Technologie

La low-tech : sur- ou sous-évaluée ?

Virginie CHANTRY • virginie@pixielightdigital.com

© Boykowit – stock.adobe.com, © Low Tech Lab, lafermedesobiones.bzh

«Faire mieux avec moins»: voilà le slogan souvent associé à la low-tech, ou basse technologie. Plus qu’un simple courant technique, il s’agit d’une véritable philosophie de conception et de vie fondée sur 3 critères clés: utilité, accessibilité et durabilité. À l’heure où la high-tech semble s’imposer comme réponse systématique à tous nos problèmes, la low-tech propose une autre voie: répondre aux besoins essentiels de l’être humain tout en tenant compte des limites environnementales, sociales et des ressources disponibles. Démarche résolument techno-critique, elle privilégie la sobriété technologique plutôt que la surenchère d’innovation. Mais concrètement, qu’implique cette approche ?

 
Souvent réduite à une opposition simpliste avec la high-tech, la low-tech est en réalité bien plus qu’une simple alternative technologique. Comme le définit le Low-tech Lab, collectif français engagé depuis plus de 10 ans dans la diffusion et la documentation des démarches sur le sujet, le terme désigne aussi bien des objets que des systèmes, des services, des savoir-faire, des pratiques ou même des modes de vie. Leur point commun ? Intégrer la technologie de manière raisonnée. Autrement dit, la low-tech invite à penser la technologie dans son ensemble, depuis le besoin initial jusqu’à la fin de vie des solutions mises en œuvre. Une solution low-tech répond d’abord à des besoins essentiels – et cela varie selon les personnes, les contextes et les cultures – qu’ils soient individuels ou collectifs: se nourrir, se loger, accéder à l’eau et à l’énergie. Elle vise des modes de production et de consommation sobres, cohérents et durables, dans des domaines aussi variés que l’alimentation, l’habitat, les transports, la gestion des déchets ou les matériaux. Cette approche se veut également accessible, c’est‑à‑dire compréhensible, appropriable et réparable par le plus grand nombre avec un coût maîtrisé: comprendre ce que l’on utilise, pouvoir réparer ou fabriquer soi-même, et ancrer le travail et la valeur là où vivent les gens. Enfin, cette démarche s’inscrit dans une logique de durabilité globale. Robuste, résiliente, réparable, recyclable et fonctionnelle, elle invite à questionner l’impact écologique et social des solutions techniques à chaque étape de leur cycle de vie – de la conception en passant par le choix des matériaux et jusqu’à la fin de vie – quitte à pencher vers moins de technologie et davantage de partage ou de collaboration.

Tiny house expérimentale développée par le  Low-Tech Lab, ce micro-habitat intègre 12 solutions low-tech visant l’autonomie  et la sobriété, dont une marmite norvégienne, un chauffe-eau solaire,  des panneaux photovoltaïques, des toilettes  sèches ou encore un récupérateur d’eau.

Low-tech et éco-conception

Au vu de l’importance accordée au cycle de vie, on pourrait penser qu’entre la low-tech et l’éco-conception, il n’y a qu’un pas. En réalité, pas tout à fait. Si la low-tech ne rejette pas la technologie, elle cherche cependant à en déterminer le niveau le plus juste, là où l’éco-conception s’inscrit parfois dans une logique d’optimisation technologique: rendre des produits ou des systèmes plus performants ou à moindre impact, en intégrant en amont les dimensions environnementales, sociales et économiques. La low‑tech pousse plus loin la réflexion en questionnant la pertinence même des objets, des usages et des volumes produits, afin d’éviter les effets rebond, lorsque les gains d’efficacité se traduisent par une multiplication des usages. Elle encourage à faire des choix techniques sobres, cohérents et durables, non par renoncement à l’innovation, mais par exigence de pertinence. Autrement dit, éco-concevoir ne suffit pas toujours: encore faut-il interroger le besoin auquel la technologie prétend répondre.

Loin d’être une solution miracle, la low-tech présente des atouts réels, mais aussi des limites qu’il serait illusoire d’ignorer. Son déploiement à grande échelle constitue l’un de ses principaux défis: des solutions pertinentes à un endroit ne sont pas toujours transposables telles quelles à d’autres contextes, ni compatibles avec d’autres cadres réglementaires ou industriels. Elle se heurte également à des freins culturels. Dans une société où l’innovation est souvent associée à la performance technologique et à la nouveauté, la low-tech peut être perçue comme un retour en arrière ou un renoncement au confort. Ce constat souligne l’importance de travailler non seulement sur les solutions techniques, mais aussi sur leur désirabilité et leur acceptabilité sociale. Enfin, certains domaines, notamment le médical, le numérique ou le scientifique, nécessitent un haut niveau de technologie. La low-tech ne prétend donc pas tout remplacer, mais implique une hiérarchisation plus exigeante des usages, en réservant le recours à la high-tech là où elle est réellement pertinente.

Un exemple concret

Pour passer de la théorie à la pratique, certaines initiatives expérimentent aujourd’hui la low-tech à l’échelle des territoires. C’est le cas de Vivons Lowtech Leven, un projet européen Interreg (1) France–Wallonie–Vlaanderen, co-financé par l’Union européenne et la Région wallonne,  qui explore concrètement d’autres manières de vivre et de travailler face au dérèglement climatique et à la raréfaction des ressources. Lancé en 2024 pour une durée de 4 ans, le projet aborde les espaces de vie et de travail – habitat, bâtiments, usages quotidiens – en mobilisant une approche low-tech appliquée. Vivons Lowtech Leven se distingue par l’ampleur de l’écosystème qu’il mobilise. Il réunit citoyens, acteurs économiques, chercheurs et pouvoirs publics. Piloté par la ville française de Roubaix, le programme s’appuie sur un réseau transfrontalier particulièrement riche. Côté belge, on retrouve notamment le Cluster Eco-construction, l’Université catholique de Louvain, ainsi que des acteurs territoriaux et institutionnels engagés dans l’économie circulaire et les enjeux climatiques. Cette diversité d’acteurs illustre un point clé de la démarche low-tech: sa pertinence ne repose pas uniquement sur la solution technique, mais sur la capacité à faire dialoguer recherche, action publique, monde économique et citoyens.

(1) Interreg est un programme européen qui finance des projets transfrontaliers, menés par des partenaires de différents territoires, avec des objectifs communs et concrets.

 
La low-tech ne renonce pas au progrès: elle en redéfinit les critères. Elle questionne la place, le sens et l’impact de la technologie pour répondre aux besoins essentiels sans sacrifier l’humain ou le futur.

Le programme s’articule autour de 3 axes complémentaires. Il vise d’abord à réaliser un inventaire des solutions low-tech existantes, en y associant un recensement des ressources secondaires mobilisables – lieux de réemploi, filières de récupération, matériaux disponibles – ainsi qu’un inventaire des acteurs engagés dans la low-tech. Il comprend également un programme de formation et de sensibilisation, à la fois théorique et pratique, destiné au grand public comme aux professionnels. Celui-ci s’appuie notamment sur des dispositifs concrets, comme une tiny house qui sera meublée de solutions low-tech ou un bus itinérant qui sera amené à circuler entre différents lieux totems, ainsi que sur des formations spécifiques dans les secteurs de la construction et du monde académique. Enfin, ces approches seront mises en situation à travers des démonstrations menées dans des lieux choisis, comme Le Logis Tournaisien, Société de Logement de Service Public. L’objectif est d’y montrer, de manière très concrète, ce qui peut être mis en place au quotidien – par exemple autour du slow heat, une approche qui consiste à chauffer les corps plutôt que les volumes, afin de consommer moins d’énergie sans renoncer au confort.

En conclusion, la low-tech n’est ni une vague de nostalgie ni un retour vers un passé pré-technologique. Elle ne prétend pas offrir de solution miracle universelle à tous les maux du monde. Sa véritable raison d’être est ailleurs: nous inviter à questionner nos réflexes d’innovation et à envisager la technologie sous un autre angle, plus humain et résolument tourné vers un futur durable. Cela implique de faire mieux avec moins: mieux choisir, mieux cibler, mieux hiérarchiser. La nuance est essentielle, car elle déplace le débat: le véritable enjeu n’est pas tant technique que politique, culturel et sociétal. À l’heure des crises systémiques, la question n’est peut-être plus seulement de savoir ce que la technologie permet, mais ce que nous attendons réellement d’elle – et, par extension, le type de société que nous souhaitons construire. Car repenser la technologie, c’est aussi repenser nos priorités, notre rapport au confort, et peut‑être redéfinir ce que signifie, au fond, mieux vivre. 
 
 

Issue de pratiques anciennes répandues dans  les pays nordiques, la marmite norvégienne est  un classique de la low-tech basé sur la cuisson  par rétention de chaleur. Elle repose sur le  principe de l’inertie thermique: un plat porté à ébullition est ensuite placé dans un contenant  isolant, où il poursuit sa cuisson sans apport d’énergie.

 
 

Techno-Zoom

L’EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne), en collaboration avec l’Empa (Laboratoire fédéral suisse spécialisé dans la recherche sur les matériaux et les technologies durables) et le CSEM (Centre de recherche et de transfert technologique dédié aux microtechnologies et à l’électronique de précision), s’est penchée sur une question très concrète: comment assurer le suivi de la température et de l’humidité de colis contenant des produits fragiles – alimentaires, pharmaceutiques ou biologiques – sans générer de nouveaux déchets électroniques ? De cette réflexion est né GREENsPACK (Green Smart Packaging), un capteur intelligent entièrement compostable, intégré directement à l’emballage. Contrairement aux capteurs classiques, souvent à usage unique et difficiles à recycler, GREENsPACK permet d’enregistrer des paramètres clés tout au long du transport… puis de disparaître sans laisser de trace polluante. Le capteur repose sur des substrats biodégradables (cellulose ou de polymères biosourcés) et des encres conductrices compatibles avec le compostage. En combinant électronique imprimée, matériaux biosourcés et design volontairement simple, le projet propose une solution à la fois fiable, accessible et compatible avec les exigences industrielles. Soutenu notamment par le Fonds national suisse de la recherche scientifique, GREENsPACK illustre qu’une technologie de pointe peut aussi servir des objectifs de sobriété.

 
 

   INTERVIEW de Maud Lignoz

Chargée de projet zéro déchet à l’Intercommunale de gestion de l’environnement de Wallonie picarde et du Sud-Hainaut (IPALLE), partenaire du projet Vivons Lowtech Leven, où elle contribue à décliner les principes low-tech en actions concrètes à destination du grand public.

Quels types de solutions low-tech expérimentez-vous avec Vivons Lowtech Leven ?

Plusieurs actions sont déjà en cours, notamment autour de la sensibilisation et des changements d’usages: zéro déchet, mutualisation, réparation… Le gros projet à venir, c’est la tiny house mobile: une vitrine itinérante qui permettra de présenter des solutions et des objets low-tech concrets. En parallèle, certaines expérimentations se mettent en place chez les partenaires. Des tests autour du slow heat sont en cours à Centrale Lille et au Cluster Éco-construction. L’objectif est de voir comment baisser la température d’un local tout en restant dans une notion de confort.

Avec le soutien de la Région wallonne, IPALLE a également développé l’initiative «Partage la boîte», qui propose la location à petit prix d’objets du quotidien, via des distributeurs automatiques installés par exemple à Tournai et Mouscron. L’objectif: encourager la mutualisation plutôt que l’achat, en donnant accès à des équipements peu utilisés mais utiles ponctuellement – une visseuse, un appareil à raclette, un nettoyeur textile ou encore un kit de réparation vélo. Une manière concrète de réduire l’encombrement, les dépenses… et l’impact environnemental.

    www.partagelaboite.be

Quels types de solutions low-tech expérimentez-vous avec Vivons Lowtech Leven ?

Plusieurs actions sont déjà en cours, notamment autour de la sensibilisation et des changements d’usages: zéro déchet, mutualisation, réparation… Le gros projet à venir, c’est la tiny house mobile: une vitrine itinérante qui permettra de présenter des solutions et des objets low-tech concrets. En parallèle, certaines expérimentations se mettent en place chez les partenaires. Des tests autour du slow heat sont en cours à Centrale Lille et au Cluster Éco-construction. L’objectif est de voir comment baisser la température d’un local tout en restant dans une notion de confort.

Quel est l’esprit derrière les actions Vivons Lowtech Leven ?

L’idée n’est pas seulement de proposer des contenus ou des solutions «toutes faites», mais aussi de favoriser les échanges, de laisser place aux réflexions et aux partages d’expériences. On l’a bien vu lors de nos premières sessions d’introduction aux low-techs: les interactions avec les participants étaient très enrichissantes et apportent beaucoup à la formation. Ces expériences ont confirmé l’importance de mettre en place des actions où les échanges profitent à l’ensemble du groupe.

Comment construisez-vous les formations grand public proposées par IPALLE dans le cadre de Vivons Lowtech Leven ?

Pour la programmation, nous avons d’abord réalisé une liste de sujets très concrets, en lien avec un lieu de vie – par exemple la cuisine, la salle de bain, l’isolation – en nous inspirant des nombreuses solutions déjà documentées, notamment par le Low-tech Lab. Cette base a ensuite été retravaillée avec les partenaires du consortium transfrontalier afin d’affiner les sujets. Nous avons aussi recueilli les avis du grand public via un sondage, ainsi que ceux de nos guides IPALLE, des bénévoles formés sur le compost ou le zéro déchet, qui ont une bonne expérience de terrain. Une fois ces échanges et adaptations effectués, chaque sujet a pu être développé.

Jusqu’à présent, qu’est-ce qui vous a le plus surprise dans les réactions des participants ?

Beaucoup de participants disent qu’ils se reconnaissent déjà dans la philosophie low-tech: la sobriété, la durabilité, le zéro déchet… Mais les objets low-tech concrets restent souvent moins connus. Côté surprises, il y a par exemple la possibilité d’utiliser un four solaire en Belgique. Beaucoup pensent que ce n’est pas réaliste, alors qu’il existe des retours d’expérience convaincants dans des régions au climat comparable. Un autre élément qui marque beaucoup est le fait que baisser la température d’un degré chez soi permet déjà de réaliser entre 7 et 10% d’économies de chauffage. De son côté, l’équipe a été surprise de constater que certains participants vivent déjà avec des températures de 15 à 17°C chez eux. Il y a aussi quelques réactions plus réticentes: on entend parfois que la low-tech serait un «retour à l’âge de pierre», ou que ces solutions ne serviraient «qu’en cas de crise». Cela traduit surtout un décalage de perception: tant que l’urgence d’agir n’est pas ressentie, la démarche peut sembler extrême. Et puis, même si je comprends ces réactions, il y a aussi beaucoup de concepts accessibles dans la philosophie low-tech: éviter le superflu, réparer au lieu de jeter, privilégier le durable, pour ne donner que quelques exemples.

Quel exemple concret en Wallonie incarne particulièrement bien l’esprit low-tech ?

Les Repair Cafés, ces lieux ouverts où l’on peut venir avec un objet cassé et tenter de le réparer avec l’aide de bénévoles. On y vient pour comprendre, apprendre, mettre la main à la pâte et se rendre compte que l’on est capable de le faire soi-même. On y retrouve des valeurs proches de la low-tech – transmission de savoirs, convivialité, réparer plutôt que jeter – ancrées dans le quotidien et accessibles à tous. Il y a d’autres démarches wallonnes du même genre, comme les menuiseries partagées ou les matériauthèques s’approvisionnant en partie grâce à la déconstruction. C’est d’ailleurs l’un des objectifs de Vivons Lowtech Leven: dresser un inventaire des acteurs low-tech du territoire et rendre visibles ces initiatives. J’invite les lecteurs à nous suivre sur les réseaux sociaux et à se manifester s’ils souhaitent être recensés comme acteurs low-tech. 


Références

    https://www.hellocarbo.com/blog/reduire/low-tech/

    https://lowtechlab.org/fr/la-low-tech

    https://infos.ademe.fr/lettre-international-juin-2022/sobriete-un-incontournable-de-la-transition-ecologique/

    https://communication-responsable.ademe.fr/numerique-responsable

    https://economie-circulaire.ademe.fr/ecoconception

    https://agirpourlatransition.ademe.fr/entreprises/conseils/industrie/ecoconception

Philippe Bihouix – ingénieur, spécialiste des ressources (Ouvrages : L’âge des low-tech, Le mythe de la transition énergétique)     https://www.seuil.com/ouvrage/l-age-des-low-tech-philippe-bihouix/9782021160727

    https://negawatt.org

 

Sur le terrain

    https://www.interreg-fwvl.eu/fr/projets/vivons-lowtech-leven

    https://www.lelogistournaisien.be/

    https://www.linkedin.com/company/vivonslowtech/

    https://www.engie.be/fr/blog/chauffage/slowheat-tendance-recherche/#:~:text=Le%20concept%20du%20slow%20heat,14%20%C2%B0C%20chez%20soi.

    https://www.permaculturedesign.fr/marmite-norvegienne-cuisson-saine-economie-energie-lowtech/#:~:text=mode%20d’emploi-,Le%20principe%20de%20la%20marmite%20norv%C3%A9gienne%20ou%20cuiseur%20inertiel%20passif,sans%20source%20de%20chaleur%20ext%C3%A9rieure.

    https://wiki.lowtechlab.org/wiki/Marmite_Norv%C3%A9gienne_Tissu_Super_Efficace

    https://ipalle.be/partage-la-boite/

    https://www.partagelaboite.be

    https://app.lesbiensencommun.com/

    https://mygreencocoon.com/low-tech-tiny-house/

 

Techno-Zoom

    https://www.empa.ch/web/greenspack

    https://ggba.swiss/fr/epfl-empa-et-csem-developpent-le-premier-capteur-intelligent-entierement-compostable/

    https://data.snf.ch/grants/grant/187223

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