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Jean-Michel DEBRY • j.m.debry@skynet.be

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Bourses de sirènes (capsules contenant des embryons) d’une petite roussette (Scyliorhinus canicula), un des plus petits requins.

 
Bébé requin

Si pour certains ce titre évoque une chanson à succès des années soixante, il nous permet d’évoquer ici à un phénomène bien particulier qui nous ramène plus prosaïquement à la mer: les requins. Saviez-vous que les embryons sont libérés dans l’eau de mer, dans une enveloppe protectrice de collagène qui, avec le temps, devient légèrement transparente ? Ils peuvent s’y développer pendant un temps différent selon l’espèce, jusqu’au moment où, devenus autonomes, ils peuvent aborder leur vie en espace désormais ouvert. Comme tout embryon, celui du requin bouge, alimenté par une réserve nutritive aux dépens de laquelle il peut assurer sa croissance originelle. Le problème est que ce mouvement n’échappe pas aux prédateurs de passage, qui peuvent donc happer d’une gueule gourmande cette friandise préemballée.

Ceci constitue-t-il un risque majeur pour la disparition des requins ? Non ! Ça, l’homme avide d’ailerons s’en charge, mais bien plus tard. La réalité est que l’évolution a doté cet embryon-là d’un sens particulier qui lui permet de capter l’approche d’un probable prédateur. Lorsqu’il ressent un risque imminent, il se fige, échappant ainsi – pendant un temps – à l’agresseur qui passe alors son chemin. Mais le mécanisme déclencheur fait toujours l’objet d’une spéculation. Des chercheurs ont toutefois identifié, chez le requin bambou au moins (Chiloscyllium punctatum), l’origine de ce gel du mouvement: c’est l’électroréception. Dès avant son éclosion, les requins ressentiraient – comme le fait un électrocardiographe – les très faibles variations du champ électromagnétique, et en particulier celles dues à l’activité des muscles de poissons passant à proximité. Cette réception, née dans des organites spécialisés de la face (les ampoules de Lorenzini), induirait l’arrêt instantané et salvateur du mouvement.

Pendant un temps suffisant ? Peut-être, mais c’est là que peut tout de même résider le problème. Car la sensibilité est liée à la température ambiante. Chez la roussette (Scyliorhinus stellaris), on a notamment montré que le fait de passer de 15 à 20 °C réduisait le temps d’activité de l’embryon d’un facteur 7. Autrement dit: les chances de survie et d’éclosion des bébés requins sont plus grandes en eau froide que chaude. Cruelle température ! Reste à voir si la proportion des prédateurs suit la même courbe d’élévation thermique. Si ce n’est pas le cas, les chances pourraient s’équilibrer. À moins qu’un autre mécanisme compensatoire existe dans les eaux plus chaudes. Mais il reste à découvrir. 

   Science, 2021; 373: 292 et Conserv. Physiol 9.coab045 (2021)

Quelle est la durée de migration de l’anguille d’Europe ?

Et oui, ces poissons serpentiformes, qui fréquentent l’eau salée, saumâtre puis douce avant d’inverser le cycle, sont d’extraordinaires migratrices. Elles naissent dans la mer des Sargasses, à l’Est des Bermudes, avant, à l’issue d’une pérégrination de plusieurs milliers de kilomètres qui nécessite 2 ans, de regagner les rivières dont leurs parents sont issus. Si elles ont cette bonne fortune, elles y vivent de 5 à 20 ans avant de faire le chemin dans l’autre sens pour pondre leurs propres œufs dans les Sargasses. Mais il y a un hic: l’homme. La chair de l’anguille est appréciée des gourmets, ce qui explique une pêche déraisonnable. Résultat: depuis 1980, les populations ont diminué de… 98%. L’Union européenne a bien entendu réagi et a interdit l’import et l’export de l’animal à partir de son territoire. Ce qui n’empêche nullement des intérêts de continuer à pourvoir les tables asiatiques de cet aliment au goût d’interdit. En Europe, la pêche à l’intention de la consommation interne n’est pas interdite, mais régulée… En 2019, on a retiré des eaux 2 000 t d’adultes et 55 t de juvéniles. On estime également à 1 625 t les pertes, tous âges confondus, d’anguilles dans les implantations hydroélectriques. Par bonheur, l’anguille est prolifique. On estime à plus d’un million le nombre d’œufs pondus par une seule femelle. Mais les embûches sont de plus en plus nombreuses: prédateurs, pollution chimique des mers et océans, assainissement des espaces, infrastructures diverses, réchauffement des eaux, pollution lumineuse (éclairage) de certains cours d’eau, disparition des marais divers au profit de l’urbanisation et, on l’a évoqué, surpêche et commerce illégal. Ça, fait beaucoup. En chiffre: 98% donc. La politique européenne est appelée à revoir à la hausse ses normes restrictives de pêche, au moins le temps de permettre à l’espèce, jadis présent aussi dans les étangs et les lacs, de se refaire une santé et de ne pas disparaître…

   Science, 2021; 372 : 1271

La pomme de terre bientôt hors d’atteinte ?

Phytophtora infestans est un germe dont le nom n’est pas inconnu mais qui est davantage évoqué sous son appellation plus commune de mildiou. Plus précisément, c’est le mildiou de la pomme de terre. Quand les conditions lui sont favorables (humidité persistante, etc.), ce germe prolifère faisant, comme au milieu du 19e siècle mais aussi l’an dernier, des dégâts parfois considérables dans les cultures. Si la mondialisation permet d’échapper aujourd’hui aux grandes famines provoquées par cet envahisseur, comme celle d’Irlande en 1840, elle contrarie toujours épisodiquement les agriculteurs et même les jardiniers qui voient leurs plantations si chargées d’espoir dépérir, qu’il s’agisse d’ailleurs de la pomme de terre évoquée ou de la tomate.

Le tubercule de la patate (osons ce belgicisme) est fait de cellules. Ce n’est pas une surprise. Celles-ci sont délimitées, comme toutes les cellules végétales, par une membrane assez épaisse dont un des constituants majeurs (un tiers environ) est la pectine. Il s’agit d’un composant assez universel du monde végétal et plus particulièrement des dicotylédones. Or, il s’agit d’un polysaccharide, un sucre complexe qui peut servir de base nutritive à de nombreux organismes. Et il semble que c’est ce qui se passe préférentiellement pour le ravageur. P. infestans, lequel produit une enzyme dont la fonction est de cliver la pectine en composés plus simples et par conséquent, assimilables. Cette enzyme, c’est la polysaccharide monooxygénase, membre d’une famille d’enzymes lytiques répandue en particulier chez les détritiphages. Or, il vient d’apparaître dans une étude que le gène de Phytophtora qui code pour cette enzyme est surexprimé, ce qui accréditerait sa redoutable efficacité destructrice sur les plantes aux dépens desquelles il se multiplie de façon parfois épidémique. Est-ce une découverte ? Plutôt une confirmation. Mais on connaît désormais de façon certaine l’effecteur sur lequel les spécialistes du gène et les biochimistes vont pouvoir œuvrer. L’enzyme «up-régulée» dépend du cuivre, ce qui offre une voie d’action.

Tout cela ne signifie pas encore que la pomme de terre soit hors d’atteinte du dangereux pathogène. Au moins a-t-on en perspective une nouvelle possibilité – plus technologique – de lutter contre ce dernier, que ce soit en luttant contre son enzyme coupable ou en renforçant les défenses naturelles de la victime. 

   Science, 2021; 373: 774-779

La loutre marine en surchauffe

  
Tous les mammifères qui fréquentent les eaux froides, du côté de l’Arctique en particulier, ont un trait commun: ils ont une taille importante. Que ce soit les ours ou les cétacés. L’avantage ? La lutte contre le froid. Une taille importante (toute proportion gardée) donne un volant thermique qui permet d’offrir une réponse aux basses températures saisonnières environnantes, tout en offrant un bouclier de graisse périphérique. Mais il existe une exception: la loutre marine (Lontra felina) qui a établi son territoire le long des côtes sud-ouest américaines, du Pérou à l’extrême sud du Chili et de l’Argentine. Des mammifères qui peuplent les mers froides, il est le plus petit. Par bonheur, son pelage est assez épais. Sa taille modeste est-elle une des raisons pour lesquelles l’espèce est en danger ? Cela ne doit pas aider, même si l’animal semble bien adapté depuis longtemps à son milieu. On va voir à quel point. Les risques viennent d’ailleurs: le braconnage (pour la peau), les filets dans lesquels il se fait prendre, la pollution des estuaires et des eaux côtières où il vit. Il en resterait un millier seulement à l’état sauvage, c’est dire l’urgence de sa sauvegarde.

Mais revenons à sa lutte contre le froid. Elle repose sur une mécanique qui trouve sa source dans la profondeur des organes et en particulier dans les muscles dits squelettiques. Ceux-ci sont mis en surchauffe (à tous les sens du terme) atteignant un métabolisme 3 fois supérieur à celui auquel on serait en droit de s’attendre. C’est vrai chez l’adulte, mais aussi chez les jeunes qui se trouveraient armés contre la rudesse environnementale dès leur naissance. La raison de cette thermogenèse hors du commun n’est pas encore connue, mais des recherches sont en cours. Les mitochondries, les usines à énergie des cellules, pourraient avoir connu une mutation adaptative, mais cela reste à démontrer. La résistance de la loutre marine au froid a donc trouvé une explication. Cela va-t-il offrir une application pour les humains que nous sommes ? Rien n’est précisé. Mais allez savoir…  

   Science 2021; 373: 223-224

Incendies
générateurs de carbone

On a tellement répété aux automobilistes qu’ils contribuent à l’émission de carbone dans l’atmosphère qu’ils en auraient mauvaise conscience. Or, il existe d’autres sources massives de carbone, trop rapidement associées au réchauffement climatique, qui alimentent massivement ce relargage carboné: les gigantesques incendies de forêts en Californie, en Grèce, en Australie et même en Sibérie. Que des températures anormalement élevées, supérieures à 45 °C, dessèchent la végétation est une réalité incontestable, qu’elles induisent le point d’ignition en est une autre bien plus contestable. Quand, dans une même journée on relève 40 à 70 départs de feu, on ne peut y voir que des gestes inconséquents (préparation d’un barbecue dans une zone à haut risque, jet d’un mégot) sinon volontairement pyromanes.

Outre la disparition d’une végétation à reconstituer sur plusieurs dizaines d’années, on peut aussi comptabiliser les émissions de CO2. Les incendies massifs de Sibérie de 2021, qui ont affecté 1,5 million de km² de forêt (et forcément tout ce qui y vivait), auraient produit 505 millions de tonnes de ce gaz, soit plus que le Mexique tout entier en 2018. On peut ajouter à ces catastrophes les brûlages traditionnels de la savane en Afrique et la fonte du permafrost dans les terres nordiques pour ne citer que celles-ci. L’idée de réduire la production de CO2 liée au trafic automobile est une option écologiquement défendable, mais qui pèse peu dans ce contexte. Peut-on également rappeler que le méthane, massivement lié à l’élevage et gaz à effet de serre autrement plus puissant que le dioxyde de carbone, contribue à hauteur de 14,3% à l’émission de gaz à effet de serre, soit autant que l’ensemble de la circulation automobile mondiale. L’avenir planétaire qui implique en partie l’activité humaine, relève d’un processus complexe qui ne peut être valablement abordé qu’en en considérant tous les paramètres, variations climatiques cycliques incluses. Les images très médiatiques trop régulièrement rapportées et la perception épidermique ne figurent pas parmi les critères d’évaluation les plus objectifs.  

   Science, 2021, 373: 836

L’ADN à la trace

Depuis plus de 2 décennies, les méthodes d’identification d’ADN nous ont habitués à des succès avec ce que les spécialistes appellent des traces: des quantités parfois infinitésimales découvertes sur ou dans les supports les plus divers, que ce soit dans le registre de l’anthropologie ou celui, plus médiatique, de la recherche criminelle. Quelques cellules laissées par les lèvres sur un mégot de cigarette, des cheveux abandonnés sur l’appui-tête d’un véhicule ou des restes de moelle osseuse identifiés dans des ossements exhumés d’un site de fouille suffisent à identifier une ou plusieurs séquences d’ADN dont les spécialistes cherchent ensuite à tirer le meilleur profit. Il va de soi que le temps qui passe et le perfectionnement technique concomitant permettent d’aller toujours plus loin et de relever des fragments d’ADN là où on ne penserait pas forcément les trouver. Où ? Partout…

L’eau des mers, des lacs et les rivières en contiennent dès l’instant que de la faune y vit, y meurt et s’y alimente. Les feuilles de végétaux gardent la trace des insectes qui y ont prélevé des fragments; le sol, des cellules déposées par les coussinets plantaires des mammifères qui sont passés par là. Un chat croque un campagnol ? L’air alentour s’enrichit instantanément de l’ADN du prédateur et de sa victime.

Cet ADN-là, c’est l’eADN, «e» pour environnemental. D’après les spécialistes qui s’intéressent à ces traces, la sensibilité des techniques actuelles est telle qu’il devient pratiquement impossible aujourd’hui de trouver un air-témoin, sans aucune trace d’acides nucléiques. On a par exemple trouvé de l’ADN d’animaux d’un zoo jusqu’à plus de 300 mètres. Il n’y a pas de raison que nous ne semions pas le nôtre non plus, partout où nos pas nous poussent.

Du coup, cela donne quelques idées à ces spécialistes des traces. On suspecte la présence d’un animal (loup, ours, etc.) en un endroit où il n’était pas jusqu’ici ? La capture sur un filtre à air laissé à demeure pendant un temps plus ou moins long pourrait permettre d’un suspecter la présence. On souhaite connaître l’émergence de pathogènes ou irritants saisonniers dans l’air d’une ville ? Même procédé. Les exemples peuvent être multipliés mais restent encore surtout provisionnels, parce que des inconnues subsistent, comme par exemple la persistance des traces en question dans l’air, le sol ou l’eau où elles ont été laissées. Ne va-t-on pas, non plus accumuler tant de traces différentes qu’il sera ensuite difficile d’identifier celle que l’on recherche plus précisément ?

Ces questions et bien d’autres sont en cours de résolution avant, si les moyens suivent, de leur trouver les applications les plus opportunes.

   Science, 2021; 373: 376 
 
 

BIOZOOM

Cette petite bestiole de maximum 10 mm ne sort pas tout droit d’un dessin animé mais des profondeurs des mers tropicales du Pacifique Ouest (Philippines, Indonésie, japon). Costasiella kuroshimae est une limace de mer, surnommée «mouton de mer». Mais ce n’est pas de la laine qu’elle a sur le dos, ce sont les branchies qui lui servent à respirer, non protégées par une coquille. Pourquoi sont-elles vertes ?  Parce que le gastéropode est capable d’intégrer les chloroplastes des algues vertes dont il se nourrit. Les chloroplastes se concentrent dans ses branchies (kleptoplastie), ce qui lui permet de faire de la photosynthèse et donc d’auto-produire de l’énergie ! 

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