bouleversements en cours de la cybersécurité: l’utilisation d’agents IA pour la détection et l’exploitation de failles informatiques, jusqu’ici inconnues des humains. Depuis l’apparition des modèles Fable 5 et Mythos 5 de la société Anthropic, le nombre de vulnérabilités détectées a été multiplié par 3. Et en avril dernier, c’est une équipe de recherche canadienne qui a révélé avoir mis au point la première attaque expérimentale d’un ver informatique mû par une IA. 

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